Édition internationale

« Dayısı mı var? » : ce que les mots de parenté révèlent de la société turque

Pourquoi le turc distingue-t-il “teyze”, “hala” et “yenge”, là où le français dit simplement « tante » ? Pourquoi “dayı”, “amca” et “enişte”, là où le français se contente du mot « oncle » ? Et “dayısı mı var?” ou « il/elle a un oncle ? » [trad. : il/elle est pistonné.e.]. Derrière ces mots se dessinent également les rapports sociaux.

famille Turquie francefamille Turquie france
Écrit par Ebru Eren
Publié le 8 octobre 2026

 

“Anneanne”, littéralement « mère de la mère », désigne la grand-mère maternelle. “Babaanne”, littéralement  « mère du père », signifie la grand-mère paternelle. Ces mots composés (“birleşik sözcükler”) suffit ainsi à préciser la branche familiale : “anne tarafı mı, baba tarafı mı ?”, c’est-à-dire « du côté de la mère ou du père ? ». En français, on emploie simplement « grand-mère », en ajoutant « maternelle » ou « paternelle » lorsque cette distinction est nécessaire.

Quant à “dede” (« grand-père »), on ne précise pas le « côté » de la famille comme en français. La précision du vocabulaire turc n’est pas donc uniforme : la distinction entre les deux branches familiales apparaît dans “anneanne” et “babaanne”, mais pas de la même manière dans “dede”. Cela ne révèle pas, en soi, de significations socioculturelles particulières, ni de priorité accordée aux femmes turques.

Le turc possède également les mots “büyükanne” et “büyükbaba”, construits de façon proche des mots français « grand-mère » et « grand-père » : “büyük”  signifie « grand », tandis que “anne” signifie « mère » et “baba”, « père ». Sans être désuets, ces mots peuvent avoir une tonalité plus traditionnelle. Comme leurs équivalents français, ils ne distinguent pas les branches maternelle et paternelle.

Pour désigner la grand-mère, on rencontre aussi “nine” et “ebe” dans certains parlers régionaux. Ces mots ne distinguent pas non plus les branches  et nous amènent aux “Anadolu ağızları”, c’est-à-dire aux « parlers anatoliens ». Le mot “Anadolu” vient du grec anatolḗ qui évoque le lever du soleil et, par extension, l’Orient. Contrairement à une interprétation populaire, il ne résulte donc pas de l’association de “ana” (« mère ») et “dolu” (« plein »). Ce rapprochement repose sur une simple ressemblance sonore et non sur une priorité accordée aux femmes, comme dans certaines sociétés matriarcales.

Enfin, “nine” et “dede” peuvent aussi être employés pour parler des personnes âgées en dehors du cadre familial, un peu comme « mamie » (“nine”) ou « papi » (“dede”) en français. Selon le ton, le contexte et la relation entre les personnes, ces appellations peuvent être affectueuses ou respectueuses, mais aussi perçues comme condescendantes ou comme une manière d’insister sur l’âge de la personne.

 

“Anne, baba, abi, abla, kardeş”: la mère, le père et les frères et sœurs

 

“Anne” signifie « mère » et “baba”, « père ». Comme leurs équivalents français, ces mots désignent les parents et servent à s’adresser à ses parents. Les représentations de la mère comme figure protectrice et du père comme figure d’autorité,  relèvent de modèles socioculturels et historiques : elles ne constituent pas la définition littérale de ces mots et ne sauraient décrire toutes les familles turques. Le mot “baba” possède aussi des emplois figurés : selon le contexte, il peut désigner une figure protectrice ou influente, voire un « parrain » dans le milieu mafieux.

“Abla” désigne la sœur aînée, tandis que “abi”, forme courante de “ağabey”, signifie le « frère aîné ». Ces mots précisent donc la place dans la fratrie en fonction de l’âge. En français, on emploie « grande sœur » ou « sœur aînée », et « grand frère » ou « frère aîné » lorsque cette distinction est nécessaire. Toutefois, ces expressions ne s’utilisent pas pour interpeller directement un membre de la famille. En turc, appeler sa « grande » sœur “abla” ou son « grand » frère “abi” constitue une manière habituelle de s’adresser à eux, qui peut associer respect de leur position d’aîné.

Opposé à abi ou à abla, “kardeş” désigne le cadet ou la cadette : pour lever l’ambiguïté de sexe, on dit “erkek kardeş”, « frère », ou “kız kardeş”, « sœur ». Car le turc ne possède pas de genre grammatical, mais son vocabulaire comporte bien des distinctions de sexe. Comme le montrent  “abi” et “abla”, ces mots indiquent à la fois le sexe et la position d’aîné. En dehors de la famille, ils servent aussi à s’adresser à des personnes que l’on ne connaît pas, souvent perçues comme un peu plus âgées que soi. Leur emploi dépend cependant de la situation socioculturelle et donc des habitudes de chacun : en plus, la différence d’âge n’est pas toujours déterminante.

Ainsi, “abla, bir şey sorabilir miyim?” pourrait se traduire par « excusez-moi, madame, est-ce que je peux vous poser une question ? ». Le mot “abla” introduit une proximité (emploi du tutoiement), tout en marquant une forme de respect. Outre ce dernier, “abi” peut également exprimer la camaraderie entre personnes du même âge, un peu comme « frérot » dans certains usages familiers du français. Dans certains groupes de jeunes, il s’entend même entre filles (!) Enfin, “kardeşim”, littéralement « mon frère » ou « ma sœur », s’utilise aussi sans lien de parenté. Les adultes emploient “kızım”, « ma fille », “oğlum”, « mon fils », ou “evladım”, « mon enfant », pour s’adresser à une personne plus jeune. Ces appellations peuvent traduire de l’affection, de la sollicitude ou une position d’autorité, selon la relation et le contexte.

 

 

 

Ebru Eren, enseignante-chercheure en sciences de l’éducation, contributrice Le Petit Journal Istanbul
Publié le 5 octobre 2026, mis à jour le 8 octobre 2026
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos