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Cahiers de nuit - Coupure de courant au Varuna

Par Edouard Roux | Publié le 04/04/2019 à 03:34 | Mis à jour le 11/04/2019 à 03:05
Photo : Le bar Varuna Gezgin.
Varuna Gezgin, Varuna Gezginaruna, istanbul, turquie, coupure courant

Mehmet m’avait pourtant prévenu au moment de signer le bail de location. « Vous savez, il est probable que de temps en temps les plombs sautent. » Pressé de m’installer dans ces nouveaux murs, je lui fis un signe de la tête approbateur accompagné d’un sourire bien trop large pour mon visage. Je finis par lui répondre un « pas de problème. » auquel je ne croyais même pas. J’étais heureux, voilà le principal.

La semaine qui suivit, pour fêter la signature – ou autre chose je ne sais plus -, je décidai de boire quelques bières au Varuna Gezgin (le bar des voyageurs) un bar situé à Şişhane. En entrant dans ce temple du back packing, une serveuse m’accompagna au deuxième étage. L’endroit était plein à craquer, si bien que je dus me mettre sur la pointe des pieds pour passer entre les dossiers de chaises.

Après une dizaine d’excuses et autres formules de politesses d’usage – comprendre agressives - pour naviguer entre tous ces corps transpirants l’excès, j’arrivai enfin à ma table. Elle portait le numéro 21 et un petit drapeau du Maroc lui servait de pins. Elle était plutôt bien située. Pas trop loin du bar, pas trop proche de l’espace fumeur. Une belle soirée en perspective je vous dis.

Trois bières – une quatrième en route – et deux pots de cacahuètes plus tard, je vis la manager faire des aller-retours en flots ininterrompus dans les escaliers. Son téléphone semblait incrusté dans son oreille. Elle ne parlait pas, elle écoutait. Beaucoup. Vraiment trop. Que pouvait bien lui dire la personne au bout du fil ?

C’est à ce moment-là que la terrasse fut plongée dans le noir le plus complet. Les petits groupes de fumeurs ne se préoccupaient nullement de ce problème technique et continuaient leurs discussions sereinement, leurs cigarettes semblant être des points de repères stratégiques. Des lucioles orangeâtres.

Puis le bar s’éteignit à son tour dans un joyeux brouhaha. Quelques-uns criaient, certains applaudissaient, d’autres chantaient. Tous riaient.  Il me semble qu’un type a même fait la fameuse blague. Mais si vous la connaissez. Enfin, celle qui consiste à chanter ‘joyeux anniversaire’ pendant une panne de courant. Voilà.

Les serveurs se mirent à rire également et la manager courut à l’étage du dessous. Elle revint quelques minutes plus tard avec dans sa main droite une dizaine de bougies. Elle les alluma rapidement et les plaça sur quelques tables. Je n’en reçu aucune. Sûrement un oubli de sa part.

Petit à petit, les clients se mirent à utiliser les lampes torches de leurs téléphones pour s’éclairer. À chaque fois que l’un d’eux prenait la parole, l’autre en face – ou à côté -, lui projetait la lumière en pleine face, comme si voir son visage était indispensable à la compréhension de son discours. Je trouvais cela absurde. Il faut dire que j’étais seul ce soir-là, la voix de Mehmet me mettant en garde encore fraîche dans ma tête.

Entre tout cela, quelques clients partirent, las de cette mauvaise plaisanterie. Malgré ces abandons, les bières continuaient à être servies, tout comme le vin et les cacahuètes. Je me dis que cette panne avait exacerbé la soif des convives. Je commandai pour ma part un verre d’eau. Par pure provocation.

Les serveurs étaient débordés et se rentraient dedans au fur et à mesure de la soirée, leurs yeux ne s’habituant pas à la pénombre. Des verres se brisaient, des pintes arrivaient sur des tables au hasard et le sol, visqueux, s’accrochait aux souliers des clients comme pour leur interdire de quitter les lieux.

Il me semble que la chose la plus intéressante de la soirée fut au moment de payer. La logique aurait voulu que certains convives mal élevés s’en aillent, le portefeuille serré dans une poche, se cachant dans l’obscurité et prétextant une envie pressante pour ainsi filer. Il n’en était rien. Tout le monde paya. Les uns après les autres. Dans le calme.

Un serveur déposa sur ma table une boîte en fer forgé avec la note à l’intérieur. Je déposai deux billets orange, me levai dans le calme et descendis les escaliers en m’aidant de mon téléphone. Une fois dehors, et alors que j’étais à une dizaine de mètres du bar, la manager couru jusqu’à moi et me tendit mon écharpe. Elle n’était même pas essoufflée.

Sur le chemin du retour, je déambulai dans les rues désertes. Des chiens errants se disputaient, des vieillards fumaient sur le palier d’un immeuble cabossé et des taxis alentours klaxonnaient. Quant à moi, j’étais en arrière-plan. Silencieux. Un figurant qui attend qu’on lui donne la réplique.

 

Varuna Gezgin, Şahkulu Mahallesi, Kumbaracı Ykş. No:79,  Beyoğlu/İstanbul

Contact : +90 0543 839 08 04

 

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