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Jean-Baptiste Del Amo : "Le parcours de Goya résonne avec mon expérience"

Passer une journée au Prado et une nuit à l’ermitage de San Antonio de la Florida a mené l’auteur multiprimé sur les traces de Goya et sur une exploration intime de son rapport au corps, à la maladie et à l’écriture. Rencontre à l’occasion de la sortie de son 7e roman, Une éclaircie*.

Jean-Baptiste Del AmoJean-Baptiste Del Amo
Jean-Baptiste Del Amo / © Dorian Prost
Écrit par Anne Smith
Publié le 25 août 2026

Le Petit Journal : Del Amo (votre nom de plume) et Garcia (votre nom de famille) sont tous deux des noms espagnols. Que conservez-vous de cette origine ?

Jean-Baptiste Del Amo : Bonne question ! Mon père était enfant quand il a quitté le village familial d’Albaladejo (Ciudad Real) pour le Sud de la France, plusieurs années après la guerre civile. Il y a rejoint un oncle qui avait fui la guerre civile espagnole et était marié à une Espagnole. Mon père, lui, épousera une Française et je n’ai jamais entendu parler espagnol à la maison. La culture espagnole véhiculée du temps de son vivant par mon grand-père paternel, figure du patriarche qui, enfant, m’impressionnait beaucoup, est finalement très réduite dans mon éducation. Cet héritage a longtemps été source d’interrogation. Ma grand-mère paternelle est morte en donnant naissance à son dernier fils et mon grand-père a élevé seul ses cinq enfants en travaillant sur des chantiers. Même si je savais tout cela, l’enfance de mon père revêtait un certain mystère…

Je suis revenu sur cette histoire familiale, notamment à travers la figure du père et la transmission père-fils présentes dans mes livres (Le fils de l’homme, 2021). Mon abord de cette histoire familiale espagnole, l’exil qui, somme toute, était un exil « ordinaire », économique et non politique, mêle une part de fantasme et d’intuition que permet le médium de l’écriture. Quand j’abordais son histoire avec mon père, il minimisait toujours ce qu’il considérait comme un drame ordinaire (l’exil, la perte de sa mère quand il était très jeune), mais j’ai l’impression que c’est la génération suivante - la mienne en l’occurrence - qui prend davantage en compte la dimension dramatique de cette histoire, de cet exil et de ce qui s’est perdu.

De plus, mon père appartenait à une génération guidée par l’idée qu’il fallait être assimilé par la société française, assimilation qui impliquait de renoncer à la culture espagnole. Quand il recevait des courriers officiels au nom de Garcia Pierre - alors qu’il se prénomme Pedro - et que je lui disais qu’il fallait signaler cette erreur à l’administration, il éludait en me disant que c’était la même chose ; or, pour moi, cela signifiait qu’il renonçait à une part de son identité et de son histoire personnelle.

« Je savais que Goya avait peint les pinturas negras suite à sa maladie »

Le Petit Journal : Nous restons en Espagne, plus précisément à Madrid, avec votre dernier livre… Pouvez-vous revenir sur la genèse d’Une éclaircie qui fait partie d’une collection invitant les auteurs à passer une nuit dans un musée et qui leur donne carte blanche pour raconter leur expérience ?

JBDA : Quand Alina (ndlr : Gurdiel, la directrice de la collection Ma nuit au musée) m’a appelé pour me proposer ce travail, je me remettais d’une crise de pancréatite ; très fatigué, je ne savais pas comment ma vie allait s’organiser avec cette nouvelle donnée qu’est la maladie chronique et j’avoue que je n’étais pas du tout enthousiaste ! Me sentant uniquement capable d’écrire sur l’expérience de la maladie, j’ai tout de suite réfléchi aux artistes qui ont peint autour de ce sujet. Un vague souvenir des peintures noires (Pinturas negras) de Goya m’est alors revenu : je savais juste qu’il les avait peintes suite à un épisode de maladie et c’est ainsi que m’est venue l’idée du Prado où sont exposées ces toiles.

S’en est suivie une négociation avec le musée du Prado qui a refusé que j’y passe la nuit, non seulement pour des raisons de sécurité évidentes mais aussi parce que le Prado a lui-même un programme de résidence avec sa propre collection de publications, d’où une certaine redondance avec le projet de Stock. Nous avons donc trouvé le compromis suivant : je visiterai le Prado en journée pour voir les toiles de Goya et passerai une nuit à l’ermitage San Antonio de la Florida (ndlr : bâtiment néo-classique au sud de Casa de Campo qui abrite à la fois la tombe de Goya et une fresque (Milagro de San Antonio) peinte par l’artiste en 1798). Encore une fois, je n’étais vraiment pas enthousiaste et j’ai même proposé à Alina d’écrire une nuit imaginaire au Prado pour m’éviter de voyager et préserver ma santé ! De toute façon, je pense que ce genre d’expérience vaut a posteriori. Une fois que la nuit est passée, on recompose ce que l’on a fait, vu, parcouru ; on y appose un sens qui n’apparaît pas du tout comme une évidence au moment où l’on vit la situation.

« Le parcours de Goya résonne avec mon expérience »

Le Petit Journal : Cette commande et cette nuit passée à l’ermitage San Antonio de la Florida étaient donc prétextes à une introspection…

JBDA : En effet, dès le départ de ce projet, il était clair que ma nuit dans le musée serait à la marge du récit. La forme de résonance entre l’œuvre, le parcours de Goya et ma propre expérience était ce qui m’intéressait.

Le Petit Journal : Une éclaircie est votre livre le plus intime, le plus personnel. Pourquoi avoir choisi de l’écrire au tu et non au je ?

JBDA : D’une certaine façon, je trouvais cela un peu moins impudique de m’emparer d’un matériau aussi intime en utilisant le tu. Il y avait aussi une part de superstition : j’avais très peur de retomber malade en l’écrivant ; comme si travailler des textes très sombres avait pu être à l’origine de ma maladie. Donc le tu me permettait une certaine mise à distance. Et puis, c’est une façon d’inviter le lecteur dans ce récit très intime en lui donnant une dimension non pas universelle mais pas non plus fermée sur l’expérience du soi.

 

une éclaircie jean baptiste del amo


Une découverte viscérale des peintures de Goya

Le Petit Journal : Retour au Prado et à votre regard sur les œuvres de Goya…

JBDA : Ses œuvres créées en tant que peintre de la chambre du roi ne m’ont procuré aucune émotion même si depuis que je connais mieux l’artiste et son travail, mon regard a changé. Au départ, je n’y ai vu qu’une peinture folklorique de l’Espagne du 18e siècle, à laquelle je ne suis pas du tout sensible et que j’ai même trouvée plutôt approximative, notamment dans sa représentation des chevaux bien moins réussie que celle de Jericho par exemple. En revanche, dès que je pénètre dans la salle des peintures noires, quelque chose de physique se passe, qui dépasse même la beauté esthétique et je sens qu’il y a là une matière qui me touche, me correspond.

Je m’étais presque interdit de me projeter dans ce voyage donc je suis arrivé assez vierge de toute connaissance. Ma découverte des peintures de Goya exposées au Prado ainsi que de la fresque de San Antonio de la Florida est donc viscérale. En revanche, je me suis beaucoup documenté en plongeant dans la matière biographique de Goya pendant les deux ans d’écriture du livre. Cela m’a permis de mieux comprendre qui était l’homme, en l’occurrence quelqu’un avec qui je n’ai aucune affinité : un passionné de corridas, de chasse, difficile à vivre, un homme capable de transiger avec ses principes en devenant peintre de la chambre du roi. Cela dit, à force de le connaître, il y a des choses en lui qui me touchent et me parlent ; quand on travaille sur un personnage historique, on ne peut pas s’empêcher de projeter un peu de soi sur cette figure. Avec le temps, il m’est devenu plus familier… et plus sympathique.

Le Petit Journal : C’est le Goya malade et subversif qui vous intéresse ?

JBDA : L’impétuosité de sa jeunesse aussi ; l’appétit, la force de vie que l’on retrouve dans ses premières toiles…

Goya était un homme complexe, voire contradictoire. Tout en occupant une place officielle à la cour, il a créé une œuvre en parallèle qui peut paraître contestataire, une critique sociale de l’époque.

Le Petit Journal : Le titre du livre, Une éclaircie, fait référence à votre rémission ou se pose-t-il en contrepoint à l’œuvre ténébreuse de Goya ?

JBDA : Oui, c’est la rémission qui s’annonce à la fin du livre. Et puis, parmi les rares points positifs que peut apporter l’expérience de la maladie, il y a un effet de dévoilement sur la réalité que j’ai essayé de capturer dans le livre mais qui est plus compliqué à verbaliser : une essence du réel à laquelle on n’a pas forcément accès quand on est dans le bien-être.

Quant au contraste avec la noirceur des peintures noires de Goya, il s’est davantage révélé après ma nuit à l’ermitage de San Antonio. La fresque qui y est représentée, œuvre de jeunesse de Goya, est très colorée, claire, fantasmagorique et l’effet de contraste avec les peintures noires exposées au Prado est saisissant.

« Si je devais m’expatrier, ce serait en Espagne »

Le Petit Journal : Pour finir, avez-vous déjà vécu une expatriation ?

JBDA : À part une année à la Villa Médicis à Rome et six mois au Japon dans le cadre d’une résidence d’auteur, je n’ai malheureusement jamais vécu longtemps à l’étranger. Pourtant, l’idée de l’expatriation m’a toujours fait rêver et si je devais choisir un pays, ce serait l’Espagne, notamment pour le rapprochement avec la langue que j’ai apprise en voyageant et que je parle de façon approximative même si je la comprends et la lis.

Je reviendrai à Madrid avec plaisir car je travaille sur un livre dont l’histoire se passe en Espagne et la Casa de Velázquez m’accueille dans ce cadre-là. Rendez-vous en octobre !

* En librairie le 19 août, éd. Stock, coll. Ma nuit au musée.

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