Dans les sous-sols du San Diego Museum of Art sommeille un trésor : une centaine d’affiches, dessins et toiles du peintre français Henri de Toulouse-Lautrec, un des fonds les plus complets au monde. Le cadeau de Baldwin McClaughry Baldwin, un richissime collectionneur californien, à découvrir cet été le temps d’une exposition aussi rare qu’exceptionnelle. Récit de Clément Thiery.


Assis dans un décor inspiré du Paris de la Belle Époque, Michael Brown, responsable de l’art européen au San Diego Museum of Art (SDMA), rayonne. Tout autour de lui dans la galerie, le fruit de ses efforts : les œuvres de Toulouse-Lautrec, présentées au public pour la première fois depuis 2010 : « C’est une honte d’avoir une telle collection sans pouvoir la montrer plus souvent. » lâche le conservateur. « Notre centenaire nous a donné l’occasion rêvée de corriger cette injustice. »
Pour l’exposition Cafés and Cabarets: The Spectacular Art of Toulouse-Lautrec, jusqu’au 20 septembre prochain, une cinquantaine d’œuvres sont sorties des réserves, sur la centaine que possède le musée : deux toiles, une vingtaine de dessins et une farandole de lithographies, dont la série Elles (1896), reportage sensible sur les employées des maisons closes parisiennes, et les 31 affiches publicitaires signées par Toulouse-Lautrec pendant sa courte carrière.

Cafés and Cabarets: The Spectacular Art of Toulouse-Lautrec
Jusqu’au dimanche 20 septembre 2026
San Diego Museum of Art - 450 El Prado - San Diego, CA 92102
Entrée : 25$
Réservations ici
« C’est une des collections les plus complètes au monde », ajoute Michael Brown, « et une des plus importantes de notre musée ». Des pièces fragiles, hautement sensibles à la lumière, que San Diego doit à un développeur et investisseur immobilier, officier décoré pendant la Seconde Guerre mondiale, grand amateur d’art et de course au large, play-boy marié six fois et héritier d’une famille parmi les plus affluentes de Californie : Baldwin McClaughry Baldwin.
La ruée vers l’art
Son grand-père est le magnat Elias Jackson « Lucky » Baldwin, qui a fait fortune au XIXème siècle dans les mines du Nevada, fondé le premier hippodrome de Santa Anita et laissé son nom tout autour de Los Angeles : Baldwin Hills, Baldwin Park, Baldwin Lake, Baldwin Village, Baldwin Avenue… Lui grandi dans l’opulence entre le ranch familial et les palaces de ce monde. Étudiant à l’Université de Californie, il conduit les plus beaux bolides et barre, selon un journaliste, « un des plus grands bateaux de plaisance de la côte Pacifique ».
Le jeune millionnaire brille aussi par ses frasques amoureuses, dont la presse se délecte. En 1927, il tombe sous le charme de la championne de tennis Suzanne Lenglen et abandonne sa femme pour la suivre à Paris. Est-ce à ce moment-là que Baldwin M. Baldwin se prend de passion pour le travail de Toulouse-Lautrec ? Difficile à dire. Mais « un intérêt commun pour les courses hippiques », explique Michael Brown, finit par réunir l’artiste et le collectionneur.

Avec les années, le fonds gagne en importance. En 1959, Baldwin M. Baldwin fait un prêt à la Municipal Art Gallery de Los Angeles, pour la première exposition d’importance consacrée à Toulouse-Lautrec en Californie du Sud. Deux ans plus tard, il ouvre sa résidence de Pasadena pour une réception et exhibe sa collection. « Les affiches de l’artiste [...] ornent les murs du salon, où elles côtoient nombre de ses dessins et croquis », écrit le L.A. Times. « La salle à manger abrite, quant à elle, deux tableaux de Lautrec. Sur un des murs du salon, l’affiche Moulin-Rouge - La Goulue, réalisée en 1891, occupe une place centrale. »
Une aubaine pour San Diego
En 1966, lorsqu’il épouse en sixième noces Maruja Pacheco, une ex-mannequin originaire du Costa Rica, Baldwin M. Baldwin possède déjà une cinquantaine de Toulouse-Lautrec. Ils multiplient ensemble les acquisitions. Comme les onze estampes de la suite Elles, un ensemble rare déniché en 1968 lors d’un voyage à Paris. À la mort de son mari en 1970, Maruja Baldwin devient exécutrice testamentaire et hérite d’un choix difficile : à qui confier la collection amassée ?
Les sollicitations affluent de tout le pays. La veuve considère un temps le Newport Harbor Art Museum (aujourd’hui le Orange County Museum of Art), mais celui-ci n’a pas la place. Elle se rapproche finalement du SDMA et « tombe amoureuse » de l’équipe, expliquera-t-elle au L.A. Times. Un prêt est organisé en 1972 : « J’ai pensé que les œuvres seraient davantage exposées à San Diego. À Los Angeles, ils possèdent tellement d’œuvres que les Lautrec auraient fini relégués dans les réserves. »

Le don, officialisé en 1987, propulse la modeste institution de Balboa Park au rang des musées qui comptent. Près de quarante ans plus tard, la générosité du couple se fait encore sentir : le poste de directrice et présidente du musée de San Diego porte le nom de Maruja Baldwin. Quant aux œuvres de son mari, elles continuent de voyager aux quatre coins du monde. Michael Brown sourit : « Le musée d’Albi est la maison de Toulouse-Lautrec en France, l’Art Institute de Chicago celle du Midwest, et le SDMA celle de la côte ouest ! »
C.T.
Soirée à San Diego en présence de la directrice du musée Toulouse-Lautrec d’Albi
Fanny Girard, conservatrice du patrimoine et directrice du musée Toulouse-Lautrec d’Albi, qui abrite la plus importante collection d’œuvres du peintre au monde, participera à une soirée au San Diego Museum of Art début septembre. Plus d’informations à venir !
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