Vingt ans après les premières coulées, le paysage de Sidoarjo porte encore les cicatrices d’une catastrophe hors norme. Là où s’étendaient autrefois des rizières, des quartiers résidentiels et des usines, s’élève aujourd’hui une vaste étendue grisâtre de boue contenue par des digues. Le 29 mai 2006, une explosion retentit dans les entrailles de la terre dans la province de Sidoarjo, dans l’est de Java, libérant un torrent de boue brûlante, d’eau et de gaz qui continue, encore aujourd’hui, de s’échapper des profondeurs. La catastrophe est-elle liée à un tremblement de terre ou au forage gazier de la société Lapindo Brantas ? La bataille d’experts est toujours en cours en 2026


Un geyser monstrueux de boue et de vapeur d’eau à l’est de Java
L’événement, connu sous le nom de « Lumpur Lapindo » ou « Lusi » — contraction de Lumpur Sidoarjo, « boue de Sidoarjo » — est l’un des plus grands désastres industriels et environnementaux de l’Indonésie moderne. Tout commence lors d’un forage gazier mené par la société PT Lapindo Brantas sur un puits d’exploration baptisé Banjar Panji-1 à l’est de Java dans la province de Sidoarjo. Les équipes cherchent alors du gaz naturel dans une zone déjà exploitée pour ses ressources énergétiques. Mais à l’aube du 29 mai, à quelques centaines de mètres du puits, le sol se met soudain à cracher vapeur, eau et boue sous pression.
Le jaillissement se transforme en véritable volcan de boue.
Le phénomène dépasse rapidement tout ce que les ingénieurs avaient envisagé. Le jaillissement se transforme en véritable volcan de boue. Au plus fort de la crise, jusqu’à 180 000 mètres cubes de boue sont expulsés chaque jour (l’équivalent de dizaines de piscines olympiques déversées quotidiennement sur les terres environnantes). Des maisons disparaissent en quelques semaines, des routes sont coupées, des voies ferrées déformées et des infrastructures industrielles condamnées.
En quelques mois, une quinzaine de villages sont partiellement ou totalement engloutis. Des dizaines de milliers d’habitants doivent abandonner leurs maisons, souvent sans pouvoir emporter davantage que quelques effets personnels. Il n’y aura pas de morts directement imputés à l’événement mais beaucoup d’habitants de la région ne reviendront jamais.
Une bataille d’experts et de responsabilités s’engage.
Pour Lapindo Brantas, la catastrophe serait liée au puissant séisme qui avait frappé Yogyakarta deux jours auparavant, à près de 250 kilomètres de là. Selon cette thèse, les secousses auraient réveillé des fractures profondes et permis à la boue sous pression de remonter naturellement vers la surface.
une remontée incontrôlée de fluides souterrains favorisée par des problèmes de pression et par une protection insuffisante du puits
Mais une grande partie de la communauté scientifique défend une autre explication. Selon plusieurs études indépendantes, le forage aurait provoqué un « blowout », une remontée incontrôlée de fluides souterrains favorisée par des problèmes de pression et par une protection insuffisante du puits. La catastrophe serait donc moins un accident naturel qu’un désastre technologique.
Des tentatives désespérées jusqu’à aujourd’hui d’arrêter la fuite.
Des tonnes de boue lourde et de ciment sont injectées dans le puits afin d’étouffer la pression souterraine. Sans succès. En 2007, une opération spectaculaire attire l’attention mondiale : des centaines de boules de béton reliées par des chaînes sont larguées dans l’espoir de ralentir les écoulements souterrains. Là encore, le résultat demeure limité.
Face à l’échec du colmatage, la stratégie change radicalement. Puisqu’il est impossible de fermer la source, il faut apprendre à contenir le monstre. D’immenses digues sont construites pour retenir la boue et empêcher son expansion vers les zones habitées. Une partie des effluents est pompée et dirigée vers la rivière Porong afin de soulager la pression sur le bassin principal.
Près de vingt ans plus tard, le volcan de boue n’a pas disparu. Son débit a fortement diminué, mais il reste actif et sous surveillance permanente. Les ingénieurs ne parlent plus d’éradication, mais de gestion à long terme. L’entreprise n’a jamais été condamnée en justice mais des compensations à hauteur d’environ 500 millions de dollars ont été versées aux déplacés et aux personnes ayant perdu leur terre ou leur maison.
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