Édition internationale

ANDREW GRAHAM - Un danseur qui ose faire le grand écart

Écrit par Lepetitjournal Londres
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 24 octobre 2013

Il accompagne chacune de ses phrases d'un sourire enjôleur. Même s'il est plus habitué aux gestes pour s'exprimer, Andrew Graham sait se montrer loquace lorsqu'il s'agit aborder son art : la danse. Le nouveau membre de la compagnie londonienne atypique Candoco joue de sa double nationalité franco-anglaise comme d'une force. Son retour à Londres est ainsi pour l'artiste une façon d'accepter enfin son côté British et de danser en version originale

Géorgie, Albanie, Arménie et bientôt Israël, Palestine, Jordanie. Ce n'est pas l'itinéraire du prochain Pékin Express mais les destinations de la folle tournée de la Compagnie londonienne Candoco. Des escales qu'Andrew Graham qualifie dans le journal de bord de la troupe"de moments uniques et authentiques à la rencontre des idées d'ailleurs". Cette nouvelle recrue de la troupe mêlant valides et handicapés est un habitué des décalages horaires. Ce danseur, comme son nom ne l'indique pas, est français et a fait ses premiers pas en danse comme dans la vie en Malaisie : des essais chorégraphiques catastrophiques d'un enfant en pleine croissance qui font sourire aujourd'hui le jeune homme de 25 ans.

Une vie en décalage horaire 

Né d'un père liverpuldien et d'une mère franco-italienne, le corps entre deux pays, il a vite choisi sa patrie. En cuisine comme en communication, celui qui se considère comme"un émigré constant" a néanmoins adopté les habitudes françaises. Le dîner ressemble même, chez lui, à un rituel sacré et ce malgré l'heure tardive à laquelle il rejoint son quartier londonien. Plus adepte des produits frais que du prêt à manger, le cuisinier du soir prend son plaisir de la table à la française. En ouvrant la porte du frigidaire, le casse tête chinois se métamorphose en jeu pour le jeune homme n'hésitant jamais à arroser son plat de vin, mettant ainsi un soupçon de french touch dans la cuisine de Jamie Oliver.

Cet esprit français est aussi présent dans le verbe. Dans la moiteur des pubs londoniens, il n'est pas étonnant de voir les Anglais s'amuser de son"lovely French accent". Le jeune homme résume ainsi sa situation d'expat':"j'ai l'impression que je vis tout le temps entre deux vocabulaires, deux espaces. C'est important de rentrer, parfois, en France pour se rafraîchir l'esprit." Le français, langue de repère pour Andrew Graham, ne porte pourtant pas ombrage à sa vie londonienne.

Filer à l'anglaise 

A Shoreditch, il n'est pas étonnant de voir le jeune homme arpenter d'un pas assuré les rues d'Old Street à la recherche de musique live. Dans ce quartier riche en concerts, ces récréations nocturnes dans les salles bruyantes et obscures de l'Est font souvent sourire le danseur curieux et aussi lui rappellent ses premières amours du collège où il chantait seul sur scène. Est-ce cette passion musicale qui le rapprocha des artistes anglais qui façonnent la riche diversité musicale de leur capitale ? Jusqu'à faire partie du petit milieu de la pop culture britannique.

De ses belles boucles brunes à ses doigts de pied, le danseur s'est en effet mis en marche facilement dans l'industrie musicale. Sur les notes d'un luth médiéval et sur la voix gutturale de Sam Lee, Andrew Graham apparaissait en 2012 dans le clip de son ami chanteur folk The Ballad of George Collins. Pour cette vidéo à petit budget réalisée à la hâte autour du réveil d'une Belle au bois dormant masculine moderne, Andrew endossait le rôle de danseur principal ainsi que celui de chorégraphe. Sous la direction d'Andrew Steggall, réalisateur de The Door nommé au Festival du film de Varsovie, le comédien aux gestes amples exécutait ainsi un ballet mystique au milieu d'un groupe de 14 danseurs venus bénévolement pour l'occasion. Autant de personnes pour créer un éventail d'idées loufoques que l'ancien élève de Laban, plus habitué aux performances expérimentales qu'aux chorégraphies pop, s'est amusé à mélanger.

Un melting-pot artistique très éloigné de l'ambiance du Mercury Prize 2012 où le chanteur Sam Lee était cité. Le danseur garde de cette soirée un souvenir mitigé, cependant passionné."La danse doit donner envie aux autres de danser. Là, en regardant ces concerts, la situation était bien différente. On s'assoit et on regarde une autre manière d'animer le devant de la scène," se souvient Andrew Graham, très impressionné par le chanteur de folk britannique, supporter de Tottenham Mickael Kiwanuka et les musiciens écossais de rock psychédélique Django Django. Devant tant d'incarnations différentes de l'identité anglaise, le danseur, adepte du changement, semble avoir trouvé la sienne. Une métamorphose dictée par sa passion, forcément peu commune comme sa découverte de la danse. 

Le langage de la danse

"Je veux faire de la danse pour être un homme politique." La phrase pourrait être un slogan publicitaire sauf qu'elle était l'entête de la lettre de motivation du jeune lycéen. Le bachelier Andrew Graham n'avait apparemment pas froid aux yeux en postulant au Trinity Laban Conservatoire de Londres. Le toupet lui a souri dans cette épreuve et le danseur s'est consacré au genre le plus adéquat pour aborder la politique avec son corps : le contemporain. "C'est l'unique façon de parler d'aujourd'hui et d'imaginer demain," déclare celui qui a partagé l'affiche avec la touche-à-tout, Aurélia Thierrée, petite fille de Charlie Chaplin.

Malgré une pause solo remarquée avec son spectacle Quasi, le danseur reste fasciné par l'idée de créer une communauté comme une société politique. Une utopie déjà réalisée avec l'expérience 5X où le quintet d'interprètes apprenait le statut de diplomate en créant des journaux."Nous sommes des danseurs diplomates, nous adaptant aux pays que nous traversons," écrit- il dans le journal de bord de la compagnie. Derrière le rideau rouge, c'est le corps qui apprivoise le rôle qu'il incarnera sur scène."Il faut rendre pratique la connaissance plastique et c'est dans cette esthétique fascinante qu'on peut provoquer une émotion chez les gens".

En affirmant cela, le jeune homme a sans doute à l'esprit Orgie de la tolérance, le spectacle de Jan Fabre dont il avait senti l'urgence et l'importance dès sa queue sous le soleil avignonnais."En assistant à ce spectacle, je sentais que j'allais être riche de quelque chose d'inédit et que tout ce monde avait attendu si longtemps !" s'émerveille-t-il encore aujourd'hui en évoquant le chorégraphe belge devant lequel il a dansé par la suite, assez impressionné. Une situation étonnante pour le jeune Billy Eliott qu'il était, demandant à ses parents des cours de trampoline pour s'éloigner un peu des heures de rugby qu'on lui imposait!

La différence sur la pointe des pieds

"Qu'est ce que tu ressens quand tu danses ?" Devant la caméra de Stephen Daldry, Jamie Bell répondait étonnamment"de l'électricité." Andrew Graham rétorque, avec un sourire enfantin et candide,"une  joie de vivre". Une euphorie dans le mouvement toujours visible dans son rire bruyant et ce depuis l'enfance."Je me suis toujours senti différent, déjà petit parce que j'étais gros et plus sensible que les autres enfants," se souvient le danseur aux boucles brunes."Cette activité de fille", comme on dit, a été une aide pour s'assumer et sortir des rangs et du placard. Le danseur avait alors"l'impression d'être un handicapé même si toutes ces différences étaient moins évidentes que celles d'un invalide".

Jamais pourtant, il ne s'était imaginé dans la compagnie Candoco. Son entrée au théâtre"dans la forêt" est devenue peu à peu une évidence. Vulgariser chaque mouvement est aussi pédagogique qu'utile. En décortiquant une rotation des bras et sur lui-même, le danseur essaie d'aller à l'essentiel, de trouver le"mode d'emploi" qui correspondra à chacun. De l'enfant à l'homme adulte, en passant par la personne en chaise roulante, la pratique doit être accessible à tous lors des workshops de la compagnie."Tout le monde peut danser, il faut juste trouver la méthode adéquate," dit-il en faisant pivoter son pouce et son orteil dans une chorégraphie synchronisée et en rythme.

La navigation artistique promet de ne pas être un long fleuve tranquille confie dans un chuchotement le danseur qui pourrait voguer facilement entre musique, écriture et chorégraphie au fil de l'eau. Une belle façon pour lui de se sentir totalement appartenir à la culture anglaise. Après tout Novalis disait que"non seulement l'Angleterre, mais tout Anglais est une île."

Solène Lanza (www.lepetitjournal.com/londres) mardi 28 mai 2013

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Publié le 10 juillet 2013, mis à jour le 24 octobre 2013
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