

La récente polémique sur la mixité des logements étudiants en Turquie a mis en lumière le statut – ou plutôt, l'absence de statut – des locations de biens immobiliers à destination des touristes. Quelques jours avant le début de cette polémique, des propriétaires d'immeubles de Beyoğlu ont reçu la visite d'équipes de la police municipale leur demandant une “licence”. Licence qu'aucun d'entre eux ne possède puisque, disent-ils, elle n'existe pas pour leur activité. Des dizaines d'adresses ont pourtant été fermées. Pour y voir plus clair, lepetitjournal.com d'Istanbul a interviewé Ali Danış, président de "l'Association des professionnels du tourisme de maison" (Ev Turizmcileri Derneği)

Ali Danış (photo AA): C'est une forme parmi d'autres d'hébergement qui s'adresse principalement aux touristes. A côté des hôtels, des campings, des auberges de jeunesse, le tourisme de maison ou d'appartement consiste à louer un bien immobilier pour une courte période. Cela peut être trois jours, cinq jours, une semaine, plus... La spécificité de notre activité, c'est le profil très différent des touristes qui s'adressent à nous. Ils n'aiment pas le tourisme de masse, les voyages organisés... Leur priorité, à Istanbul, c'est de vivre comme un Stambouliote. Faire leurs courses chez l'épicier du coin, par exemple.
Depuis quand ce secteur existe-t-il en Turquie ?
Contrairement à l'Europe et aux Etats-Unis, où il existe depuis longtemps, le secteur est relativement nouveau en Turquie. Certes, cela fait un moment que des touristes arabes d'un certain niveau de vie louent des logements dans des quartiers comme Sarıyer. Mais le secteur s'est étendu récemment aux touristes occidentaux qui souhaitent loger dans le centre d'Istanbul. Ils privilégient les quartiers historiques comme Beyoğlu ou Sultanahmet.
Combien de professionnels travaillent dans ce secteur à Istanbul ? Combien d'appartements ?
Il n'y a pas de statistiques précises. Certains parlent de 4.000 appartements, certains de beaucoup plus. En fait, il y a une réelle confusion sur les termes. Par exemple, certains incluent dans notre secteur les résidences secondaires. Les frontières sont difficiles à tracer. Nous ne connaissons pas le nombre de personnes qui font cela de manière professionnelle.
Et si un particulier loue son appartement à un touriste, en passant par internet par exemple, faut-il l'inclure dans votre secteur ?
Sans doute, mais nous ne pouvons pas savoir à quel point cela est fait de manière professionnelle. Notre association ne rassemble que des professionnels soucieux d'une certaine qualité, et dont l'entreprise a déjà une certaine taille. Il y a des milliers, peut-être des dizaines de milliers de particuliers qui louent ou sous-louent leur appartement (ou une chambre, ou même un canapé dans leur appartement) à des touristes à Istanbul. Mais cela reste en général assez amateur.
Pourquoi avoir fondé une association ?
Nous faisons une activité qui, comme toutes les activités, doit être reconnue et définie légalement. Il faut des règles car nous en tirons un revenu. Lorsque vous ouvrez un hôtel, il vous faut une licence. Nous avons fondé cette association pour garantir une certaine qualité de service, empêcher la concurrence déloyale et ne pas nous retrouver dans l'illégalité en cas de contrôle des autorités. Nous sommes environ 70 dans l'association, qui est encore en cours de création. Nous réclamons un statut.
Un statut qui n'existe pas pour l'instant ?
Non. Pour l'instant, les seules régulations existantes concernent l'hôtellerie. Mais les règles qui s'appliquent aux hôtels ne peuvent pas nous concerner ! Il est par exemple question de réceptions, d'escaliers à incendie, de rapport des pompiers... Or, notre activité concerne des immeubles identiques à ceux qui les entourent. Donc s'il faut des escaliers à incendie dans nos immeubles, il en faut pour tous les immeubles de la rue, non ? Et même si nous voulions installer ce genre d'escaliers, dans la mesure où la plupart de nos immeubles sont des bâtiments historiques, cela serait impossible. Le conseil des monuments historiques ne l'autoriserait pas. Nous ne disons pas que nous devons travailler sans règles. Nous disons qu'il faut établir des règles que ceux qui travaillent de manière sérieuse seront en mesure de respecter. L'obligation de détecteurs à incendie, par exemple, est une règle envisageable.
Quid du contrôle de l'identité de vos clients ?
En Turquie, les hôteliers ont l'obligation de transmettre à la police, chaque jour, la liste de leurs clients et les détails de leur passeport. C'est automatique. Bien sûr, la police souhaite que les clients des hébergements comme les nôtres soient enregistrés, pour qu'il reste une trace en cas de problème. Nous ne sommes pas contre.
Mais pour l'instant, les règles que vous évoquez n'existent pas pour votre activité. Travaillez-vous dans l'illégalité ?
Pas vraiment, non. Mais nous sommes dans une zone grise. Il n'y a rien qui m'empêche de louer un appartement qui m'appartient. On peut toujours établir un contrat avec une autre partie pour une location de cinq heures, un jour, un mois, un an, deux ans... C'est un contrat entre deux personnes. Personne ne peut nous en empêcher.
Donc vous établissez des contrats avec vos clients ?
Oui, il y a des contrats types que nous pouvons signer, ou bien nous pouvons ne pas signer de contrat et passer par des sites comme Booking, qui prévoient déjà dans leurs conditions générales une entente sur une série de règles. Entre professionnels du secteur, nous avons établi un certain nombre de règles de manière informelle. Mais à l'avenir, il faudra que tout cela devienne formel, qu'on envisage par exemple la création d'un certificat de qualité délivré par l'association.
Pour séparer le bon grain de l'ivraie ?
Oui. Dans tous les secteurs, l'absence de règles entraine une baisse de la qualité. C'est particulièrement problématique dans le secteur du tourisme, où une mauvaise expérience peut ruiner un séjour. Les touristes doivent donc pouvoir s'attendre à une certaine qualité.
Qui dit revenus dit impôts. Comment cela se passe-t-il pour vous ?
Nous faisons des factures et nous payons des impôts. Nous payons même doublement : des impôts sur le revenu et une TVA de 18%, alors que les hôteliers ne payent que 8%. Nous sommes donc désavantagés. Nous voulons qu'on nous donne un statut pour pouvoir ensuite discuter de cette question des taxes.
Plusieurs ministres ont déclaré ces dernières semaines vouloir réguler les “apart otel”. Que désigne ce terme ?
Il désigne notre activité mais personnellement, je n'emploie pas l'expression “apart otel” car – j'insiste – nous ne sommes pas des hôtels. Quant au mot “apart”, il est réducteur. Nous ne louons pas que des appartements. Ce sont parfois des maisons, des villas...
Ces déclarations de membres du gouvernement ont coïncidé avec la polémique sur la mixité des logements étudiants. Vous sentez-vous concernés par cette polémique?
C'est un fait, en Turquie, que les villes qui accueillent beaucoup d'étudiants rencontrent des problèmes pour les loger. Une des solutions, c'est la colocation dans des logements meublés, loués pour une certaine période. Mais ce genre d'endroits n'a rien à voir avec nous. Tout comme les auberges de jeunesse n'ont rien à voir avec nous.
Mais le ministre de l'Intérieur a également pointé du doigt les locations de courte durée qui, selon lui, abriteraient parfois des activités illégales comme la prostitution ou des groupes terroristes. Là encore, vos logements ne sont pas concernés ?
Bien sûr qu'il existe beaucoup d'endroits loués pour quelques heures pour pratiquer la prostitution et que cela peut déranger le voisinage. Mais la plupart des membres de notre association ne louent pas leurs logements pour moins de deux jours, ce qui est une bonne façon d'empêcher ce genre d'activités.
Pensez-vous que la loi devrait définir un nombre minimum de jours pour avoir le droit de louer un logement ?
Pourquoi donc ? Les hôtels aussi louent des chambres pour un seul jour ! Eux aussi peuvent, sans le vouloir, abriter des activités illégales. L'essentiel, c'est d'écouter les plaintes qui viennent des habitants de certains quartiers, peut-être plus conservateurs que d'autres, et de bien faire la différence entre ceux qui dénoncent des activités illégales et ceux qui sont juste dérangés de voir des filles et des garçons sous le même toit... Ce sont deux choses différentes.

Oui, à cause de l'incertitude. En l'absence de texte, tout est laissé au bon vouloir de ceux qui décident. Des immeubles entiers ont été fermés récemment dans le quartier de Beyoğlu à cause, nous a-t-on expliqué, “d'un ordre venu d'en haut”. Qu'est-ce que cela veut dire ? Des équipes de 20-25 personnes – police, représentants de la mairie, du ministère de la Santé, de la sécurité sociale... – sont allées contrôler des immeubles, comme dans une opération anti-narcotique, alors qu'aucun crime n'avait été commis ! Ce sont des professionnels que je connais, qui ne dérangeaient personne, payaient des impôts et faisaient bien leur travail. Pour l'instant, les fermetures ont cessé mais les lieux fermés restent fermés. Des procédures judiciaires sont en cours.
Porte d'un immeuble abritant des appartements pour touristes
fermé récemment non loin de Tünel (photo AA)
Vous possédez un immeuble non loin de Tünel, où vous louez sept appartements. Risquent-ils aussi d'être fermés ?
Dans ces conditions, bien sûr. C'est pour cela qu'il faut que le gouvernement établisse des règles, après en avoir discuté avec les professionnels du secteur.
C'est le cas ?
Non, le gouvernement vient d'envoyer une directive aux préfets. Nous devons encore en discuter au sein de l'association mais d'après ce que j'ai compris, elle concerne plutôt des préoccupations de sécurité – informer la police sur l'identité de nos clients. Il ne s'agit pas d'une régulation générale pour le secteur. Ce qu'il faut que les décideurs comprennent, c'est que nos clients dépensent en général plus que le touriste moyen parce que leur pouvoir d'achat est en général élevé. Les autorités ont donc intérêt à ce que ces touristes soient de plus en plus nombreux. Ce ne sont pas les clients que l'on trouve dans la plupart des hôtels...
Les hôteliers vous accusent pourtant de concurrence déloyale...
C'est faux. La plupart de nos clients sont des gens qui refusent catégoriquement de rester à l'hôtel. Peut-être qu'ils ne viendraient pas à Istanbul s'ils n'avaient pas d'autre option d'hébergement que l'hôtel. Moi, par exemple, je voyage beaucoup mais cela fait 20 ans que je ne suis pas allé à l'hôtel. Je recherche quelque chose de différent, une expérience que les hôtels n'offrent pas.
Pas de concurrence, dites-vous, mais louer un appartement coûte en général moins cher que rester à l'hôtel, non ?
Pas forcément ! Les hôtels font beaucoup de promotions sur internet. Certes, vous trouverez des appartements à 30 euros la nuit... mais aussi des propriétaires d'appartements qui demandent 350 euros la nuit ! Nous ne sommes pas moins chers... sauf lorsque vous louez un appartement pour 4-5 personnes ou plus. Là, en effet, l'appartement revient moins cher que payer plusieurs chambres d'hôtel.
Propos recueillis par Anne Andlauer (http://lepetitjournal.com/istanbul) lundi 9 décembre 2013





































