D’un pays à l’autre, enseigner la grammaire ne va jamais de soi. En Turquie, le français s’inscrit dans un système linguistique sans articles ni genre grammatical. Résultat : une grammaire adaptée, parfois même reconstruite, que l’on qualifie de « contextualisée ». (J.-C. Beacco) !


*Cet article est la version journalistique de la thèse de doctorat rédigée par Eren, E. (2015), « De la culture éducative à la culture métalinguistique. Les contextualisations des discours grammaticaux en Turquie », (sous la dir. de J.-C. Beacco et C. Weber), Université Sorbonne Nouvelle - Paris III.
Quand on enseigne la grammaire du français en Turquie…
Le turc ne connaît ni article ni genre grammatical, mais repose sur un système de cas comme en latin (“ismin halleri”, en turc). Dans ce contexte, enseigner le français ne relève pas d’un simple transfert de règles : c’est un travail d’ajustement. Comment faire entrer une langue dans une autre logique linguistique ? Et pourquoi parle-t-on de « contextualisation » (J.-C. Beacco) ?
C’est précisément ce que montre une étude menée (Eren, 2015) dans le cadre du projet GreC (Université Sorbonne Nouvelle - Paris III). A partir d’ouvrages de grammaire publiés par et pour des turcophones, une tendance forte se dégage : le français est adapté, parfois même repensé pour mieux correspondre aux cultures éducatives et linguistiques. Ces ouvrages, dits « contextualisés », s’éloignent alors des descriptions traditionnelles du français. Deux points concentrent particulièrement ces réajustements : les articles et le genre grammatical.
Les articles : l’introuvable équivalent en turc
Pas d’équivalents terminologiques : premier obstacle
Le turc ne possédant pas d’articles, leur explication donne lieu à une véritable créativité terminologique en turc :

a.1./4. “tanımlık” / “belirleyici” [déterminant]. D’après le Dictionnaire de Vardar, B. (1988), l’article est un déterminant constitue un élément obligatoire du syntagme nominal ». Tanımlık est un terme du turc moderne.
a.2. “harf-i tarif” [littéralement « définition de la lettre »]. D’après le Dictionnaire de Topaloğlu, A. (1989), l’article est un élément déterminant placé avant le nom dans certaines langues. Harf-i tarif appartient au turc ottoman.
a.3. “artikel” est un emprunt direct à l’allemand.
Pour rendre cette catégorie grammaticale intelligible, les turcophones la reformulent dans leur propre langue. Il en résulte une pluralité de termes pour désigner une même réalité grammaticale du français :

Pour traduire l’opposition défini / indéfini, plusieurs formulations existent en turc : “belirli” / “belirsiz” [(in)déterminé, (in)défini] ; “belirlen.me.miş” [(in)déterminé, (in)défini] ou “belirtili” / “belirtisiz” [avec/sans indice].

Ils traduisent enfin cette idée de quantité ou de partie sous différentes formes : “miktar/kısım” [quantité/ partie] ; “parçasal” [partitif] ou encore c.3. “sayılamayan” [indénombrable]. Il n’existe pas donc de traduction unique, mais toute une série de détours pour rendre compréhensible une catégorie absente du turc.
Mais comment expliquer cette catégorie grammaticale en turc ? Nüans farkı?
… expliqué par les cas grammaticaux
Pour combler cette absence, les turcophones s’appuient sur les cas grammaticaux, en établissant des correspondances de sens. L’article défini est souvent rapproché du cas accusatif en turc :

Il est intéressant de noter que, dans cet exemple, le passage du cas nominatif ou “ismin yalın hali” (forme sans suffixe :“kitap”) au cas accusatif ou “ismin belirli hali” (forme avec le suffixe -i :“ kitab-ı”) en turc sert de point d’appui pour décrire l’« article défini ». L’auteur mobilise en effet cette opposition pour expliquer la notion dans sa langue maternelle.
L’explication repose sur un rapprochement de sens : le cas accusatif est associé à l’idée d’un élément précis, comme avec l’article défini en français -ici, « le livre », c’est-à-dire le livre bien identifié (“ kitab-ı”, « le livre qui est entre ses mains »). C’est dans ce type de glissement que se construit une forme de contextualisation propre aux ouvrages de grammaire en Turquie.

Dans un autre exemple, un auteur explique le même principe. Pour parler d’un élément précis, le turc s’appuie sur le cas accusatif, comme pour dire « le pain » (“ekmeği”). A l’inverse, pour exprimer une quantité ou une partie, il mobilise le cas ablatif (“ekmekten”), comme dans « du pain ».
On retrouve ici une opposition simple : d’un côté, un élément bien identifié ; de l’autre, une quantité indéterminée. C’est à partir de ce type de correspondances que se construit une contextualisation de la langue française propre aux locuteurs turcophones.
Le genre grammatical en français : un défi pour les turcophones
… expliqué par la biologie : deuxième défi
Comment faire comprendre le masculin et le féminin à des apprenants dont la langue ignore totalement cette distinction ? Le français est une langue genrée -certains vont jusqu’à s’interroger : « mais aussi sexiste ? »-. En turc, où le genre grammatical n’existe pas, cette catégorie est introduite comme une nouveauté grammaticale. Les turcophones mobilisent alors plusieurs équivalents en turc pour en rendre compte :

Mais ces choix ne sont pas si neutres ! “Eril” et “dişil” restent des formes adjectivales abstraites en turc, tandis que les formes de “erkek” et “dişi/kadın” reposent sur une logique purement biologique. Ainsi, le genre grammatical est souvent expliqué en turc, à travers l’opposition des sexes : le masculin est associé au mâle (par exemple, « le professeur »), le féminin à la femelle ou à la femme (par exemple, « la belle-fille ») :

Cette adaptation révèle une tendance à naturaliser cette catégorie grammaticale, en l’ancrant dans des repères biologiques familiers, plutôt que de la traiter comme une distinction linguistique arbitraire. Même si ces adaptations ne sont pas des erreurs, elles peuvent entraîner des confusions… Question d’arbitrarité linguistique ou simple “nüans farkı”…
Entre « nuance » et “fark” : enseigner une grammaire contextualisée
Faire passer une langue dans une autre logique ne fonctionne pas toujours ! C’est ici qu’intervient une expression courante en Turquie : “nüans farkı” (« différence de nuance » et donc pléonasme). Une formule redondante souvent utilisée pour désigner un écart subtil… mais qui, dans le cas du français et du turc, recouvre une réalité bien plus profonde. Car il ne s’agit pas seulement de nuances, mais de deux façons différentes de penser la langue.
L’enseignement de la grammaire du français montre ainsi que transmettre une langue, ce n’est pas seulement enseigner des règles en Turquie. C’est négocier des écarts, inventer des passerelles, accepter les décalages. Entre « nuance » et “fark”, il y a plus qu’une traduction : il y a un travail d’interprétation et de de contextualisation. Et peut-être, au fond, une leçon universelle : aucune langue ne se laisse apprendre sans être, un peu, contextualisée…
C’est précisément ce que donne à voir un ouvrage de grammaire du français, rédigé par un auteur turcophone, pour des locuteurs turcophones, en langue turque. Première édition en 2008 et déjà plus de six éditions…

Intitulé de l’ouvrage (titre original) : Her yönüyle Fransızca öğrenimi. L’enseignement complet *de la français*
… que l’on pourrait traduire plus justement par -L’enseignement du français dans toutes ses dimensions-, au lieu d’une « grande petite » entorse grammaticale révélatrice (*de la* français ??).
A travers ce type d’ouvrage, il ne s’agit pas d’une grammaire contextualisée mais d’une grammaire « complètement » erronée ! Alors… simple “nüans farkı” ? Ou bien bien plus que cela ?
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