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Rencontre avec Paul Gasnier, journaliste de Quotidien et auteur de La Collision

En visite chez sa sœur à Madrid, le journaliste de l’émission Quotidien est venu parler de son premier roman, de son parcours de reporter et de son passage à l’écriture littéraire aux membres de Mazette.

Paul Gasnier / Francesca Mantovani®Paul Gasnier / Francesca Mantovani®
Paul Gasnier / Francesca Mantovani®
Écrit par Anne Smith
Publié le 18 mai 2026

Midi, vendredi 8 mai pluvieux, à l’abri de l’Hôtel du Temps où se tiendra le "lunch culturel" organisé par le réseau francophone Mazette. Le rendez-vous pour l’interview a été pris par sa sœur Austine, installée à Madrid depuis le mois de janvier, improvisée "agent de son petit frère" le temps d’un week-end. Une première dans la capitale espagnole pour celui qui parcourt la France et le monde, abonné au suivi des déplacements des personnalités politiques et à la couverture des conflits internationaux et que les téléspectateurs français du talk show de Yann Barthès sur TMC connaissent bien. A 35 ans, le journaliste de terrain se lance en littérature. Par la grande porte : dans la collection blanche de Gallimard et en lice, dès sa sortie en août dernier, pour le prix Goncourt.

 

paul gasnier

 

13 ans de réflexion

La collision est le récit à la première personne du drame qui a frappé la famille Gasnier quand, en 2012, leur mère de 54 ans est tuée par le jeune Saïd qui faisait du rodéo urbain en plein centre de Lyon. 13 ans plus tard, Paul, toujours hanté par la perte de celle dont il était extrêmement proche, s’attelle à une "enquête littéraire", qui raconte deux destins, deux familles, deux milieux, deux France que tout oppose et qui ne se seraient jamais rencontrés sans cette collision. Un récit personnel pudique, une exploration pertinente des déterminismes sociaux, une réflexion sincère sur l’ébranlement possible des convictions et des valeurs et la récupération politique des faits dits divers qui, en réalité, en disent long sur la société et les manquements collectifs.

 

Comprendre pour tourner la page de la colère

C’est un discours d’Eric Zemmour que tu suivais en 2022 en tant que journaliste qui a été le déclencheur de ce livre. Quelle était ton intention ?

Paul Gasnier : Je n’avais jamais ressenti le besoin d’écrire sur notre histoire jusqu’à cette campagne présidentielle et ce meeting en particulier (ndlr : discours qui stigmatise « la racaille », « l’ensauvagement du pays », etc.). En l’écoutant, je me suis retrouvé au carrefour de sentiments contradictoires : une partie de moi était touchée parce qu’il mettait des mots très radicaux - donc efficaces - sur une colère qui était toujours en moi. Et l’autre partie de moi était exaspérée que des gens comme lui parlent à ma place et utilisent des douleurs et des drames semblables au nôtre pour nourrir leur argument politique. J’ai également été saisi par ce qui était a priori une évidence : une mère de famille française, issue d’un milieu aristocratique, catholique, qui se fait tuer par un jeune dealer maghrébin, délinquant multi-récidiviste, illustrait parfaitement la vision très manichéenne de Zemmour. La victime parfaite face au coupable idéal !

Cette exaspération m’a poussé à écrire car j’avais moi aussi quelque chose à dire sur la délinquance et je voulais le faire avec mes mots.

Mon intention n’était pas de dénoncer car je souhaitais éviter l’écueil d’écrire un livre politique administrant des leçons mais de comprendre car je voulais définitivement tourner la page de la colère, mon intranquillité permanente, ce deuil que je vivais très mal : savoir que celui qui avait tué ma mère continuait à vivre librement dans les rues de Lyon m’était insupportable. J’avais haï, diabolisé ce personnage, qui venait me hanter jusque dans mes rêves. Je voulais donc comprendre. Et m’apaiser. Grâce à ce livre, j’ai pris le pouvoir sur le passé.

 

Je suis un enfant des lycées français.

La collision : au sens propre, c’est l’accident, brutal, fatal entre la moto cross KTM 654 et le vélo de ta mère ; et au sens figuré, la confrontation entre deux mondes, deux milieux, deux archétypes. Cette collision n’a pourtant pas réussi à te dévier de ta trajectoire…

P.G. : Elle aurait pu car elle exprime aussi la collision entre mon éducation, les valeurs que mes parents m’ont transmises et la brutalité du réel. J’ai été élevé par des parents de gauche, avec des valeurs humanistes et ouvertes sur le monde ; je suis un enfant des lycées français que j’ai fréquentés au gré des expatriations de mes parents, qui critiquaient toute forme de racisme, de repli sur soi ou de peur de l’autre instrumentalisée par les politiques de droite. Or, je me suis retrouvé face à la réalité de cette délinquance qui a donné lieu à des discussions un peu tendues avec mon père à qui j’ai même reproché une éducation trop bourgeoise et préservée du réel. Je n’ai pas dévié grâce à l’éducation solide que j’ai reçue et au rappel à l’ordre de ma mère qui veillait sur moi… C’est grâce à elle que j’ai pu écrire ce livre. La meilleure réponse à Zemmour, c’est elle !

 

Tu parles moins d’elle que de Saïd, cas d’étude pour le journaliste et meurtrier de sa mère pour le fils. L’équilibre entre enquête et émotion s’est-il imposé ?

P.G. : C’est peut-être par déformation professionnelle : un journaliste s’intéresse plus à la personne qu’il ne connaît pas qu’à celle qu’il connaît. Paradoxalement, j’ai eu plus de mal à écrire sur ma mère que sur Saïd. J’ai vite eu l’intuition que quand la vie est douloureuse, elle est intéressante ; et il fallait que la partie intéressante l’emporte sur la partie douloureuse. Je ne voulais en aucun cas tomber dans le pathos ni écrire un livre sur le deuil ou la perte d’une mère qui reste un sujet universellement partagé. C’est un livre sur les circonstances de la mort de ma mère. C’est là que le journaliste entre en scène et c’est ce qui m’a permis de mener à bien ce projet. D’ailleurs, tout au long du livre, il y a deux narrateurs : le fils en deuil qui n’élude pas ses émotions et raconte ses étapes émotionnelles, parle de la mère qu’il adorait et de son absence, et le journaliste qui reprend la main et s’en tient aux faits. Cet équilibre s’est imposé dès que je me suis retrouvé une soirée entière face au dossier d’instruction et que je l’ai épluché avec un intérêt presque distancié. Idem pour les éléments que je trouvais sur Saïd et qui venaient compléter son portrait.

 

la collision

 

« Le parcours de Saïd reste intéressant »

Un portrait sans illusion de ce jeune qui passe sa vie à "glisser"…

P.G. : En tout cas, c’est celui que m’ont dressé les personnes qui le connaissent. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai évité de le rencontrer et que je ne l’ai vu que deux fois, au tribunal. J’avais peur d’être déçu par le personnage sur lequel j’enquêtais depuis deux ans et que j’avais l’impression de bien connaître. Même si nous n’avons rien à nous dire, son parcours parle à sa place. Et même s’il est un crétin fini, son parcours, lui, reste intéressant.

 

Que t’inspire la phrase de Victor Hugo : « On ne peut enlever à personne le droit de devenir meilleur » ?

P.G. : Je suis d’accord bien sûr ! Concernant Saïd, il ne saisit aucune perche tendue pour se réinsérer. C’est assez désespérant. Il ne faudrait pas pour autant le mettre en prison à vie : même s’il récidive et repasse en justice, c’est toujours dans la perspective qu’il revienne un jour dans les clous. Ce n’est pas impossible… même si je ne me fais guère d’illusion sur lui. Mais je ne suis pas le meilleur juge.

 

Des rencontres passionnantes avec les détenus

Lauréat du prix Goncourt des détenus, as-tu une anecdote marquante à partager ?

P.G. : Avant de remporter ce prix, j’ai participé à deux rencontres en prison. Des rencontres passionnantes et épuisantes, ne serait-ce que par la découverte de l’univers carcéral qui est très angoissant. Les détenus lisent très attentivement et te mettent vraiment sur le grill ! Je pense que le livre les a touchés car il effleure des sujets qui occupent leur esprit en permanence : la délinquance, la machine judiciaire, la vengeance, le pardon… A la Maison d’arrêt de Brest, un détenu m’a dit qu’il avait tué quelqu’un en rodéo urbain et que depuis qu’il avait lu mon livre, il s’était juré de ne plus jamais en faire. C’est fort, non ?

 

Pour finir

Pour finir, tu écris que ta mère « avait l’obsession du mouvement au point de vouloir ne jamais rester plus de quatre ans dans la même ville ». Tu as vécu à Prague, Milan, Londres, en Inde… Parle-nous un peu de ces expériences d’expatriation ?

P.G. : Je suis né en France mais nous sommes partis à Prague quand j’avais un an, où j’ai passé ma petite enfance. Puis, j’ai vécu à Milan, Londres où j’ai fait mon collège au Lycée français. Je ne retiens que du bon de ces années à l’étranger (ndlr : Paul parle anglais, italien et hindi) : j’adorais bouger tout le temps, je m’enorgueillissais de ne pas avoir la même vie que tout le monde et je n’ai jamais vécu le déracinement comme une violence, même adolescent. Au contraire. J’ai gardé des amis de Prague, Londres… Un modèle que j’aimerais répliquer avec mes enfants.

 

Un programme pour ce week-end madrilène ?

P.G. : Comme je ne connais pas Madrid, visiter les musées du Prado et Reina Sofia, me balader… et profiter de ma grande sœur !

Propos recueillis par Anne Smith

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