Des couloirs d’un couvent parisien aux studios d’Hollywood, des plus grandes scènes internationales au sommet du Mont Wilson, Cécilia Tsan a traversé les drames, les frontières et les discriminations sans jamais poser son archet. À 72 ans, la violoncelliste française joue plus que jamais, portée par une conviction : la musique peut dire ce que les mots ne sauront jamais exprimer. Rencontre à Los Angeles avec une femme solaire, dont la vie ressemble déjà à un scénario de cinéma. Par Marie Fiorin.


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C’est dans le calme de sa maison de Los Angeles que Cécilia Tsan nous reçoit, autour d’une délicieuse limonade faite maison dont nous lui piquerons joyeusement la recette. L’atmosphère est douce, la conversation spontanée, souvent ponctuée de rires mais aussi de frissons. Difficile d’imaginer, en l’écoutant raconter ses souvenirs avec cette formidable énergie, combien son existence a commencé dans la tragédie.
Ses parents, originaires de Shanghai, se rencontrent très jeunes au Conservatoire de Musique. Violonistes, compositeurs, ils quittent la Chine pour perfectionner leur connaissance de la musique occidentale. Direction Rome et la prestigieuse Accademia Nazionale di Santa Cecilia – qui inspirera plus tard le prénom d’une de leur fille – avant un mariage extraordinaire à la Basilique Saint-Pierre du Vatican, puis direction Paris.
Son père, chef d’orchestre et compositeur prometteur, se fait rapidement remarquer par un des plus grands mécènes de l'époque, le Marquis de Cuevas, qui lui fait une commande d'un ballet sur l'impératrice chinoise Yang Guifei. Mais Cécilia Tsan n’a alors que quarante jours lorsqu’il est assassiné par les services secrets communistes chinois, à seulement 26 ans. Sa mère se retrouve veuve à 22 ans, dans un pays étranger, avec deux bébés et presque rien. Le salut viendra alors d’un couvent.
Une mère supérieure leur ouvre les portes. Cécilia, sa sœur et leur mère y resteront neuf ans : « On n’était pas malheureuses parce qu’on était entourées d’amour », se souvient-elle. Ces religieuses deviennent sa famille. La mère supérieure, ancienne aristocrate à la langue française impeccable, veille à leur parfaite éducation ; un prêtre aide à payer les funérailles de son père. Plus tard, lorsqu’il apprend que la petite Cécilia rêve de violoncelle, c’est lui qui lui offre son premier instrument.
Le déclic du violoncelle vient de Yo-Yo Ma, devenu l’un des plus grands violoncellistes mondiaux, dont les parents de Cécilia connaissaient la famille à Shanghai. Cécilia a cinq ans lorsqu’elle l’entend jouer pour la première fois. Lui en a quatre. Devant ce petit garçon déjà capable de faire chanter Bach, elle fond en larmes. Elle veut, elle aussi, jouer du violoncelle.
Des années plus tard, après des études de philosophie et de chinois menées parallèlement à la musique, elle décroche l’unique place disponible au Conservatoire de Paris parmi quelque 150 candidats. Puis viennent les concours internationaux, les prix, les concerts, une carrière de soliste et un poste de premier violoncelle.
Mais le talent ne suffit pas toujours.
À la fin des années 1970, Cécilia Tsan auditionne pour l’Opéra de Paris. Les premières épreuves se déroulent derrière un écran. Elle atteint la finale. Lorsque le jury découvre qu’elle est une femme, tout change. Dans la fosse, raconte-t-elle, il n’y avait alors aucune musicienne. La place reviendra finalement à un homme. Cécilia Tsan obtient néanmoins le droit d’effectuer des remplacements. Pour le premier, on l’appelle à 18 heures afin de jouer Wagner à 19 h 30, sans avoir jamais interprété l’œuvre auparavant. Dans la fosse, un musicien cesse même de jouer dans les passages difficiles pour observer si elle va se tromper. Elle tient bon. Elle excelle. Et on la rappelle. Encore et encore.
Cette expérience lui fera d’autant plus mesurer l’importance des auditions à l’aveugle qu’elle découvrira plus tard aux États-Unis : derrière un rideau, impossible de savoir si l’instrumentiste est un homme ou une femme, ou quelles en sont ses origines. Seule la musique parle.
Déjà bien installée dans sa carrière européenne, Cécilia Tsan rejoint sa sœur à Los Angeles au début des années 90. Il lui faut se faire connaître, passer de nouvelles auditions, se créer un réseau. Elle décroche successivement plusieurs postes de premier violoncelle, s’impose peu à peu dans les studios hollywoodiens, et estime avoir participé à la musique de près de 800 films depuis lors. Elle travaille avec John Williams, compositeur et chef d’orchestre américain de renom, sur Star Wars, Catch Me If You Can, Memoirs of a Geisha, ou encore Disclosure Day, croise Steven Spielberg en studio, joue aux Oscars, aux Grammys, aux Emmys, pour American Idol… Une carrière vertigineuse qui n’a pourtant jamais effacé les obstacles et il lui faudra continuer de lutter contre ceux qui tentent de l’écarter : « J’ai dû me battre », répète-t-elle simplement.
Mais lorsqu’on lui demande ce qui compte vraiment, Cécilia Tsan revient toujours à la musique live, celle qui circule entre les musiciens et le public. Depuis 2017, elle programme ainsi des concerts au mythique observatoire du Mont Wilson, où classique, jazz et autres univers musicaux résonnent sous le dôme : « C’est un dialogue sans les mots », dit-elle. « Tu parles d’âme à âme. »
Et puis il y a son père.
Un jour, lors d’un concert à San Francisco, Cécilia Tsan décide de jouer en bis un morceau qu’il composait lorsqu’il est mort. Elle ne l’annonce pas. Dès les premières notes, elle sent une main sur son épaule, puis une chaleur qui l’enveloppe. Elle joue, bouleversée. Lorsqu’elle regagne sa loge, une inconnue frappe à sa porte : « Qu’est-ce que vous avez joué ? Vous étiez entourée de lumière. Je n’ai jamais vu une lumière pareille autour de quelqu’un. » Cécilia Tsan n’est même pas surprise. Cette lumière, elle venait de la sentir.
Peut-être toute son histoire tient-elle là. Celle d’une petite fille qui a perdu son père avant même de pouvoir le connaître, mais qui a trouvé sur sa route des femmes et des hommes pour la protéger, l’éduquer, lui offrir un violoncelle et lui permettre de croire en son talent. Celle d’une musicienne qui a refusé que les préjugés décident de la place qu’elle pouvait occuper.
Aujourd’hui, Cécilia Tsan n’a aucune intention de ralentir. Concerts, projets, un livre en préparation et même l’envie d’un one-woman-show mêlant son histoire de vie à la musique. Elle continue d’avancer. Comme sa mère avant elle :
M.F
Retrouvez Cécilia Tsan en concert le 26 septembre 2026 à la première mondiale du Concerto pour Violoncelle et Orchestre de David Benoit « Resonance and Renewal » et le 4 octobre 2026 au Mont Wilson.
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