

Le ramadan est déjà bien avancé, les préparatifs pour le Bayram commencent timidement. Chaque soir, les musulmans pratiquants rompent le jeûne en famille, en couple ou entre amis. Certains préfèrent manger à l'extérieur: lokanta, restaurants, repas organisés par les municipalités de la ville... Il y en a pour toutes les bourses et pour tous les goûts. Depuis deux ans, une nouvelle forme d'iftar a vu le jour: dans la rue, dans un parc, assis à même le sol sur des papiers journaux, les convives ramènent leur nourriture et la partagent. Cet iftar, c'est celui organisé par le mouvement des musulmans anticapitalistes. Rencontre.
Ces ?Tables du monde? ("Yeryüzü Sofras?"), ouvertes à tous ? croyants ou non croyants ? sont organisées par les musulmans anticapitalistes. Le mouvement fait beaucoup parler de lui, tant il représente un ovni dans le paysage actuel. Il reste aujourd'hui le seul mouvement de ce genre au monde. C'est en 2013 que les musulmans anticapitalistes ont organisé leur premier iftar sur Istiklal. L'événement a pris une tournure inattendue: un millier de personnes avaient répondu à l'appel, occupant toute l'avenue d'Istiklal pour rompre le jeûne du Ramadan.
La réussite de l'événement était sans aucun doute due en partie à l'atmosphère post-Gezi. Mais cette année encore, le groupe a organisé un iftar géant à Taksim au premier jour du Ramadan. La foule était moins nombreuse, les policiers aussi, et le partage du repas a pu se dérouler à peu près sans incident. Les musulmans anticapitalistes ont gagné de nombreux supports dans la population stambouliote au point que d'autres groupes tentent de se constituer à Ankara, Konya, Adana, Izmir... L'organisation d'iftar est leur activité la plus médiatique, mais le groupe ?uvre aussi dans des activités plus sociales et théologiques.
La religion comme facteur de rassemblement
C'est dans le parc Y?ld?z de Be?ikta? (photo SH) qu'un nouvel iftar s'est déroulé mercredi soir. Seule une petite vingtaine de personnes avait fait le déplacement. Ils étaient pour la plupart des membres actifs du mouvement, et avaient été invités ce soir-là à faire un discours après la tenue de l'iftar organisé par le groupe de supporter de football de l'équipe de Be?ikta?, le çar??, sponsorisé par la municipalité du quartier. ?Nous avons été les premiers à développer cette idée de repas partagé? explique Eyüp, l'un des membres fondateurs présent ce soir-là. ?Le problème avec cette forme d'iftar, c'est que les élus viennent souvent y chercher des voix? déplore l'activiste. ?Nous ne partageons pas cette façon de faire. Pour nous l'iftar doit venir des individus dans la simplicité et l'envie de se retrouver pour partager et échanger?.
Tout a commencé pour eux en mai 2011, lorsqu'ils décident de participer à la traditionnelle manifestation du premier mai. ?C'était la première fois qu'un groupe islamiste participait à cette manifestation. Nous avons voulu créer un pont entre socialistes et musulmans? explique t-il. Les musulmans anticapitalistes s'opposent au ?modernisme? : ?Nous ne sommes pas un parti, nous sommes un mouvement qui essaie de faire prendre conscience aux gens que le système nous détruit?.
La religion comme moyen de lutte contre l'injustice
Les musulmans anticapitalistes participent aussi à certains mouvements de grève et agissent plus ou moins comme des syndicats. ?Si les ouvriers ont des problèmes ils nous appellent et nous allons parler à leurs dirigeants? explique Eyüp. Ils mènent aussi des actions de soutien aux minorités alévi et kurde. ?Nous menons des rassemblements afin de lutter contre la tentative de marginalisation dont ils sont victimes de la part de l'Etat.?
L'une des parties les plus importantes de leur combat est la constitution de programmes de lectures afin de débattre autour des questions d'interprétation du Coran. ?Nous avons mené des programmes sur l'Histoire afin d'étudier l'Histoire des prophètes, faire des analyses et des conclusions. Mais nous avons aussi beaucoup travaillé sur les interprétations coraniques?. Leur vision de l'islam est simple, elle se résume en trois points: justice, égalité et unité et un retour aux traditions afin de combattre les mauvaises interprétations. ?Les prophètes ont tous révélé les mêmes principes à des époques et des peuples différents. Mais ils ont tous échoué: ils ont tous été tués, torturés, persécutés. Des années plus tard, les fidèles ont écrit les mots des prophètes, mais ils se sont trompés et ont changé les paroles au profit de leurs propres intérêts? raconte Eyüp en allumant une cigarette, tout en jouant avec un tesbih dans la main gauche. Il reprend : ?la religion est un couteau avec lequel vous pouvez faire des choses bien comme cuisiner, nourrir vos enfants, mais avec lequel vous pouvez aussi tuer quelqu'un?.

Le trentenaire ne nie pas l'allusion à Karl Marx et sa fameuse référence à l'opium du peuple. ?Nous avons beaucoup de points commun avec la pensée marxienne? explique t-il, ?à la seule différence que nous ne pensons pas comme lui quant à la redistribution des richesses. Marx pense qu'il faut les redistribuer à l'Etat. Nous ne sommes pas d'accord avec cela?. Les musulmans anticapitalistes refusent de se dire ?socialistes? ou bien encore ?gauchistes?, ?marxistes?. Ils ne veulent pas d'étiquettes politiques. ?Pour nous, tout vient de Dieu, et les prophètes ont diffusé les messages des grands penseurs de gauche bien avant eux? argumente Eyüp.
Certains les accusent de faire du prosélytisme, ce auquel ils répondent: ?Notre but n'est pas de convertir les individus. Les prophètes eux-mêmes ne demandaient pas aux gens de croire. Ils encourageaient sans interférer. Nous utilisons la religion pour rassembler les hommes?. Et force est de constater que le mouvement a réussi à rassembler autour de lui des sympathisants de tous bords : musulmans, chrétiens, athées... Mais pour le moment, faute de moyens, le mouvement n'a pas pour but de s'étendre à l'international: ?Comment ?? rétorque Eyüp, ?Nous sommes peu nombreux, nous n'acceptons aucune subvention et aucun financement, et cela prend beaucoup de temps?. Un constat d'impuissance: ?Il est déjà trop tard pour se battre. Nous sommes tous au sein du système et nous n'avons pas de solutions. Nous passons notre message, que pouvons-nous faire de plus??
Les actions continuent pourtant. Ils seront la semaine prochaine à Soma, pour organiser un iftar géant à la mémoire des mineurs morts pendant la catastrophe de mai. Ils voudraient aussi organiser un grand rassemblement entre sunnites et alévis avant la fin du Ramadan pour apaiser les tensions et lutter contre ?les tentatives de divisions émanant des autorités?.
Sidonie Hadoux (www.lepetitjournal.com.istanbul) vendredi 18 juillet 2014











































