

Depuis plus de 12 ans, Martin Godon, docteur en Préhistoire, vit en Turquie où il exerce l'archéologie dans le cadre de fouilles menées sous l'égide de l'Université d'Istanbul. Avant le conflit syrien, il dirigeait la fouille du site de Qarassa Tell Nord dans le cadre de la Mission archéologique française en Syrie du sud. Chercheur associé au CNRS-CEPAM et à l'Institut Français d'Etudes Anatoliennes, co-directeur scientifique des fouilles de Tepecik-Çiftlik en Cappadoce, il est également engagé dans la réalisation art-décorative en porcelaine dans son atelier Ilona Seramik Design à Moda. Une fois par mois, il partage avec les lecteurs du petitjournal.com d'Istanbul quelques expériences et connaissances archéologiques anatoliennes...
A l'heure où le Proche-Orient se déchire, sur fond bariolé des couleurs de l'Al Raya et autres bannières peu enclines à l'altruisme pourtant affiché, où l'Europe se cherche des boucs émissaires chez le Grec qui farniente, le nomade romanichel, le wallon francophone ou l'austère germain, à l'heure où le linceul créationniste tend à recouvrir la saine curiosité scientifique, je vous convie à un voyage dans le temps, non pas vers le futur et ses chroniques martiennes, mais dans un passé lointain que ces chroniques de préhistoire anatolienne vous présentent.
Ainsi, le temps d'une lecture, faisons table rase des différences érigées en dogmes et parcourons l'Anatolie Préhistorique, sans étendards identitaires ni visas pour l'Europe. Aujourd'hui, je remonte vos horloges sur un million d'années avant notre ère ! Nous sommes au Pléistocène inférieur, une période géologique qui connaît de fréquentes glaciations entrecoupées de périodes ?interglaciaires?. Si le vocabulaire scientifique a retenu l'aspect glacé du Pléistocène, nos ancêtres d'Afrique et du Levant, eux, profitèrent des longues périodes de réchauffement pour partir en ballade vers le Nord. Ils étaient comme cela, les hommes du Pléistocène, des fonceurs, des curieux, profitant de la moindre brèche dans la calotte glaciaire pour découvrir le Monde. Pas de foncier à défendre, de titre à sauvegarder, de champs à cultiver et de stocks à gérer. Partout chez eux, l'inconnu pour unique frontière, autant dire un appel à la curiosité, une invite au voyage, une frontière sans restriction ni transgression.
Ils avaient plein de cousins plus ou moins directes, primates hominoïdes, hominidés, et il suffisait d'un rayon de soleil pour faire bouillonner les gènes au dégel des glaces. Pour certains d'entre eux, le Nord, c'est la Méditerranée Orientale, l'Anatolie puis les Balkans. Pour d'autres, la Méditerranée Occidentale, Gibraltar et l'Europe de l'Ouest. Si les routes géographiques n'ont guère changé, la liberté de s'y balader y est à présent restrictive. Les homos erectus Africain et Levantin découvraient un monde vierge dans leurs pérégrinations nordiques. De nos jours, l'homo sapiens d'Afrique et du Levant, pour seul le citer, se retrouve clandestin, marchandé sur les marchés de l'exode.
Longtemps, l'idée que les plateaux anatoliens aient été peuplés durant le Préhistoire fut écartée : trop froid disaient les uns, trop de montagnes disaient les autres, bref, pas suffisamment de ressources avant l'optimum climatique et la douceur de l'holocène, soit seulement 9.000 ans avant notre ère. Pas d'humain durant la Préhistoire ? Encore fallait-il en rechercher les traces. La fouille de Kaletepe Deresi 3, au sud de la Cappadoce, vint confirmer le contraire : certains de nos ancêtres africains, vraisemblablement des homos erectus, de culture Acheuléenne, se promenèrent en Anatolie Centrale il y a un million d'années de cela, au Paléolithique inférieur donc, vous l'aviez deviné. Kaletepe Deresi 3, un vrai charabia pour une belle découverte.
Au début des années 2000, la Mission Française de Préhistoire Anatolienne et le département de Préhistoire de l'Université d'Istanbul réalisent conjointement des fouilles sur les flancs du volcan Göllüda?, imposant témoin avec le Hasan Da? et l'Erciyes Da? de l'activité volcanique sur la plaque anatolienne durant le quaternaire. Je travaillais sur la fouille d'un site Néolithique mais nos équipes partageaient le même camp. Aussi, un soir d'orage, je vis mon ami Ludovic Slimak, actuellement chercheur au CNRS, redescendre du volcan avec un grand sourire. Se promenant au travers de ce relief désertique, il avait découvert un dere (torrent ; gorge) aux parois verticales et au fond encore asséché en cette fin d'été. A l'instar des canyons, l'érosion due à l'écoulement des eaux de pluies automnales et aux fontes des neiges de l'hiver occasionna cette fine et profonde balafre dans les couches de tephras volcanique.
Sans chercher à m'expliquer le but de sa ballade, besoin pressant ou poursuite de la meute de loups dont nous retrouvions les empreintes dans le sable au matin, il réussit à convaincre ses partenaires d'ouvrir une fouille à même la paroi du dere. La petite équipe dirigée par Ludovic Slimak et Nur Balkan-Atl? qui, durant plusieurs étés, travailla dans cet univers chaotique de poussière volcanique, d'obsidiennes tranchantes et de chiens maraudeurs bien plus féroces que nos nocturnes loups, fut récompensée de ses efforts. D'une découverte presque fortuite, Kaletepe Deresi 3 devint la séquence archéologique de référence pour le Paléolithique Anatolien.
Il y a un million d'années et jusqu'à la fin de la Préhistoire, les hominidés, d'Erectus à Sapiens, se succédèrent sur le Göllüda?, probablement attirés par la qualité des roches volcaniques, rhyolithes et obsidiennes, matières premières indispensables au façonnage et à la taille de leurs outils. Ce vieux volcan recel encore bien des histoires mais, pour aujourd'hui, souvenons-nous de nos ancêtres d'Afrique qui, du haut d'un volcan anatolien alors actif, entourés de fumerolles, regardaient vers l'ouest en reprenant leur souffle.
Les lecteurs que cette aventure Paléolithique intéresse peuvent retrouver l'essentiel des travaux archéologiques de Kaletepe Deresi 3 dans les excellents volumes d'Anatolia Antiqua, revue annuelle publiée par l'Institut Français d'Etudes Anatoliennes.
Martin Godon (photo personnelle)









































