Édition internationale

Aurélie Jean : « L’imposture intellectuelle prospère à l’ère des réseaux sociaux »

Dans son nouveau livre « Imposture », paru en avril aux éditions de l’Observatoire, Aurélie Jean, docteure en sciences et CEO de In Silico Veritas, à Los Angeles, dénonce les manipulations intellectuelles, à l’heure de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux. Interview.

Aurélie Jean Alcibiade CohenAurélie Jean Alcibiade Cohen
Ce nouveau livre ne s'empare pas seulement de la problématique de l'IA, mais aborde la question des manipulations intellectuelles dans tous les pans de la société. © Alcibiade Cohen
Écrit par Sarah Jean
Publié le 27 mai 2026

 

Après son dernier ouvrage, Le Code a changé, Aurélie Jean revient avec un livre d’opinion qui décode les mécanismes de l’imposture. Dans ce livre, elle s’attaque à ce mal qui gangrène le débat public : la multiplication des faux experts et des opinions érigées en savoirs. 

Imposture, paru en avril 2026 aux éditions de l’Observatoire, n’est donc pas simplement un essai, mais une réflexion plus large sur les mécanismes de la désinformation qui vise à inviter les lecteurs à aiguiser leur esprit critique pour reconnaître ces impostures qui, des plateaux télé aux fils Twitter, brouillent sans cesse la frontière entre compétence et crédibilité.

 

Aurélie Jean imposture

 

Comment est né le projet du livre Imposture ?

Tout est parti d’une anecdote que je raconte d’ailleurs en introduction du livre. J’étais à Los Angeles, où je vis, et avant de partir déjeuner avec des amis, je tombe sur un extrait d’émission française consacrée à l’intelligence artificielle. Le débat réunissait huit ou neuf intervenants — mais aucun n’avait jamais travaillé dans le domaine. Tous parlaient d’IA sans formation ni expérience concrète, accumulant approximations et contre-vérités.

J’ai alors exprimé mon sentiment par messages avec un ami ingénieur à Paris, qui m’a confirmé faire le même constat. Nous connaissons tous les deux, dans notre milieu, plusieurs figures très populaires sur les réseaux qui parlent de ces sujets sans réelle légitimité. C’est là qu’est née l’idée d’écrire sur ce phénomène : il y a aujourd’hui de vraies impostures intellectuelles, et pas seulement dans l’IA.

Quelques mois plus tard, j’ai décidé d’élargir la réflexion et d’en faire un livre sur les impostures dans l’espace public, tous domaines confondus — éducation, économie, géopolitique, sociologie, etc. J’y partage une méthode que j’ai développée pour identifier ces formes d’imposture et que j’espère voir évoluer grâce aux lecteurs.

Le livre se compose de huit chapitres, chacun explorant une dimension particulière : l’imposture de la parole, celle de l’essai, de la théorie, de la prédiction, de l’émotion… Toujours avec des exemples concrets, sans jamais citer de noms. Ce n’est pas un livre de dénonciation, mais un outil pour comprendre les mécanismes à l’œuvre.

Ce n’est donc pas un livre sur l’IA ?

Non, pas du tout. Peut-être même l’un de mes seuls livres où l’IA n’est pas le sujet central. J’en parle seulement pour expliquer comment les algorithmes de recommandation amplifient certaines voix sur les réseaux, ce qui finit par influencer les débats publics.

Mais Imposture s’adresse à toute personne qui s’informe : journalistes, étudiants, enseignants, citoyens. Il propose une grille de lecture pour repérer les manipulations intellectuelles et lutter contre la désinformation, quelle qu’en soit la forme.

Au départ, je voulais écrire un simple livre d’opinion, un « coup de gueule » argumenté. Mais ma rigueur d’essayiste m’a rattrapée : je cite des études, j’appuie mes propos. Cela reste néanmoins un livre d’opinion, pas un essai académique. Mes essais précédents — comme Le code a changé. Amour et sexualité au temps des algorithmes — reposaient sur une recherche approfondie. Ici, je voulais quelque chose de plus vif, plus accessible, plus direct.

Imposture peut donc toucher tous les publics ?

Oui, je le crois très accessible. Dans mes essais précédents, j’avertissais souvent : « Si vous comprenez 40 % du livre, c’est déjà bien. » Ce n’est pas le cas ici. Imposture parle à beaucoup plus de lecteurs, sans jargon inutile. Des professeurs de lycée ou d’université m’ont d’ailleurs écrit pour me dire qu’ils comptaient le faire lire à leurs étudiants. C’est un bon signe : le livre touche au sens critique, pas à une spécialité.

Les exemples d’impostures cités dans le livre sont néanmoins majoritairement en rapport avec l’intelligence artificielle ?

Parce que c’est le domaine que je connais le mieux, et surtout celui où j’ai moi-même observé ces impostures de près. Mais la méthode décrite vaut pour n’importe quel champ. Je déconstruis donc quelques mythes, notamment autour de l’IA, mais ce n’est pas le propos central. Je donne aussi d’autres exemples, comme celui d’un candidat à la présidentielle ayant confondu corrélation et causalité en affirmant que l’entrée des femmes sur le marché du travail avait entraîné la délinquance juvénile — une aberration logique.

Mais l’imposture intellectuelle existe depuis que l’être humain sait parler. Ce qui change aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux : ils agissent comme des mégaphones pour les imposteurs. Ces plateformes fabriquent une forme de populisme — scientifique, économique, sociologique — où chacun peut se poser en expert de tout.

Le but n’est jamais de dire : « Voilà pourquoi c’est faux », mais de montrer comment un propos peut tromper, quelles failles de raisonnement ou quels procédés rhétoriques il mobilise. L’essentiel, c’est la méthode critique : apprendre à repérer la manière dont un discours manipule, plutôt que de mémoriser les contre-exemples.

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