Ibu Tati, comme elle aime qu’on l’appelle, Maria Antonia Rahartati Bambang Haryo, de son vrai nom, est depuis plus de soixante ans la traductrice en indonésien de nombreux ouvrages français dont Astérix. Elle a traduit vingt albums du plus célèbre des Gaulois en bahasa indonesia et rencontré Uderzo qui a lui a même dessiné un Asterix en signe de reconnaissance pour son travail. Récemment, Ibu Tati s’est penchée sur la traduction en alexandrin de poèmes d’Arthur Rimbaud et de cinq autres poètes français. Nous avons interviewé cette intellectuelle talentueuse qui a reçu en 2018 la médaille de Chevalier des Arts et Lettres.


Que trouvent selon-vous les Indonésiens dans Astérix ?
Monsieur Albert Uderzo m'a posé la même question lors de ma visite à l'agence d'Albert René, avenue Victor Hugo, à Paris, en juin 1995. Je lui ai alors demandé : « Pensez-vous qu'Astérix soit traduisible ? » Stupéfaite, avant même que je puisse poursuivre, il a rétorqué : « Alors comment traduisez-vous mes bandes dessinées ? » Hésitante, j'ai répondu : « Par adaptation. Nombre de jeux de mots, d'onomatopées ou de chansons ne seront pas aussi bien accueillis par les lecteurs de mes traductions que par ceux des bandes dessinées originales. J'essaie aussi de respecter le nombre de syllabes et les rimes des expressions françaises en indonésien, en laissant libre cours à mon imagination et en exploitant au maximum le vocabulaire indonésien et des langues régionales que je maîtrise. »

Les Indonésiens aiment-ils l’humour ?
Je le crois. Ce dont je suis sûr, c'est que les Javanais adorent l'humour ; même dans les conversations de tous les jours, ils glissent toujours une blague, utilisant des mots difficiles à traduire en indonésien, ce qui fait rire.
Quand je travaille sur des traductions, j'aime utiliser le langage des vendeurs ambulants dans les gares routières. Ils crient : « Yang haus, yang haus … ! » Et quand Obélix propose son sanglier : « Yang celeng, yang celeng … » Bien que cela enfreigne les règles grammaticales, le sens est clair. La traduction littérale en français est : Les assoiffés, les sangliers…
Et quand Obélix a crié le mot FARPAITEMENT, j'ai dû essayer d'imiter l'inversion des syllabes et de faire rire les gens. J'ai cherché la définition du mot parfait en français : tel qu'on ne peut rien concevoir de meilleur, j'ai essayé de le simplifier, très brillant; en indonésien BETUL-BETUL HEBAT… Je l'ai farpait-é en TEBUL-TEBUL BEHAT. Dès lors, via Facebook dans la conversation avec des fans d'Astérix, quand je leur posais des questions, ils répondaient « TEBUL » au lieu de « BETUL ». Après avoir traduit les bandes dessinées d'Astérix, on ne m'appelait plus Ibu Tati, mais Madame Astérix.
Vous êtes aussi l’autrice de "Langue et chant – L’enseignement de la langue par le chant ». Une méthode ludique d’apprentissage du français pour les mélomanes. Parlez-nous de ce projet.
Lors de mon second séjour en France en 1984, grâce à ma bourse d'études, j'ai eu la chance d'être invitée à aider des animateurs de l'Université de Sciences Humaines de Strasbourg à enseigner le français à des représentants d'organisations de jeunesse membres du Conseil de l'Europe, issus de pays non francophones. Voyant l'ennui des participants pendant l'explication de la conjugaison du futur, j'ai emprunté une guitare et j'ai improvisé une chanson : Je sortirai, ce soir, Tu sortiras, ce soir, Il sortira, ce soir, Elle sortira, aussi, Nous sortirons, ce soir, Vous sortirez, ce soir, Ils sortiront, ce soir, Elles sortiront, aussi.
L’ambiance a immédiatement changé et, même après la fin du cours, en se dirigeant vers l'ascenseur, ils chantaient la même chanson, en modifiant même les verbes. Je dormirai, ce soir… De retour chez moi, impressionnée par ce résultat, j'ai continué à composer des chansons légères en français pour pouvoir utiliser les paroles à la place des textes dans les cours.
Des collègues Centre Culturel Français de l’époque m'ont invitée à interpréter mes chansons dans leur classe. Vers 2010, j'avais rassemblé 31 chansons enregistrées, interprétées au piano ou à la guitare dans l’ouvrage « Langue et Chant » publié en 2022. Ritmanto Saleh (Anto) professeur de français et arrangeur musical talentueux a composé les partitions.

Récemment, on vous a demandé de traduire des poèmes d’auteurs français comme Rimbaud. Ce fut difficile ?
Je suis novice en traduction poétique. J'ai appris sur Google qu'un alexandrin est une strophe composée de deux hémistrophes (ou sous-strophes) de six syllabes chacune, soit douze syllabes au total.
La difficulté saute aux yeux. Contrairement au français, l'indonésien est pauvre en mots monosyllabiques. On trouve cependant des formules d'adresse comme Pak, Bu, Mas, Bang, Kang, Mang, Nang, Nak… ou des emprunts lexicaux tels que ban (un véhicule en caoutchouc), bus (un grand véhicule de transport en commun), cat (une teinture), drum (un instrument de percussion ou un grand récipient), gol (un point au football), hal (une affaire), lap (un chiffon). Ainsi, si la traduction d'un vers se trouve être composée de deux hémistrophes de six syllabes chacune, c'est simplement parce que j'ai eu la chance de trouver le mot juste.
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Arthur Rimbaud (France) – Poésie : « Le Dormeur du val » (1870)
C’est un trou de verdure où chante une rivière, Accrochant follement aux herbes des haillons D’argent; où le soleil, de la montagne fière, Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme : Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit |
Terlena di Lembah Maria Antonia Rahartati Bambang Haryo
Di ceruk dedaunan, sungai bernyanyi, Merapat liar di rumput kain perca Keperakan; surya gunung tinggi hati, Menyinari lembah berbusa kirana.
Laskar muda, mulut nganga, tanpa tudung Tengkuk t’rendam dalam s’lada biru segar Terbujur di rumputan, di bawah mendung, Pucat di alas hijau, cah’ya berpendar
Kaki di genangan bakung, senyumnya bak Senyum anak sakit kala tidur s’jenak: Alam, dia beku, buai agar hangat.
Pewangi tak mengusik, lubang hidungnya Nyenyak di terik surya, tangan di dada Dua lubang kesumba, di sisi kanan, |
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