F comme "Fenerbahçe" ou "football", le sport qui déchaîne les passions en Turquie

Par Samim Akgönül | Publié le 31/10/2022 à 18:45 | Mis à jour le 31/10/2022 à 21:01
Photo : Le stade de Fenerbahçe
stade de Fenerbahçe Istanbul

Toutes les deux semaines, le mardi, lepetitjournal.com Istanbul vous propose un rendez-vous "Parlons Turquie..." à travers des courts textes de Samim Akgönül, auteur du "Dictionnaire insolite de la Turquie". Vous y êtes invités à découvrir des concepts, mots et expressions ou des faits peu connus mais aussi des personnages insolites de l'espace turc, inspirés du dictionnaire en question. Aujourd'hui, la lettre "F"...

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Bon, c’est l’ordre alphabétique qui pousse le Galatasaraylı que je suis, à placer Fenerbahçe devant. Ne cherchez pas plus loin. D’ailleurs, exprès et en prenant un malin plaisir, je ne vais pas m’y attarder mais plutôt me concentrer sur Galatasaray, quitte à indigner quelques lecteurs !

 

Vue du quartier de Fenerbahçe, sur la rive asiatique d'Istanbul
Vue du quartier de Fenerbahçe, sur la rive asiatique d'Istanbul

 

Fenerbahçe, avant tout, est un quartier d’Istanbul, assez huppé, sur la côte asiatique. Mais dans toute la Turquie, lorsque le mot "Fenerbahçe" est prononcé, la première chose qui vient à l’esprit, c’est l’un des plus anciens clubs de sport du pays, fondé en 1907, et surtout son équipe de football. La rivalité séculaire entre les trois clubs de football de la ville, Beşiktaş, Fenerbahçe et Galatasaray, dépasse largement les frontières d’Istanbul, voire de la Turquie. 19 fois championne de la Süper Lig, l’équipe est connue par son sobriquet de "canaris jaunes". Il est vrai que depuis l’attitude des Fenerbahçeli suite à la mort d’Ali Ismail Korkmaz, Fenerbahçe est, à mes yeux, moins agaçant ! (Daha 19 yaşında, düşlerinde özgür dünya. Öptüğü çubuklu forma, yaşayacak anısında. Ali İsmail Korkmaz, Fenerbahçe yıkılmaz!)

Beşiktaş : "Çarşı herşeye karşı"

Plus sympathique est certainement Beşiktaş. Çarşı herşeye karşı, dit le slogan du fameux groupe de ses supporters "le marché est contre tout". Ce que l’on entend par "marché" est, en l’occurrence, le quartier commerçant du même nom, qui se trouve au bord du Bosphore. Si ce quartier est considéré comme celui de la bourgeoisie séculière, les supporters de l’équipe de football éponyme sont connus pour leur opposition aux pouvoirs de droite, quels qu’ils soient. Le symbole de l’équipe -et donc de tout Beşiktaş- est un aigle noir déployant ses ailes, dont la statue trône au centre du Çarşı, au milieu des meyhane et des kokoreççi.

 

Besiktas kartal heykeli
L'aigle, symbole de Beşiktaş

 

C’est dans ce quartier que se trouve le mausolée de Hayreddin Barberousse, le très célèbre corsaire d’origine grecque converti à l’islam, puis amiral de la flotte ottomane au 16e siècle, envoyé par Soliman le Magnifique comme soutien à François 1er. La flotte ottomane dirigée par Barberousse a pu rejoindre la flotte française à Toulon pour récupérer Nice des mains de Charles Quint en 1543. François 1er offrit l’hivernage à Barberousse à Toulon où, pendant l’hiver 1543-1544, la cathédrale de la ville fut transformée en mosquée. À Beşiktaş, le musée de la marine, qui se trouve à côté de la statue de Hayreddin Barberousse, expose des débris de la Galère qui mouilla au port de Toulon. 

Bien évidemment, vous l’aurez compris, pas la cerise sur le gâteau mais plutôt le gâteau en soi, c’est Galatasaray !

Galatasaray ou le "cim bom bom"

Lors des débats pour une Constitution ottomane dans les années 1830, il y avait eu le fameux télégramme d’Edhem Pacha, ambassadeur de la Sublime Porte à Vienne, à son ministre des Affaires étrangères Midhat Pacha : Bize konstitüsyon değil, enstitüsyon lazımdır ("Ce qu’il nous faut, ce n’est pas une Constitution mais des institutions"). En effet, l’Empire ottoman d’abord, puis la Turquie républicaine, souffrent du manque d’institutions solidement ancrées qui transcenderaient des périodes et des changements de régimes. C’est toujours le cas. Une de ces rares institutions, au sens à la fois sociologique, identitaire et organisationnel du terme, est Galatasaray. Littéralement "Palais de Galata", un quartier au-delà de la Corne d’Or, qui sépare la vieille Stamboul des installations génoises et vénitiennes ; c’est à la fin du 15e siècle qu’y fut ouverte une école "Enderun" du palais ottoman où étaient éduqués des içoğlan, destinés soit au service interne du palais de Topkapı, soit à certains corps militaires, dont les janissaires. Mais la véritable histoire de Galatasaray ne commence qu’au 19e siècle, à un moment où l’occidentalisation était devenue le mouvement civilisationnel principal de l’Empire ottoman. On peut dire que Galatasaray, comme école, est l’institution phare de la période des Tanzimat.

 

lycée Galatasaray istanbul
Le lycée Galatasaray, à Istanbul

 

En effet, l’inauguration de Mekteb-i Sultanî en 1868 s’inscrit dans le courant des écoles séculières, destinées à former des hauts fonctionnaires francophones. En un siècle et demi, cet objectif est atteint dans cette école qui s’est transformée en lycée en 1927, avec l’ajout d’un collège puis d’une école primaire par la suite, puis enfin d’une université en 1992. Ainsi, Galatasaray est devenue au fil du temps une institution d’éducation et de civilisation qui continue à former l’élite intellectuelle du pays. Si vous êtes dans un pays francophone et connaissez un Turc qui n’est pas un immigré économique classique, il y a de fortes chances qu’il/elle soit un(e) galatasaraylı. Ceci étant dit, Galatsaray est surtout connu dans le monde (mais aussi pour l’opinion publique générale turque) grâce à son club de sport, fondé en 1905. Le cim bom bom, comme l’appellent affectueusement ses fans, parfois à un niveau maladif, est un club de sport qui excelle dans 13 branches différentes, du basketball au judo, de la natation au bridge ! Bien entendu, c’est l’équipe de football qui provoque le déchaînement des passions, tant en Turquie qu’en Europe.

Un dernier mot à propos de cette bizarrerie de cim bom bom, dont les origines font l’objet d’intenses débats. Parmi les hypothèses avancées il y a cette onomatopée de "Zim Boum Boum" en français évoquant le bruit du tambour (n’oubliez pas que l’école et le club ont été fondés par des francophones). Dans beaucoup de chansons populaires françaises, y compris des chansons paillardes, on trouve cette onomatopée. 

 

Cimbombomsun sen, bizim canımız

Sarı Kırmızı akar kanımız

Seviyoruz seni canı gönülden

Cimbombomsun sen, bizim canımız

 

"Tu es Cimbombom, toute notre vie

Notre sang coule jaune et rouge

Nous t’aimons passionnément

Tu es Cimbombom, toute notre vie"

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Dernières publications de l'auteur :

> Akgönül Samim (dir.), La modernité turque : adaptations et constructions dans le processus de modernisation ottoman et turc, Istanbul, Éditions Isis, 2022 ;

> Akgönül Samim, Dictionnaire insolite de la Turquie, Paris, Cosmopole, 2021 ;

> Akgönül Samim, La Turquie nouvelle" et les Franco-Turcs": une interdépendance complexe, Paris, L'Harmattan 2020.

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Samim Akgönül

Samim Akgönül

Samim Akgönül est historien et politologue. Il travaille sur les minorités dans l'espace post-ottoman et sur les "nouvelles minorités" issues des migrations turques. Il dirige le Département d’Études turques de l'Université de Strasbourg.
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Albane Akyuz

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