À l’heure où l’anglais domine l’enseignement et le monde professionnel, le français occupe toujours une place importante en Turquie. Héritage éducatif, langue de culture et passerelle internationale, la francophonie se réinvente, notamment dans les écoles françaises d’Istanbul et d'Ankara.


Une histoire plus ancienne qu’on ne le croit
À Istanbul, la francophonie s’inscrit dans une histoire longue, qui remonte au XIXe siècle, lorsque le français devient la langue de la diplomatie et de la modernité dans l’Empire ottoman. À Constantinople, le français est alors utilisé dans les ambassades, les écoles impériales et les cercles intellectuels. Le quartier de Péra (aujourd’hui Beyoğlu) en est l’épicentre. On y parle français, on y lit la presse européenne, on y fréquente théâtres et cafés à l’européenne. Le français n’est pas seulement une langue étrangère, il est un marqueur social et culturel.
Cette tradition ne disparaît pas avec la fin de l’Empire. Elle traverse la naissance de la République et s’adapte aux nombreuses transformations politiques du pays.
La République turque et la place des langues étrangères
Avec la fondation de la République en 1923, Atatürk, qui parlait le français, donne la priorité à la langue turque, modernisée et standardisée. Mais la rupture n’est pas totale car pendant plusieurs décennies, le français reste la principale langue étrangère enseignée dans les lycées publics turcs.
Jusqu’aux années 1960, de nombreux cadres, diplomates et intellectuels turcs sont francophones. Le français est alors une langue de lecture, de formation universitaire et de relations internationales.
Ce n’est qu’avec la montée en puissance de l’anglais que l’équilibre commence à changer. Mais là encore, le français ne disparaît pas. Il se replie sur des institutions spécifiques et culturelles et conserve une image d’excellence.
Les écoles françaises, piliers de la francophonie
Aujourd’hui, la francophonie éducative en Turquie repose principalement sur quelques établissements emblématiques. À Istanbul, impossible de ne pas citer le vénérable lycée de Galatasaray, symbole du bilinguisme franco-turc. Situé sur l’avenue Istiklal, il incarne un modèle d’enseignement biculturel encadré par l’État turc, où le français et le turc cohabitent au quotidien.
L’Université de Galatasaray, fleuron de l’amitié franco-turque
Autour de Galatasaray gravitent d’autres institutions majeures telles que les lycées Saint-Joseph, situé sur la rive asiatique de la ville, dans le quartier de Kadıköy. Sur la rive européenne, citons Notre-Dame de Sion, à Şişli, et Saint-Benoît, à Karaköy. À Ankara, la capitale, le lycée Charles de Gaulle participe également à cette présence éducative francophone. Puis, sur la côte égéenne à Izmir, troisième plus grande ville du pays, le lycée Saint-Joseph s’inscrit lui aussi dans le paysage scolaire francophone local.
Ces établissements accueillent principalement des élèves turcs admis sur concours ou à l’issue de procédures de sélection académique exigeantes. Le français y est langue d’enseignement, de réflexion et de socialisation.
Le bilinguisme au cœur des parcours éducatifs
Le bilinguisme proposé par ces écoles repose sur une totale immersion. Les élèves y apprennent les matières classiques telles que les sciences, l’histoire ou la philosophie en français, tout en poursuivant un cursus conforme au système éducatif turc.
Ce double ancrage produit des profils particuliers avec des jeunes capables de naviguer entre plusieurs univers culturels, à l’aise dans les études internationales et ouverts à des carrières transnationales. Beaucoup poursuivent ensuite leurs études en France, en Belgique, au Canada ou en Suisse, avant de revenir en Turquie ou de s’insérer dans des organisations internationales.
Se dessine ainsi une francophonie turque bien vivante, soutenue par des réseaux d’anciens élèves, notamment à Istanbul et Ankara.
Le français face à l’hégémonie de l’anglais
La domination actuelle de l’anglais est incontestable. Dans les universités privées, le monde des affaires ou la tech, l’anglais s’impose comme langue principale. Cette réalité oblige les écoles françaises à s’adapter. La plupart ont renforcé l’enseignement de l’anglais, parfois dès le primaire, sans renoncer à leur identité francophone. Le français n’est plus présenté comme une alternative exclusive, mais comme une valeur ajoutée, complémentaire à l’anglais.
Dans certains domaines, tels que la diplomatie, le droit international, les sciences humaines, ou encore la coopération culturelle, le français reste une langue de travail reconnue. Les écoles misent donc sur cette complémentarité plutôt que sur une concurrence directe.
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La francophonie hors de l’école
La francophonie en Turquie ne se limite pas aux établissements scolaires. L’Institut français de Turquie, présent à Istanbul, Ankara et Izmir, joue un rôle clé dans la diffusion de la langue et de la culture françaises. Expositions, conférences, projections, cours de langue, le français continue de circuler dans l’espace public turc. Sans compter le rôle de l’Alliance française, qui donne des cours de français, également présente dans les trois grandes villes du pays.
À Istanbul, certains événements culturels francophones continuent de rassembler un public fidèle. Cette présence participe au maintien d’un espace de dialogue culturel, marqué par des équilibres plus fragiles.
Quels défis pour l’avenir ?
L’enjeu n’est pas la survie du français en Turquie, mais sa capacité à se renouveler. Comment continuer à attirer des élèves dans un contexte de concurrence linguistique accrue ? Comment moderniser l’image du français sans le réduire à un héritage du passé ?
Les écoles françaises tentent de répondre à ces enjeux en diversifiant leurs programmes, en développant des projets interdisciplinaires et en s’ouvrant davantage aux problématiques contemporaines. Avec des thématiques axées sur le numérique, l’environnement ou la citoyenneté.
Une exception qui perdure
Ni langue dominante, ni vestige figé, le français fait toujours partie du paysage éducatif et culturel turc. À Istanbul, dans les couloirs de Galatasaray ou sur les bancs de Saint-Joseph, le bilinguisme franco-turc se perpétue. La francophonie turque conjugue ainsi héritage éducatif et réalités contemporaines.
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