

Après une tournée internationale aux quatre coins du monde, « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter » arrive au Chelsea Theater, à Londres. Cette pièce est montée et interprétée par Darina Al-Joundi qui y raconte, dans une auto-fiction, ses années vécues au Liban et les souffrances qu'elle a connues dans un contexte de guerre civile. Interview de Darina Al-Joundi, auteure-interprète de la pièce.
Lepetitjournal.com/Londres: Quelle est la part de fiction et de réalité dans votre pièce « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter » ?
Darina Al-Joundi: Dans leurs ?uvres, tous les auteurs s'inspirent de leur vie et de la vie des gens qui les entourent, mais ce n'est jamais un documentaire sur leur propre vie ou sur la vie du personnage qu'ils ont choisi de représenter. Le point de départ de ma pièce n'est pas la réalité, mais un mélange de réalités différentes, qui font une fiction. Dans « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter », ce n'est plus ma vie que je raconte. Tous les auteurs qui travaillent à partir d'une histoire vraie vous le diront : dès qu'on décide de faire de sa vie une fiction, ce n'est plus du tout notre vie. Ce qui est très amusant pour moi, c'est de voir le résultat final et de me rendre compte du décalage, de voir tous les points de changements entre ma vie et la pièce.
« Le jour où Nina Simone a cessé de chanter » est donc un grand mélange de réalité et de fiction.?? L'art me permet de continuer des choses que je n'ai pas pu continuer dans ma vie, et inversement, il y a des choses que j'arrête dans l'écriture et que je continue dans la vie. Tout dépend du choix de la dramaturgie ou du choix du personnage que je suis. Tout dépend de ce que je veux raconter au public.
Dans vos monologues, on ressent des variations très fortes dans votre ton. Vous passez d'un ton très joyeux, où on vous voit sourire, à nostalgique et puis dramatique où vous pouvez même pleurer parfois. Comment arrivez-vous à jongler avec les émotions et à toujours garder le contrôle sur celles-ci ??
Quand on prend sa vie pour la jouer sur scène, il faut faire une abstraction complète de la réalité, d'ailleurs le personnage s'appelle Noun, ce n'est plus moi. Réussir à faire cette différence, c'est le travail du comédien. Et c'est vital pour ne pas perdre la tête à la fin ! Travailler avec sa propre vie est toujours très dangereux. Il ne faut pas tomber dans le pathos. Et quand le personnage de Noun devient moi, et que j'exprime mes propres émotions, pour moi cela est du pathos. Je ne suis pas là pour chercher la compassion du public. Je suis là pour raconter l'histoire d'un personnage.
D'ailleurs, il y a quelque chose qui a beaucoup fait parler la presse, c'est mon sourire sur scène. Je dis presque tout avec un sourire. Je tourne tout à la dérision, et c'est le cas même dans la vraie vie. D'ailleurs les fous rires les plus surréalistes sont dans les enterrements ! Je ne raconte pas ma vie dans une optique tragique, au contraire, j'ai beaucoup ri dans ma vie, fait la fête.
Je suis obligée de garder le contrôle, sinon je ne serais pas comédienne.
Dans la pièce, vous parlez d'une société où la femme est réprimée, et de nombreuses autres injustices. Y a-t-il une forme de geste politique dans vos monologues ?
Partout dans le monde, à des degrés différents, je crois que le théâtre est politique, c'est pour cela que le théâtre a toujours dérangé. Ca a toujours été un espace de liberté, de dialogue, où on peut pointer ce qui nous dérange dans la société : dès qu'on parle d'un problème, ça devient politique. Plus qu'un autre support d'expression, le théâtre est politique, peut-être car il est plus brut, et car on peut transporter les gens avec nous de manière plus directe. Plus le ton est léger, plus on peut toucher les gens, je trouve que la prétention n'a pas sa place dans cet art.
J'ai pu constaté cela avec ma propre expérience: après une représentation de « Ma Marseillaise », un journaliste du journal Le Monde, qui était présent et a été emballé par mon histoire, a écrit un article sur la difficulté d'obtenir la nationalité française, ce qui a fait réagir Manuel Valls lui-même, qui a fait changer une loi. Cette loi a permis, à moi et à beaucoup d'autres personnes d'obtenir la nationalité française. L'art a donc réussi à toucher assez pour changer une loi !
A quoi pensez-vous quand vous montez sur scène, avez-vous un rituel?
Je n'ai pas vraiment de rituel, à part celui de prendre un petit verre de whisky sec pour me réchauffer !
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Mais je n'ai pas du tout de trac avant de monter sur scène, pour moi c'est quelque chose de très naturel. Quand je monte sur scène, je rentre chez moi, je rigole... Même si j'ai beaucoup travaillé pour être plus tranquille une fois la représentation terminée, car avant j'étais très stressée après le salut final.
Le centre du spectacle est finalement la relation avec votre père : sentez-vous le besoin de transmettre au monde les principes et les valeurs qu'il vous a inculquées ?
?J'ai découvert que ce n'était pas la norme d'avoir un père comme le mien. Donc oui cela me fait plaisir de montrer au monde qu'il y a des pères aussi magnifiques. Mais j'ai toujours l'impression que mon père est sur scène avec moi, qu'il me regarde et me sourit. Quand je joue, je m'adresse toujours à un point précis, là où je le vois.
Si vous en êtes là aujourd'hui, c'est grâce à lui ?
Oui, il m'accompagne beaucoup, même aujourd'hui, je sais qu'il est fier, ravi, il m'a surtout appris à avoir la force de rebondir, m'a appris que ma force, c'est ma carrière, mon art, le travail que je fais. Et cela fait tellement plaisir de savoir que tout ce que l'on vit, on peut l'utiliser pour que ça devienne une ?uvre, et plus juste une douleur.
Comment la pièce a-t-elle été reçue dans les autres villes de votre tournée? Avez-vous senti que l'accueil était différent selon les lieux ?
J'ai joué la pièce 250 fois, partout en France, en Belgique, au Portugal, Guadeloupe, Italie, Nouvelle Calédonie, New York, Washington, Genève? J'ai arrêté depuis 2012 ma pièce pour écrire « Ma Marseillaise », et puis j'ai accepté de faire une représentation à Londres pour la premières fois.
Partout, les personnes qui m'ont accompagné et m'ont démontré une grande générosité, face à laquelle je n'avais pas de mots. Tout ce que j'ai vécu de difficile, toutes les souffrances de ma vie sont récompensées aujourd'hui.
Genève est une ville qui m'a particulièrement marquée. J'ai joué pendant un mois au théâtre de Poche et le public m'a sidéré : les Genevois m'ont bouleversé dans leur manière d'accueillir le spectacle. Même pendant tout un mois de représentation, ils étaient toujours aussi présents et accueillants.
Dans beaucoup de pays, des gens m'ont envoyé leur histoire de vie écrite, et chacune était plus bouleversante que l'autre.
Avez-vous des attentes particulières pour la présentation à Londres?
Pas du tout. D'ailleurs, je suis toujours surprise quand je vois les salles pleines ! Et quand des gens me reconnaissent et m'arrêtent dans la rue, je leur demande s'ils ne se sont pas trompés !
Quels sont vos nouveaux projets?
J'ai déjà livré mon prochain roman chez Graphê, qui devrait sortir en janvier mais la date reste à confirmer.
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Mon nouveau spectacle est aussi en cours de préparation : « Les chaussures de ma vie », une nouvelle auto-fiction. Mais là encore, les dates restent à définir.
Soraya Ben Aziza (www.lepetitjournal.com/londres) vendredi 9 octobre 2015
Quand? Lundi 26 octobre à 7:30pm, et Mardi 27 octobre à 7:30pm
Où? Chelsea Theatre, 7 World's End Place, King's Road, London SW10 ODR
Combien? £19 Plein tarif - £14.50 Tarif réduit
Plus d'informations sur le site de l'Institut français de Londres
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