Certains mots reviennent sans cesse dans les conversations en Turquie, sans jamais se traduire complètement. À travers 25 expressions du quotidien, cet article propose de lire la société turque à travers sa langue.


Des mots du quotidien, des logiques sociales
En Turquie, certains mots ponctuent les échanges du quotidien. On les entend au travail, dans la rue, chez les commerçants, autour d’un thé. Leur sens ne se limite pas à une traduction littérale : il dépend de la situation, du ton, du contexte social dans lequel ils sont employés.
La langue turque fonctionne souvent par ajustement. Elle permet d’atténuer une demande, de différer une décision, de préserver une relation ou de marquer une norme implicite. Derrière des expressions courtes, parfois anodines en apparence, se jouent des rapports particuliers au temps, au regard des autres, à l’autorité ou à l’incertitude.
À travers 25 mots et expressions turcs utilisés au quotidien, cet article propose un décryptage de la Turquie contemporaine à hauteur d’usage. Comprendre ce que la langue exprime des manières de vivre, de penser et d’interagir.
Ces mots qui rythment les échanges du quotidien
Kolay gelsin
Souhaité à quelqu’un qui travaille, qu’il soit serveur, commerçant ou agent municipal. L’expression marque une reconnaissance immédiate de l’effort, même bref ou invisible.
Çay ?
Proposé au bureau, dans une échoppe ou chez un artisan, souvent sans préambule. Le thé marque une pause implicite : on s’assoit, on échange quelques mots, on attend. Le refuser n’est jamais neutre.
Eline sağlık
Adressé après un repas, un service rendu ou un geste utile. Il remercie l’acte accompli, le concret, plutôt que la personne elle-même.
Afiyet olsun
Prononcé avant, pendant ou après un repas, parfois par celui qui ne mange pas. Dire afiyet olsun, c’est rappeler que manger se fait à plusieurs, même quand on n’est pas à table.
Kusura bakma
Utilisé pour s’excuser, parfois avant même la faute. Il permet de reconnaître un tort sans s’y attarder, afin de préserver la fluidité de l’échange.
Politesse, hiérarchie et règles implicites
Buyurun
Prononcé pour inviter à entrer, à parler, à passer ou à commencer. Le mot organise l’échange et distribue les rôles, sans jamais s’imposer frontalement. Il marque à la fois l’accueil et la position de chacun.
Estağfurullah
Utilisé aujourd’hui pour refuser un compliment ou minimiser un mérite. Il permet de détourner l’éloge sans l’annuler et de rester à sa place dans l’échange. L’important n’est pas ce qui est dit, mais l’équilibre qu’il maintient.
Abi / Abla
Adressé à quelqu’un d’un peu plus âgé, même sans lien familial. Ces termes instaurent une hiérarchie souple, mêlant respect et proximité. Ils structurent la relation avant même la conversation.
Ayıp
Employé pour signaler ce qui ne se fait pas, sans forcément l’expliquer. Le mot renvoie moins à une faute qu’à une norme partagée. Il rappelle que le regard des autres compte, parfois plus que la règle écrite.
El âlem ne der?
Littéralement : que diraient les gens ? L’expression sert à cadrer un comportement, à freiner une décision ou à rappeler une attente sociale. Elle fait entrer un tiers invisible dans la discussion.
Protection, regard et vulnérabilité
Maşallah
Prononcé face à un enfant, un succès ou quelque chose de jugé beau. Le mot protège autant qu’il complimente, en neutralisant l’envie qu’un regard pourrait susciter. Il rappelle que toute réussite doit être accompagnée de retenue.
Nazar
Le mauvais œil n’est jamais loin quand quelque chose va bien. On l’évoque à demi-mot, on s’en protège par des gestes ou des objets. Dire nazar, c’est reconnaître une fragilité, même au cœur de la réussite.
Geçmiş olsun
Adressé après une maladie, un accident ou un contretemps. L’expression précède souvent toute explication et vaut soutien immédiat. Elle dit que l’épreuve est reconnue, avant même d’être racontée.
Başın sağ olsun
Formule codifiée du deuil, prononcée presque mécaniquement. Elle permet de dire la peine sans entrer dans l’émotion. Dans ces moments, la langue tient lieu de cadre.
Allah rahmet eylesin
Utilisée pour évoquer un défunt, même en dehors des cercles religieux. Elle installe une distance respectueuse et évite les mots trop directs. La formule protège autant celui qui parle que celui qui écoute.
Temps, attente et décisions différées
Hemen
Employé pour dire l’urgence, souvent avant même d’agir. Le mot affirme une intention plus qu’un résultat. Entre ce qui est dit et ce qui se fait, un écart peut subsister sans être perçu comme un mensonge.
Yarın
Littéralement « demain », mais rarement pris au pied de la lettre. Il permet de repousser sans refuser, de gagner du temps sans rompre l’échange. Le calendrier reste volontairement ouvert.
Bakarız
Traduit par « on verra », sans promesse ni refus explicite. L’expression maintient la possibilité tout en suspendant la décision. Elle protège la relation, quitte à laisser l’attente s’installer.
Olur
Un mot bref, souvent prononcé sans emphase. Il peut signifier l’accord comme la simple acceptation de principe. Sa portée dépend du contexte, du ton, et de ce qui suivra, ou non.
Gerekiyor
Forme impersonnelle du « il faut ». Elle transforme une décision en nécessité, sans en désigner le responsable. La norme prime sur l’individu.
Acceptation, endurance et adaptation
İnşallah
Employé pour parler de l’avenir, avec prudence. Le mot tempère l’engagement et rappelle que tout ne dépend pas de la volonté individuelle. Il ouvre une possibilité sans la garantir.
Kısmet
Attribue ce qui arrive au destin ou à l’opportunité. Il aide à accepter ce qui échappe au contrôle, sans renoncer complètement à l’espoir. Le hasard y prend une forme socialement admise.
Hayırlısı
Souvent prononcé lorsque l’issue est incertaine. L’expression invite à accepter le résultat, quel qu’il soit, à condition qu’il soit « pour le mieux ». Elle apaise l’attente plus qu’elle ne la résout.
İdare eder
Signifie « ça ira » ou « on fera avec ». Le mot dit la capacité à tenir malgré les contraintes. L’essentiel est d’avancer, même imparfaitement.
Ne yapalım
Prononcé face à ce qui ne peut être changé. L’expression clôt la discussion sans colère ni drame. Elle marque une résignation active, tournée vers la suite.
La richesse d’une langue du quotidien
Ces mots et expressions ne forment ni un lexique, ni un inventaire définitif. Ils circulent, s’ajustent, se transforment au fil des situations, des générations et des contextes. La langue turque se pratique avant de s’expliquer : elle accompagne le quotidien, règle les échanges, ménage les silences et permet d’avancer sans tout dire.
Regarder une société à travers ses usages ordinaires, ses retenues et ses arrangements, c’est l’observer à l’œuvre, dans ce qu’elle a de plus quotidien. Et comprendre que, dans cette langue comme ailleurs, ce sont souvent les mots les plus simples qui portent le plus de sens.
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