

L'expatriation française à Londres, un vaste sujet que lepetitjournal.com/londres a abordé avec Christian Roudaut, un spécialiste de la question qui vit depuis 11 ans dans la capitale britannique et a consacré un livre au sujet. A travers ses enquêtes, il a rencontré de nombreux profils d'expatriés différents. Dans cet entretien, il nous éclaire sur les Londoniens, Français caméléons ou escargots
A travers son livre " France: je t'aime, je te quitte ", Christian Roudaut met en lumière la multiplicité et la diversité des Français de l'extérieur et déconstruit les préjugés sur l'expatriation. En effet, les " expats " comme on les appelle communément, ont une distance, un recul face à leur pays mais aussi l'expérience d'une culture différente. Ce mélange fait qu'ils ont un regard lucide sur la France, et peuvent apprendre aux Français de l'intérieur, tel que le rappelle le journaliste correspondant de Radio France. Londonien depuis plus de dix ans, Christian Roudaut connait les rouages de la société anglaise ainsi que les Français qui s'y plongent ? ou pas. Il nous évoque les subtilités et les complexités de l'expatriation française dans la capitale britannique.
Lepetitjournal.com/londres: France: je t'aime, je te quitte est une enquête sur les expatriés. On y découvre toute sorte de profils très différents les uns des autres. Quels sont ceux qui recouvrent les Français de Londres?
Christian Roudaut: Il y a une grande différence entre le statut des expatriés. Tout d'abord, on ne sait pas très bien ce qu'il y a derrière ce mot, le terme est très connoté. La terminologie acceptée par le ministère des Affaires étrangères fait la différence entre les détachés qui sont envoyés par leur entreprise ou leur administration et vivent dans les conditions françaises, et les expatriés sur une longue durée. Toutefois, on peut nuancer cette idée car les contrats sont de plus en plus locaux pour des raisons économiques. On peut distinguer les familles qui arrivent avec un contrat, dans une perspective limitée dans le temps et dans l'espace, et les gens qui s'expatrient d'eux mêmes dans un esprit aventurier. Ces derniers prennent plus de risque et je me suis plus intéressé à eux dans mon livre.
Quelles sont les différences entre ces deux grands types?
On peut noter la différence entre les " Français caméléons ", qui se fondent dans la société dans laquelle ils arrivent et les " Français escargots ", qui arrivent avec tous les avantages, toute leur maison. On trouve davantage les caméléons chez les jeunes car c'est un stade de la vie où on tente plus l'aventure, l'intégration alors qu'en famille on a besoin d'une sécurité même pour l'école par exemple, on ne peut pas se permettre de se planter.
Sont-ce donc uniquement les jeunes expats qui s'immergent dans le quotidien londonien?
Il faut se méfier des images préconçues. On ne connait pas le chiffre exact par définition de Français en Grande-Bretagne. L'expatriation classique avec les Français de South Kensington et de Chelsea est seulement un type d'immigration. La communauté française est devenue tellement importante que maintenant les Français on les trouve un peu partout: à Brixton, à Clapham, dans l'Est End. Il faudrait commencer à faire réaliser aux gens qu'on a une immigration française de masse. On estime à 2,5 millions le nombre de Français à l'étranger, ce n'est donc plus l'image carte postale d'une expatriation un peu dorée. Il y a beaucoup de diversité.
Londres est la ville cosmopolite par excellence où l'on trouve un échantillon de toutes les nationalités dans le monde, comment cette diversité est-elle représentée au sein des expatriés français?
Il n'y a pas de données chiffrées sur le nombre de Français expatriés ici d'origine ethnique. Donc on ne sait pas combien ils sont par définition. Mais j'habite en Angleterre depuis 11 ans et j'ai vu cette diversité qui saute à la figure, on trouve à Londres beaucoup de jeunes Français issus de l'immigration, d'origine maghrébine, africaine, guadeloupéenne ou antillaise. Ils trouvent plus facile de tenter l'aventure en Grande-Bretagne qu'en France, pour trouver du travail ou un logement car il n'y a pas de préjugés sur le nom, sur la couleur de la peau ou sur le code postal. De manière générale, la société britannique est plus ouverte sur la diversité, plus tolérante et on attend moins des gens qu'ils rentrent dans un moule.
Peut-on parler d'un cercle vertueux dans lequel la présence de nombreux Français en attirerait d'autres?
D'une certaine manière, les expatriés font la publicité du pays ans lequel ils se trouvent, et attirent donc d'autres personnes. Pourtant, il n'y a pas de diaspora française à l'étranger. J'ai interviewé dans mon livre Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, qui faisait un constat intéressant: les communautés françaises de l'étranger ne sont pas comme des diasporas. Il n'y a pas, comme dans d'autres communautés, des liens, des contacts qui font que c'est la communauté expatriée qui absorbe et qui prend en charge, et qui aide les personnes. Peut être parce que nous sommes plus individualistes ou parce que nous avons déjà une infrastructure étatique à l'étranger très développée que beaucoup de pays n'ont pas. Le système scolaire, le consulat, les instituts, les alliances française jouent peut être le rôle de substitut à une diaspora. J'ai l'impression que les Français n'attendent pas d'aide des autres français à l'étranger, même si avoir des amis de la famille à Londres peut aider pour trouver un logement, un emploi.
Justement, on dit qu'il est plus facile de trouver un job en Grande-Bretagne qu'en France. Pourtant, ces opportunités nombreuses peuvent parfois l'être aux dépens d'une sécurité de l'emploi...
On a un marché plus flexible ici en Grande-Bretagne qu'en France. Il est donc plus facile d'être embauché et d'être viré. En France, c'est même difficile de mettre le pied à l'étrier, les gens veulent une sécurité de l'emploi avant même d'avoir commencé à travailler. Les jeunes paient cher cette sécurité à l'emploi qui ne leur permet pas d'être embauché. Quand j'ai fait mon enquête, j'ai trouvé plein d'exemples à Londres de jeunes qui ont commencé au bas de l'échelle, ont progressé, ont changé de boulot et en ont tiré le meilleur parti. Il n'y a pas non plus de système parfait. Etre chômeur en Grande-Bretagne, c'est moins confortable qu'en France. Pourtant, les gens qui habitent à Londres et voient comment le système fonctionne peuvent remettre en cause certaines idées préconçues. On a l'image de la Grande-Bretagne comme un pays sans foi ni loi, sans sécurité sociale, qu'on compare avec les Etats-Unis à tort. Les allocations chômage (Job seeker alowance) sont ridiculement basses, environ 65 livres par semaine mais en même temps, elles s'accompagnent d'une prise en charge totale du logement par l'État. Il y a une vraie sécurité sociale et elle est complètement gratuite.
Pourquoi dans ce cas là de nombreux Français préfèrent aller consulter en France?
De manière générale, l'NHS a souffert de mauvaise réputation; les hôpitaux et les dentistes avaient des listes d'attentes très longues. Je pense qu'en l'espace de 10 ans,cela s'est beaucoup modernisé. Mais la France est très proche ? à deux heures en train! ? et les gens ont plus confiance dans le système de santé français, même si il est gratuit et accessible à tous ici. En plus, il n'y a pas autant de médecins par habitant en Angleterre qu'en France. Ce qui est intéressant, c'est que quand on habite dans un pays à l'étranger, on est plus critique avec son système mais on commence aussi à réaliser les bon côtés. Parfois les gens ne se rendent plus compte de la chance qu'ils ont d'avoir un système de santé performant avec un bon rapport qualité prix pour les transports, les infrastructures, l'accès à la culture. On a encore des choses très positives en France, qu'on ne réalise pas vraiment quand on en est pas parti.
Mais si on revient en France pour se faire soigner une carie, est-ce vraiment de l'expatriation?
On pourrait parler d'expatriation sélective car lorsqu'on est dans un pays voisin, on peut se permettre cette transhumance occasionnelle. Les frontières sont ouvertes, il y a l'Eurostar et beaucoup d'avions lowcost. Alors pourquoi ne pas en profiter et avoir le meilleur des deux systèmes? Ce n'est pas parce qu'on est expatrié qu'on doit vivre comme un anglais à 100%. On n'est pas anglais, on reste français et si on peut avoir le meilleur des deux systèmes, so be it! Cela est vrai pour un Français qui habite à Londres, à Bruxelles ou à Madrid, mais ne se ferait pas à Bangkok par exemple.
Pourquoi ne trouve t-on pas la réciproque du côté des Anglais?
Il faut bien voir la différence entre l'expatriation anglaise en France et l'expatriation française en Grande-Bretagne. De manière générale, lorsque on est français et qu'on s'expatrie ici en Angleterre, on est plutôt jeune, professionnel. On vient pour des motivations qui sont le travail, le business, l'amélioration de son niveau de vie, ou de son niveau d'anglais. Ce sont donc des motivations matérielles et guidées économiquement. Par conséquent, on va trouver les expats dans les grandes villes anglaises. A l'inverse, les Britanniques viennent en France pour le plaisir, pour la qualité de vie et s'installent en Dordogne, en Bretagne ou en Provence, dans des endroits plus touristiques, avec une bonne qualité de vie. On vient plus par amour de la France. On trouve un côté épicurien dans la démarche. C'est pourquoi on ne voit pas de grosse communauté anglaise à Paris. Il doit bien y avoir des britanniques professionnels dans le quartier de la Défense mais le gros bataillon est en dehors. On n'a donc pas cette impression à Paris que tout le monde parle anglais alors qu'ici, on entend parler français sur tous les trottoirs.
Et vous, quel genre d'expatrié êtes vous?
Je suis un expatrié un peu par accident, comme beaucoup de gens. Ce fût un choix personnel mais aussi professionnel car j'étais correspondant. Comme beaucoup de monde, je m'étais mis dans l'idée que je resterais deux ou trois ans et puis 11 ans après, je suis encore là. Je suis donc expatrié par prolongation. Je crois que de nombreuses personnes viennent avec une idée floue du temps qu'ils vont passer à Londres mais cela dure toujours plus longtemps que ce qu'on avait prévu, ce qui est positif.
Ce n'est pas si positif que ça pour la France...
Le problème, c'est de savoir si on a envie de rentrer en France? On parle d'une nouvelle expatriation pour les gens qui reviennent, et beaucoup d'expats hésitent. Personnellement, La France ne me manque pas tant que cela. C'est peut être lié au fait qu'on en est très proche et qu'on peut y retourner quand on veut. Mais l'évolution des dix dernières années ne me donnent pas une envie folle de faire mes bagages et de rentrer en France. Et je pense qu'il y a beaucoup de gens dans le même cas.
Vous dites que vous n'aimez pas la tournure que les choses ont pris en France, mais comment peut on faire changer un pays si on n'y vit pas?
J'ai écrit mon livre dans cet esprit là, pour essayer de faire changer le pays en proposant le regard des Français de l'étranger. Le sous titre est " Ce que les Français de l'étranger nous disent ". Mon intention n'était pas d'adresser ce livre d'enquête aux expatriés ? même si cela peut les intéresser ? mais dire aux français de l'intérieur: " regardez comment les gens de la famille nationale vous regarde, et ce qu'ils ont à vous dire à la lumière de leur expatriation ". Donc voilà j'ai ajouté ma modeste pierre a l'édifice. A travers mon métier, j'essaie de dire objectivement comment cela se passe en Grande-Bretagne, pays de référence pour les français auquel on se compare beaucoup . J'ai la chance de travailler pour un média comme Radio France qui donne la voix au chapitre et essaie de dialoguer avec l'étranger, en se demandant comment on fait ailleurs, et en observant l'effet miroir. Je ne sais pas si les Français ont vocation a changer la France de l'intérieur; quoiqu'il en soit, lorsqu'il rentrent, ils reviennent avec leur bagages, et leur expériences. En les partageant, ils permettent d'ouvrir la fenêtre du bocal national.
Propos recueillis par Justine Martin (www.lepetitjournal.com/londres) jeudi 25 novembre 2010
Pour en savoir plus:
"France : je t'aime, je te quitte" de Christian Roudaut ? édition Fayard ? 350 pages, 18 euros
Disponible à la librairie La Page
7 Harrington Rd
LONDON SW7 3ES, Royaume-Uni
020 7589 5991
Voir notre article précédent



















