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Les treize patientes du Docteur Paul : Un Monstre

Les choix des bonnes filières ainsi que la pression exercée sur la nécessité de la réussite sociale des étudiants indiens sont ici abordés via le prisme de la médecine et de ses études. l'Allopathie versus l'Ayurvéda, la reconnaissance professionnelle versus la vie familiale, la liberté versus le carcan du foyer. Ces constantes abordées dans cette histoire vraie, ont été ecueillies dans le secret du cabinet du Docteur Paul.

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Écrit par Frédérique Brengues-Rolland et Docteure Merine Paul
Publié le 7 juillet 2026, mis à jour le 10 juillet 2026

Le Docteur Paul connaissait le Docteur Sujatha depuis longtemps. Elles s’étaient rencontrées à l’hôpital de Thrissur. Sujatha y pratiquait la médecine ayurvédique agrémentée d'une spécialité en ophtalmologie qui la passionnait. Le Docteur Paul dirigeait le service. Les jeunes femmes, toutes deux libres d'esprit, s'étaient rapprochées immédiatement l'une de l'autre faisant fi du mépris constitutionnel que les médecins ayurvédiques et allopathiques éprouvent les uns pour les autres.

Expliquer l'ayurvéda

L'ayurvéda ou médecine ayurvédique est une approche médicale dite holistique datant de la civilisation védique. Elle puise ses sources dans le Véda, (ensemble de textes sacrés de l'Inde antique). Bien que l'ayurvéda fasse partie des pratiques médicales traditionnelles, elle n'est généralement pas promue ou reconnue par la communauté scientifique qui la considère comme une pseudo-médecine.


Les associations de lutte contre les dérives sectaires soulignent aussi régulièrement des liens entre des mouvements sectaires et des pratiques de médecines non conventionnelles l'ayurvéda en faisant partie. Selon la volonté du premier ministre Narendra Modi, l'ayurvéda est intégrée depuis 2014 au ministère du Yoga dont l'objectif est de promouvoir les systèmes médicaux traditionnels comme patrimoine nationaux et comme ressources de santé publique. Dans les textes ayurvédiques classiques, l'ophtalmologie existe bel et bien. Mais l'ophtalmologie moderne est devenue l'une des spécialités médicale et chirurgicale les plus technologiques de la médecine. Un praticien ayurvédique ne pourra jamais accéder à ces techniques sans avoir suivi le cursus complet médico-chirurgical des ophtalmologues diplômés. L’opposition entre l'ayurvéda et la médecine moderne est néanmoins atténuée par les pratiques nomades des Indiens qui ont souvent recours aux deux disciplines.

Une amitié et relation professionnelle complémentaire

À mesure qu'elles progressaient dans leur carrière, les relations des deux amies s'étaient distendues. Le Docteur Sujatha adressait de temps en temps ses patients au Docteur Paul lorsqu’elle réalisait qu’ils pouvaient être traités plus efficacement par la médecine moderne. Elle lui confia aussi le suivi de la myopie de ses deux fils. Les examens ophtalmologiques des enfants permettaient aux deux amies de se revoir et de prendre des nouvelles. Lorsque les garçons rentrèrent à l'université elles prédirent contact jusqu'à ce que plusieurs années plus tard, Sujatha implore le Docteur Paul de la recevoir au plus vite et ce qu'elle fit sans hésiter.

 

Sujatha, une docteure considérée comme une "charlatane" par ses proches

Sujatha, jeune et ambitieuse, était issue d’une famille d'universitaires brillants. Après le lycée, elle réussit les concours d’entrée sélectifs en médecine mais manqua d'un seul petit point la place tant convoitée en médecine moderne. Son bon classement lui permettant d'accéder à toutes les autres branches des métiers de la santé, elle choisit la médecine ayurvédique.

Travailleuse acharnée, elle termina major de sa promotion puis, se découvrant une passion pour les maladies oculaires, elle entreprit de se spécialiser dans ce domaine.

Malgré tout le temps qu'elle consacrait à l'étude des textes védiques, Sujatha fut rapidement supplantée par les avancées ultra-technologiques de l'ophtalmologie. Bonne joueuse, elle continua cependant d'essayer de s'adapter.

Finalement rattrapée par la limite de son choix de carrière, son tempérament ensoleillé s'assombrit un peu tandis que d'autres démons bien plus redoutables que la frustration la guettaient dans son propre foyer. Malgré les différences de caste et les objections familiales Sujatha tomba amoureuse puis épousa un ingénieur employé dans une administration publique. Leurs premières années furent remplies de joie et d’optimisme. Au fil du temps elle remarqua que son mari se moquait régulièrement de sa profession en n'hésitant pas à la traiter en public de « charlatane ».

Toujours positive Sujatha s'efforçait de prendre ces remarques désobligeantes avec philosophie tout comme elle ignorait les manifestations de haine que lui vouait sa belle-mère qui, par bonheur, ne vivait pas avec eux. Sujatha se consacrait sans jamais baisser les bras à son foyer et à son métier en se promettant, lorsque ses enfants rentraient à l'université, de pouvoir enfin s'occuper d'elle-même. Rien ne se déroula comme prévu. Son beau-père fut emporté brusquement par la maladie et sa belle-mère s'installa du jour au lendemain dans leur foyer. La descente aux enfers de Sujatha ne faisait que commencer. Après la période initiale de deuil, la mère de son mari entreprit avec l'assentiment de ce dernier de prendre le contrôle de la maison d’une main ferme. Les petites libertés et les plaisirs simples que s’octroyait Sujatha furent progressivement réduits à peau de chagrin, mais elle tint bon.


Voie sans issue

Sujatha parvint à passer de moins en moins de temps chez elle. Elle inventait de nouvelles tâches à l’hôpital ou prolongeait celles qui existaient déjà. Elle se plongea dans l'étude de manuscrits anciens afin d'y chercher de nouvelles applications jusqu'à ce qu'une succession de menus changements dans la maison attire son attention. Du linge sale traînait dans les escaliers. Le gaz restait allumé toute la journée. Des objets disparaissaient. N'osant pas aborder le sujet de front avec sa belle-mère, Sujatha interrogea son employée de maison.


— Ama est de plus en plus négligente. Si par malheur j'ose lui faire une remarque, Ama rentre dans une colère noire, répondit-elle au bord des larmes.

Lorsque l'employée donna sa démission, Sujatha décida d’aborder le sujet avec douceur. Sa belle-mère
qui ne l’avait jamais appréciée, sortit de ses gonds. L’affaire s’arrêta là.


Absorbée par les démarches d’admission à l’université de son fils cadet, Sujatha relégua à l’arrière-plan l'accumulation de problèmes domestiques les attribuant aux symptômes de la vieillesse jusqu'à ce que la vérité éclate. Le médecin finalement consulté diagnostiqua un Alzheimer avancé. En dépit des conflits et des violences verbales quotidiennes, le mari de Sujatha refusa que sa mère soit placée dans une institution.


Il chargea Sujatha de s'en occuper à sa place, ce qu’elle fit sans broncher. Désormais débarrassée des contraintes de la raison et des convenances, la vieille femme semblait prendre un malin plaisir à torturer Sujatha jusqu'au jour où, pâle comme la mort, elle se réfugia dans le cabinet du Docteur Paul.

En finir


La veille au matin, avant de partir à l’hôpital et après s’être levée tôt pour préparer les repas de la journée, Sujatha avait lavée et habillée sa belle-mère. Elle employait une aide à temps partiel pour la surveiller en son absence et avait déjà réduit son temps de travail au minimum possible pour la soulager. Deux heures plus tard, l'employée l'appela pour lui déclarer qu'elle quittait immédiatement la maison. Sujatha se précipita chez elle. La porte d’entrée était grande ouverte. Sa belle-mère entièrement nue dans le salon enduisait les murs et tous les meubles de la maison de ses propres excréments. Sans même réfléchir, Sujatha s'empara du premier bâton qu'elle trouva dans le jardin et se mit à frapper méthodiquement sa belle-mère.

Lorsqu'elle reprit ses esprits elle était horrifiée et dégoûtée d’elle-même.


En sanglots, elle passa la journée entière à nettoyer sa belle-mère et toute la maison. Elle ne dormit pas de la nuit. Tournant et se retournant dans son lit, elle imaginait les différentes façons de tuer celle qui avait détruit son foyer et sa vie tout entière. Le lendemain matin, elle se réveilla avec un mal de tête insupportable et décida de voir le Docteur Paul.

À la fin de son récit, Sujatha murmura d’une voix brisée :
— Je veux qu’elle meure. Dis-moi que je suis un monstre.

Le Docteur Paul ne sut comment lui répondre...

 

 

Ce texte conclut les récits du Docteur Paul. Chacun d'entre eux relatait les belles rencontres du Docteur avec les patientes qui ont accepté de lui ouvrir leur cœur. Nous avons été heureuses de vous les faire découvrir et nous espérons grâce à elles avoir soulevé un coin du voile posé sur les mystères de cette Inde qui continue, sans doute encore longtemps, de nous surprendre, de nous révolter et de nous enchanter.
Frédérique Brengues-Rolland

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