Le parcours de Demba Yatera, né à Trappes et envoyé très jeune en internat, ressemble à un scénario digne d’un film hollywoodien. En reprenant en 2009 une petite société de sécurité endettée, il fait un pari audacieux. Seize ans plus tard, il vit à Los Angeles et ESP Groupe est un acteur majeur de la sécurité événementielle qui génère 60 millions d’euros par an. Rencontre.


Une heure avant de se retrouver, Demba Yatera nous prévient qu’il est désolé et qu’il n’a pas eu le temps de se changer, il sera en jogging. Ça tombe bien, nous aussi. C’est ça la décontraction de Los Angeles… Être en jogging alors qu’on gère des millions.
Rien dans le parcours du Français ne semble avoir été écrit d’avance. Élevé à Trappes (Yvelines) dans un environnement qu’il décrit sans détour comme difficile, Demba Yatera quitte très jeune ses repères. Sa mère, inquiète des fréquentations qui l’entourent, prend une décision radicale : l’éloigner. À 13 ans, il part seul en internat, d’abord à Tours, puis à Beauvais. Une rupture brutale, formatrice aussi : « Quand tu pars comme ça, tu quittes tes repères. Et quand tu reviens, tu ne sais plus trop où est ta place », confie-t-il.
De retour en région parisienne, à 20 ans, il suit un BEP en plomberie, puis travaille dans une entreprise de matériel de chauffage. Mais il ne s’y retrouve pas. L’ambiance, certaines remarques racistes, le sentiment de ne pas être à sa place. Très vite, il comprend qu’il lui faudra autre chose. Cette autre voie, il la découvre presque par hasard, grâce à un ami qui lui parle d’un poste dans la sécurité. Il commence comme agent devant une médiathèque, puis dans un centre commercial, enchaîne les formations, multiplie les missions. Car dans ce secteur encore mal reconnu, il faut souvent cumuler plusieurs emplois pour vivre.
À l’époque, il travaille aussi ponctuellement pour une petite société nommée ESP qui s’occupe de sécurité événementielle. Un jour, en venant récupérer un chèque, il surprend une conversation entre les dirigeants : ils veulent fermer l’entreprise. Quinze salariés, 300.000 euros de chiffre d’affaires, 100.000 euros de dettes, des problèmes de gestion. Beaucoup auraient vu une fin. Lui y voit un début. Je leur ai dit : « Si vous voulez la fermer, moi je la reprends. » Nous sommes en 2009. Il réussit miraculeusement à réunir les 7.500 euros nécessaires pour racheter le capital, récupérer les clés, les dettes, les salariés, les urgences… Et s’assoit pour la première fois dans le fauteuil du patron.
Des débuts houleux
Le saut est vertigineux. Demba Yatera avance à l’instinct, sans prétendre avoir tout analysé : « Je n’avais rien calculé. Je me suis dit : on y va, et après on va se battre. » Sa première décision est simple : faire face. Il contacte les impôts, l’URSSAF, négocie du temps, explique son projet. En parallèle, il continue de travailler, souvent la nuit, pour maintenir sa famille à flot. Il vient d’avoir son premier enfant. Le quotidien est lourd, mais l’ambition est intacte. Très vite, il recrute des jeunes qu’il forme et accompagne vers l’emploi. Une manière de tendre la main, comme d’autres ont pu le faire avant pour lui.
Les débuts sont pourtant semés de coups durs. Quelques mois après la reprise, un braquage survient sur l’un des sites sécurisés par l’entreprise. Le contrat est perdu. Dans un métier où la réputation est capitale, la claque est rude. Mais là encore, il rebondit. Grâce à son réseau et l’aide d’un cousin dans le cinéma, il organise des missions sur des tournages, des collaborations dans l’événementiel, et il tient bon ! Et en profite pour affiner sa vision.
Son intuition de dirigeant se révèle dans une idée simple mais décisive : spécialiser l’image de l’entreprise. Plutôt qu’une seule plaquette générique, il crée plusieurs branches avec des expertises distinctes, dont ESP Event. Résultat, les portes s’ouvrent davantage et la société prend en charge la sécurité des concerts de Sexion D’Assaut. Demba Yatera comprend alors que dans la sécurité aussi, le positionnement est essentiel.
La “Task force” devient la marque de fabrique d’ESP Groupe
Le vrai tournant arrive en 2016, à l’occasion de l’Euro de football en France. Sollicité pour renforcer la sécurité autour de la gare du Nord avec les allers et venues des supporters entre les matchs, il observe le dispositif en place et sent immédiatement qu’il manque quelque chose. Les agents sont présents, mais n’incarnent pas le sentiment de sécurité attendu. Il imagine alors une nouvelle unité, plus identifiable, plus mobile, plus dissuasive, mais aussi plus pédagogue. Ce sera la Task Force, reconnaissable à son uniforme presque militaire, à sa posture, à sa carrure, à son professionnalisme, et cela deviendra la marque de fabrique de ESP.
Le test mené avec la SNCF est concluant et tout s’accélère. Il enchaîne Roland-Garros, le Stade de France, de grands événements sportifs, puis les Jeux olympiques de Paris 2024. En quelques années, ESP Groupe devient une référence de la sécurité événementielle en France. L’entreprise change d’échelle. Pour les JO de Paris, Demba Yatera déploie près de 1 000 agents. Un accomplissement immense pour celui qui avait repris, seul, une structure moribonde dix-sept ans plus tôt.
Objectif JO de Los Angeles
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Arrivé l’année dernière à Los Angeles avec sa femme et leurs quatre enfants, il développe désormais la filiale américaine du groupe. Nouveau pays, nouvelle langue, nouveaux codes. Une forme de retour à zéro qui ne semble pas l’effrayer. Bien au contraire. Avec ses partenaires, il entend se positionner sur les grands rendez-vous à venir, notamment la Coupe du monde de foot, cet été, et surtout les Jeux Olympiques de Los Angeles de 2028. « Le graal », dit-il.
Aux États-Unis, l’approche de la sécurité est sensiblement différente, nous explique-t-il. Le métier y est mieux reconnu et les prises de contact plus rapides, mais les exigences en matière d’assurance sont vertigineuses, reflet d’un système particulièrement sensible au risque de contentieux.
Ce qui frappe chez Demba Yatera, au-delà des chiffres qui montrent un succès extraordinaire, c’est la constance d’une philosophie. Croire en soi. Avancer même quand on n’a pas encore tous les codes. Se fier à son instinct, tout en s’entourant des bonnes personnes. À ceux qui rêvent grand, il adresse un message limpide : « Il n’y a pas de mauvais choix dans la vie du moment que vous croyez en ce que vous faites. »
Les 4 conseils sécurité de Demba Yatera
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Anticiper ses déplacements
Avant un concert, un festival ou une soirée, il est important de regarder où l’on va, comment on y accède… et surtout comment on repart. Beaucoup d’incidents surviennent au moment du retour, lorsque les gens sont fatigués et moins attentifs. -
Rester attentif à son environnement
Dans les lieux publics, nous sommes souvent absorbés par nos téléphones. Pourtant, lever les yeux et observer ce qui se passe autour de soi permet déjà d’éviter de nombreuses situations à risque. -
Se déplacer à plusieurs lorsque c’est possible
Le groupe crée naturellement une forme de dissuasion. Sortir accompagné permet aussi de veiller les uns sur les autres. -
Ne jamais hésiter à signaler un problème
Si une situation paraît inhabituelle ou inconfortable, il est toujours préférable de se rapprocher des équipes de sécurité sur place.
Pour Demba Yatera, la sécurité repose finalement sur une idée simple : « Ce n’est pas seulement une question de moyens, c’est surtout une question de bon sens et d’anticipation. »






















