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“Hoca bana taktı” Les « choses » qui ont des sentiments dans le système éducatif turc

A l’école, tout ne passe pas seulement par les cours ou les examens. Il y a aussi ce que l’on « ressent », ce que l’on intériorise, même parfois sans s’en rendre compte ! Avec Hisli Şeyler, ce sont ces « choses » du quotidien qui prennent la parole pour raconter… Leur expérience dans le système éducatif turc ?

Illustration Hisli Şeyler : panneau couvert de notes symbolisant la pression scolaire en TurquieIllustration Hisli Şeyler : panneau couvert de notes symbolisant la pression scolaire en Turquie
Bazen kendini üzeri notlarla dolu bir mantar pano gibi hissedersin... Parfois, on se sent comme un panneau de lièges couverts de notes.
Écrit par Ebru Eren
Publié le 25 mars 2026, mis à jour le 30 mars 2026

 

Quand des « choses » illustrent les sentiments et racontent le système éducatif turc…

 

Illustration Hisli Şeyler : un zèbre symbolisant l’individualité et la construction de soi dans le système éducatif turc

 

Bazen kendini zebra gibi hissedersin... Parfois, on se sent comme un « zèbre » qui nous rappelle que -dans la vie, il faut avoir sa propre rayure-. Şu hayatta bi’ çizgisi (“omurgası”) olana, benden selam olsun!”, demiş Zebra. Ah ne güzel demiş! (akt. Ebru EREN)

 

Tout discours authentique, comme celui du zèbre supra, s’inscrit dans un contexte précis (D. Maingueneau, 1991). L’éducation comme appareil idéologique (L. Althusser), contribue à travers des « choses », à former les individus selon un contexte socioculturel (J.-C. Beacco). Notre article, portant sur l’analyse de ces « choses » que nous associons au système éducatif turc, s’inspire de Hisli Şeyler (Mundi Kitap, Can Yayınları, 2019). Cet ouvrage passionnant et riche en métaphores sentimentales, est devenu populaire grâce un projet Instagram mobilisant des « choses » pour représenter des sentiments. 

 

Les « choses » fonctionnent comme des métaphores à travers lesquelles se manifestent des normes sociales, transmises et reproduites (P. Bourdieu) dans le quotidien.

 

Mais quelles sont les « choses » qui illustrent le système éducatif turc ? Pour les comprendre, plusieurs exemples de « choses » ont été regroupés et analysés par sous-thèmes : les sentiments qu’elles expriment, traduisent des représentations sociales bien ancrées… Bazen kendini (...) gibi hissedersin... Parfois, on se sent comme une « chose », modelée par le système éducatif et donc reproduite par des sentiments appris socialement.

 

I. Formation scolaire (reproduction) sous forme de « cahier », « livre » et « crayon/stylo »

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Duo « chose / sentiment » n°1

 

Illustration Hisli Şeyler : cahier d’école neuf symbolisant les attentes et le début du parcours scolaire en Turquie

 

Chose : “Bazen kendini özenle kaplanmış yeni bir okul defteri gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme un nouveau cahier soigneusement couvert. »]

Sentiment évoqué : “Yaz geçer.” [trad. « L’été passe. / Ecris, ça ira mieux. »]

 

Se sentir « comme un nouveau cahier soigneusement couvert » symbolise le rôle de l’école à la fois comme cadre protecteur (« couverture ») et espace formateur (« soin »). Cette image met en lumière le rôle structurant de l’école : l’apprenant, tel un « nouveau cahier », se construit progressivement dans un cadre défini par l’institution.

 

Au-delà des savoirs, l’école participe aussi à la transmission de repères et de valeurs, incluant des dimensions nationales et culturelles propres au contexte éducatif turc.

 

Le sentiment évoqué, “yaz geçer ” est ambivalent (jeu de mots) : il peut être lu comme un constat du passage du temps (“yaz” = « été »), valorisant la patience face aux défis scolaires ou comme un impératif de l’enseignant incitant l’apprenant à écrire pour progresser (“yaz” = « écris »). Cette double lecture illustre comment l’éducation fonctionne comme un espace de reproduction sociale au-delà d’un simple cadre d’apprentissage : elle met en lumière les tensions entre éducation et transmission de valeurs, dans un système où le rôle de l’enseignant (“Hoca”) reste central comme figure d’autorité. 

 

Duo « chose / sentiment » n°2

 

Illustration Hisli Şeyler : livre scolaire évoquant la norme du roman et les attentes culturelles dans l’éducation en Turquie

 

Chose : “Bazen kendini ince bir hikaye kitabı gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme un petit livre de contes. »]

Sentiment évoqué : “İlle de Roman olsun.” [trad. « Obligé, il faut lire un roman. / Bien sûr, vive les Gitans. »]

 

Se sentir « comme un petit livre de contes » illustre la manière dont l’école transmet une culture et un imaginaire communs, nourris par une longue tradition littéraire.

 

Les premières traces écrites de la langue turque remontent aux inscriptions d’Orhun et aux œuvres littéraires, telles que l’Epopée d’Oğuz Kağan.

 

Dans le système éducatif turc, l’apprenant est amené à mémoriser les noms de grands auteurs et leurs chefs-d’œuvre littéraires, souvent sans lecture analytique (« petit livre »). Bien que le recours au par cœur soit largement contesté, il reste pratiqué, porté par des traditions éducatives bien ancrées. L’école forme des apprenants conscients de leur patrimoine national à travers l’étude des auteurs canoniques en Turquie. 

Le sentiment évoqué, “ille de Roman olsun”, joue sur un double registre. Il peut d’abord être compris comme une injonction à lire le roman (“roman” = « roman »), genre valorisé par l’éducation nationale. Mais il renvoie aussi, plus subtilement, aux groupes ethniques (“Roman” = « Gitans »), à travers une parole de chanson. Cette ambivalence illustre comment le système éducatif contribue à la construction d’un sentiment d’Etat-nation, tout en reconnaissant la présence de groupes ethniques dans le pays. L’injonction à « lire » contribue ainsi à transmettre une mémoire commune et participe à l’affirmation d’une identité nationale.

 

II. Evaluation scolaire (contrôle) sous forme de « crayon » et « stylo »

 

Duo « choses / sentiments » n°3 et n°4

 

Illustration Hisli Şeyler : crayon usé et stylo qui s’épuise symbolisant la fatigue et la pression du système éducatif en Turquie

 

Choses : “Bazen kendini kemirilmiş bir kurşun kalem gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme un crayon à papier mordu. »] “Bazen kendini mürekkebi azalan bir tükenmez kalem gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme un stylo à bille dont l’encre s’épuise. »]

Sentiments évoqués : “Yediniz bitirdiniz beni.” [trad. « Vous m’avez épuisé. »] “İşte biz o gün tükeneceğiz.” [trad. « C’est ce jour-là que nous serons épuisés. »]

 

Se sentir « comme un crayon à papier mordu » ou « comme un stylo à bille dont l’encre s’épuise » illustre le rôle de l’école comme espace de formation compétitive en Turquie. Le crayon sert à entourer les bonnes réponses aux QCM, alors que le stylo n’a pas de rôle spécifique dans l’écriture scolaire : on emploie même un crayon à papier pour rédiger les examens et non pas un stylo ! Lorsque le crayon est rongé ou l’encre du stylo s’épuise, ces images traduisent l’épuisement de l’apprenant face aux concours nationaux. Dans ce cas-là, on dit en turc, que l’apprenant devient un cheval de course (“yarış atı”) dans la compétition éducative.

Le sentiment évoqué, “yediniz bitirdiniz beni” exprime l’expérience de l’apprenant qui se voit littéralement « mangé » (“yediniz”)  ou « consumé » (“bitirdiniz”) par le système éducatif.

 

De même, les paroles d’une chanson turque, “işte biz o gün tükeneceğiz” reflètent la pression ressentie par l’apprenant, formé et évalué selon des exigences rigoureuses.

 

Il est surtout amené à valider ses connaissances à travers des examens standardisés sous forme de QCM. Cette logique contribue à uniformiser les pratiques dans le pays, en privilégiant des réponses uniques (« un seul choix dans les QCM »).

 

Duo « choses / sentiments » n°5 et n°6

 

Illustration Hisli Şeyler : stylo rouge de correction et smartphone symbolisant le jugement, la performance et les injonctions scolaires en Turquie

 

Choses : “Bazen kendini bir öğretmenin kırmızı kalemi gibi hissedersin.”
[trad. « Parfois, on se sent comme le stylo rouge de l’enseignant. »] “Bazen kendini bir akıllı telefon gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme un smartphone. »]

Sentiments évoqués : “Bak, çalışınca nasıl oluyor.” [trad. « Regarde, ce que ça donne quand on travaille. »] “Akıllı ama çalışmıyor.” [trad. « Intelligent, mais ne fonctionne pas. »]

 

Contrairement aux deux « choses » précédentes (« crayon à papier mordu » ou « stylo à bille épuisé »), se sentir « comme un stylo rouge » dépasse la simple métaphore d’un outil scolaire : il symbolise la figure d’autorité et son pouvoir normatif en éducation. Là où le « smartphone » représente métaphoriquement l’apprenant, doté de capacités intellectuelles (« intelligent ») mais parfois inactif (« ne fonctionne pas = ne travaille pas »), le stylo rouge de l’enseignant mesure, évalue et classe l’apprenant selon des standards imposés (notes sur 100).

Les sentiments évoqués, tirés des répliques courantes de l’enseignant turc, “bak, çalışınca nasıl oluyor” et “akıllı ama çalışmıyor” traduisent à la fois la fierté du résultat (« 100 sur 100 ») et la pression normative (« intelligence = travailler ») : le travail est valorisé, mais toujours à travers le prisme de l’évaluation et de la compétition scolaire. Ainsi, le système éducatif turc reste largement centré sur le rôle de l’enseignant (“Hoca”) comme figure d’autorité, ainsi que sur l’intensité des concours nationaux d’entrée, souvent structurés sous forme de QCM.

 

III. Programmes d’enseignement sous forme de « cartable » et « porte-documents »

 

Duo « choses / sentiments » n°7 et n°8

 

Illustration Hisli Şeyler : cartable scolaire et porte-documents symbolisant le poids des études et des responsabilités en Turquie

 

Choses : “Bazen kendini içi ders kitaplarıyla dolu bir okul çantası gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme un cartable chargé de manuels scolaires. »] “Bazen kendini bir evrak çantası gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme un porte-documents. »]

Sentiments évoqués : “Ben bu yükü taşırım, sen git.” [trad. « Je porterai ce poids, toi, vas-y, pars. »] “Evraklar toplanmış seninle birlikte.” [trad. « Les documents sont rassemblés avec toi »]

 

Se sentir « comme un cartable chargé de manuels scolaires » ou « comme un porte-documents » constitue une métaphore de la surcharge des programmes d’enseignement en Turquie : les contenus ne sont pas conçus pour l’apprenant et n’ont souvent pas de lien direct avec la vie quotidienne. L’apprenant doit acquérir un volume dense de connaissances, tandis que l’enseignant doit boucler l’ensemble du programme durant le semestre : chaque matière devient ainsi un poids à porter, que ce soit par l’apprenant dans son cartable ou par l’enseignant dans son porte-documents.

 

Cette surcharge illustre la pression exercée par le système éducatif, où la réussite dépend en grande partie, de la capacité à reproduire fidèlement les contenus appris : un bagage culturel et pédagogique qui marque durablement les parcours scolaires.

 

Les sentiments évoqués, tirés/inspirés de deux chansons turques, “ben bu yükü taşırım, sen git” et “evraklar toplanmış seninle birlikte” mettent en avant le sacrifice individuel et la discipline attendus des deux protagonistes scolaires : on accepte que cette charge soit nécessaire pour progresser dans la hiérarchie scolaire.

Ainsi, le cartable ou le porte-documents chargé devient le symbole concret d’un système éducatif où apprendre par cœur n’est pas seulement une exigence, mais participe à la reproduction de contenus et de pratiques bien standardisés. Le principe est simple : l’enseignement s’inscrit souvent dans la continuité des méthodes d’apprentissage, avec davantage de cours théoriques que pratiques dans le système éducatif turc.


 

IV. Méthodologies d’enseignement sous forme de « dactylo » et « photocopieuse »

 

Duo « choses / sentiments » n°9 et n°10

 

Illustration Hisli Şeyler : machine à écrire et photocopieuse symbolisant la répétition et le blocage dans le système éducatif en Turquie

 

Choses : “Bazen kendini tuşları artık basmayan eski bir daktilo gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme une vieille machine à écrire (dactylo) dont les touches ne marchent plus. »] “Bazen kendini sürekli aynı sayfayı basan bir fotokopi makinesi gibi hissedersin.”
[trad. « Parfois, on se sent comme une photocopieuse qui imprime toujours la même page. »]

Sentiments évoqués : “Yazsam gönül razı değil, yazmasam olmaz.” [trad. « Ecrire, me déplait, ne pas écrire m’est impossible. »] “Aynen… Aynen… Aynen….” [trad. « Exactement… Exactement… Exactement… »]

 

Se sentir « comme une vieille machine à écrire » ou « comme une photocopieuse » illustre la reproduction mécanique du savoir dans le système éducatif turc. Les méthodes traditionnelles (« vieille machine »), centrées sur la démarche déductive, ne favorisent pas la maîtrise des compétences : l’enseignement repose sur la répétition (« photocopieuse ») et la mémorisation, amenant souvent l’apprenant à reproduire les contenus (« toujours la même page »).

 

L’écrit a longtemps été considéré comme le vecteur principal de transmission du savoir, forme de connaissance particulièrement valorisée en Turquie !

 

Le sentiment évoqué, “yazsam gönül razı değil, yazmasam olmaz” traduit la frustration d’un apprenant pris dans un dilemme : produire (« ne pas écrire m’est impossible »), malgré l’absence de plaisir intellectuel (« écrire, me déplaît »). La répétition insistante dans “aynen… (x3)” renforce cette idée de redondance et souligne un système où l’obéissance (« exactement ») peut primer sur l’autonomie.

Ces images montrent les limites d’un savoir strictement codifié et reproduit : l’école forme ainsi des individus capables de restituer les contenus tels quels ! Aynen! Comme le disent de nombreux jeunes aujourd’hui !

 

Ce que ces « choses » racontent du système éducatif turc

 

Les « choses qui ont des sentiments » (hisli şeyler) servent de métaphores pour illustrer l’éducation selon un modèle socioculturel en Turquie. Le « cahier » et le « livre », par exemple, sont des outils scolaires qui façonnent les premiers repères de l’apprenant, en transmettant dès le départ, des valeurs et des cadres qui influencent sa manière d’apprendre et de comprendre le monde (“anlamak”). Ce qu’on appelle alors “eğitim anlayışı” ou “eğitim geleneği” en turc (« culture ou tradition éducative », J.-C. Beacco) !

Quant aux outils d’évaluation, le « crayon à papier » de l’apprenant et le « stylo rouge » de l’enseignant soulignent l’intensité des concours nationaux dans le pays. Le « cartable » et le « porte-documents » symbolisent à leur tour, la surcharge des programmes d’enseignement, tandis que la « dactylo » et la « photocopieuse » pointent du doigt les méthodes traditionnelles et mécaniques. Ainsi, toutes ces « choses » révèlent que le système éducatif turc fonctionne à la fois comme un espace de contrôle et de reproduction sociale, où normes et valeurs ne sont transmises qu’à travers les pratiques scolaires. 

 

Et après l’obtention du diplôme, que devient cet héritage ? Quelle est la « chose » concernée ?

 

Illustration Hisli Şeyler : chapeau de diplômé lancé en l’air symbolisant la liberté et l’incertitude après les études en Turquie

 

Chose : “Bazen kendini havaya fırlatılmış bir kep gibi hissedersin.” [trad. « Parfois, on se sent comme un chapeau de diplôme lancé en l’air. »]

Sentiment évoqué : “Tutmayın beni!” [trad. « Ne me retenez pas ! »]

 

Après l’obtention du diplôme en Turquie, l’apprenant se sent à la fois libéré et confronté à de nouveaux choix. Cette liberté se heurte toutefois à la crise politico-économique et au chômage élevé dans le pays. Comment, dans ce contexte, se sentir comme « un chapeau de diplôme lancé en l’air » ne désirant qu’avancer (“tutmayın beni”) ?... Les diplômes, dévalorisés ou remis en question (!), perdent leur valeur symbolique ! Le chapeau de diplôme tombe et roule par terre… « Adieu veau, vache, cochon, couvée !… ». 

 

Mais parfois, ce « chapeau » se transforme en un « oiseau » métaphorique illustrant la fuite des cerveaux : de nombreux jeunes Turcs cherchent des perspectives professionnelles à l’étranger, emportant avec eux leur « cahier », « livre », « crayon ou stylo », « cartable » et « porte-document », c’est-à-dire tout leur bagage culturel hors de Turquie…

 

Cette situation, bien que touchante, est également inquiétante pour un pays en développement ! Cependant, ce petit « chapeau » nous laisse un petit message d’espoir pour ceux qui ne perdent pas confiance et continuent de travailler et de produire en Turquie. Hisli şeyler…

 

Umudunu yitirmeyenlere… Çalışanlara… Özde üretenlere…

 

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