

Vendredi dernier, à l'occasion des 11èmes Journées européennes de l'Université Galatasaray d'Istanbul, l'établissement a accueilli une série de conférences sur le thème des relations entre l'Europe et le Moyen-Orient. Le sujet le plus débattu a été celui de l'islamophobie. Le concept, loin de faire consensus en tant que tel, est relativement récent et se développe notamment en Europe et aux États-Unis. Fortement présent en France, il trouve selon les intervenants son penchant en Turquie sous la forme d'un racisme latent anti-arabe, les deux idéologies relevant des mêmes mécanismes.
L'islamophobie désigne un type de comportement ou une idéologie qui relèvent d'une peur, d'une animosité envers l'islam et les musulmans. Ce thème a été largement développé par les partis politiques de droite et d'extrême-droite en Europe. Selon Mohammed-Ali Adraoui, professeur à l'European University Institute, le ?fait musulman? a subi un traitement de plus en plus tendu en France depuis 2001, une tendance qui se généralise sur le continent. Il ajoute que les élites politiques ou les médias, avec leur pouvoir d'agenda, parviennent à introduire de telles thématiques dans les schémas de pensée de la société. L'islamophobie en France ne serait donc pas le monopole des élites : elle en découlerait.
Photo SB
L'islamophobie procède selon ce chercheur d'une ?essentialisation? de la communauté musulmane. Il s'agirait d'une dépersonnalisation de la figure du "musulman", au service de la construction d'une entité sans existence dans la société réelle. La construction sociale d'un tel groupe, si elle n'est pas pertinente, constitue la base d'une idéologie de rejet. L'altérisation, c'est-à-dire le fait d'envisager un groupe donné comme "autre", "différent", est le premier pas vers une exclusion dudit groupe. Pour certains chercheurs, ce phénomène se retrouve en Turquie sous la forme d'un racisme contre les Arabes.
Un concept controversé
Le concept d'islamophobie peut être remis en question. Pour Samim Akgönül, professeur à l'Université de Strasbourg, il n'existe pas de communauté musulmane en Europe. La désignation des musulmans en tant que tels serait en effet inscrite dans un contexte social et politique. D'après ses recherches, la perception des musulmans sous l'unique prisme de la religion date en France des années 1990. Avant cela, les mêmes groupes étaient désignés comme classe sociale, généralement ouvrière, et en tant que groupe ethnique. De plus, envisager la présence musulmane en France comme formant une communauté est un non-sens selon le chercheur puisque qu'au sein des musulmans de France existent de nombreuses divisions idéologiques, ethniques ou sociales.
Samim Akgönül cite notamment ses entretiens menés avec la population musulmane d'origine turque de Strasbourg, rejetant toute assimilation aux populations d'origine arabe. Mohammed-Ali Adraoui met également en doute le bien-fondé d'une telle catégorie, qui relèverait d'un amalgame.
Les deux ressorts de l'islamophobie
Le concept d'islamophobie se place au service d'une idéologie politique d'exclusion, il procède selon Mohammed-Ali Adraoui d'une double association. D'abord, l'islam est associé aux mouvements migratoires. Selon le chercheur, l'islamophobie révèle ainsi un sentiment d'extraterritorialité. Les musulmans seraient donc tous issus de l'immigration. Cette association justifie alors une idéologie du rejet de l'autre, qui vient d'ailleurs.
Ensuite, le concept associe également les musulmans de France et ceux d'autres pays, les pays "musulmans", qui se regrouperaient sous une seule entité, l'islam, et seraient donc assimilables. Dans le traitement des questionnements sur le port du voile intégral en France, ou dans les analyses médiatiques des émeutes de 2005, le chercheur a relevé une dangereuse assimilation entre les musulmans français et ceux d'autres pays, qualifiés de radicaux ou d'extrémistes. Cette qualification, à partir d'un système culturel opposé, sert de justification aux idéologues pour leur principe du rejet, argumentant que l'islam est par essence non-intégrable à la culture française.
Le racisme en Turquie
Selon les intervenants, cette construction d'une altérité au service du rejet de l'autre, différent, serait également présente en Turquie, contre la figure de ?l'Arabe?. Kerem Öktem, chercheur à l'Université d'Oxford, a mené une enquête sociologique sur ce thème. Durant ses entretiens, il a pu constater une animosité générale des Turcs interrogés envers les Arabes. Les justifications apportées par les enquêtés relèveraient toutes d'une part d'une essentialisation de l'Arabe comme une figure unique et uniforme, et d'autre part d'un rejet de cette figure car "trop différente".
D'après le chercheur, ces perceptions seraient des préconçus sans réels fondements mais bien présents dans l'imaginaire de la population turque. Il cite notamment des entretiens dans lesquels les enquêtés déclaraient se sentir plus proches des Grecs, malgré une certaine animosité là aussi, du fait de leur longue histoire commune. Le Moyen-Orient, au contraire, serait envisagé comme un "marasme" sans grand rapport avec la culture turque. Ces préjugés relèveraient selon Kerem Oktem d'une construction sociale qui nierait une réalité historique.
Sarah Baqué (www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 14 avril 2014





































