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« Jusqu’à ce que la mort nous sépare » : ce que nous apprend le mariage de Susanna M

Tandis que de nombreuses sociétés affichent un retour vers des valeurs morales ou identitaires séparatistes qu’en est-il de l’Inde d’aujourd’hui ? Les différences et les rigidités persistantes continuent de séparer les individus et les condamnent à se réfugier dans la clandestinité. Le récit qui suit, bien qu’appartenant à une femme ayant grandi dans l’Inde coloniale, n’est-il pas terriblement moderne et pour le moins pertinent ?

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Le Docteur Paul se souvient très bien de Susanna M. Une vieille dame de quatre-vingt-dix ans qui était entrée ce soir-là dans son cabinet d’un pas léger et presque dansant. Frêle, élégante, les décennies avaient glissé sur ses épaules sans vraiment s’y accrocher. Son sourire calme et lumineux affichait la paix qu’elle avait faite avec la vie.

La vieille dame consultait pour un glaucome. Gynécologue, elle avait cessé de pratiquer depuis bien longtemps. Ce jour-là, la pluie tombait sans discontinuer sur Thrissur. Une pluie épaisse, collante, qui ralentit tout. Son examen terminé, elle hésita à partir. Encouragée par la bienveillance silencieuse du Docteur Paul, elle se mit à parler. 

Susanna M. était née au tout début  du XXᵉ siècle. Elle avait vu la Seconde Guerre mondiale, la fin de l’Empire britannique, la naissance de l’Inde indépendante. Diplômée du prestigieux Christian Medical College de Vellore à une époque où les médecins femmes étaient une rareté absolue, elle avait accepté un poste bien rémunéré dans un hôpital britannique en Éthiopie.

Issue d’une famille chrétienne aisée du Travancore central, elle avait dû se battre contre les préjugés de classe, de caste et, surtout, contre l’autorité d’un père autoritaire pour faire ses études et avait dû affronter aussi la nouvelle épreuve d’un mariage arrangé juste avant son départ.

Rompue au combat, elle régla le problème avec une efficacité redoutable et se montra volontairement odieuse avec chaque prétendant venu "voir la future épouse". Le jour du départ arriva sans qu’aucun mariage ne soit en vue. La famille, désespérée, la laissa partir après lui avoir arraché la promesse de rester célibataire jusqu’à son retour. On l’exhorta à ne fréquenter aucun homme. À l’époque, le contrôle social était d’une rigueur implacable.

Les chemins de la liberté 

De Bombay à Djibouti le voyage se fit par bateau puis par la route jusqu’à Addis-Abeba. Les  premiers mois furent grisants : nouveau travail, nouveau pays, sans parler des soins qu’elle  prodiguait à des membres de la famille royale éthiopienne. Une fois l’excitation retombée, Susanna  M se mit à explorer la région, parfois accompagnée, souvent seule. Elle acheta une vieille voiture et apprit à conduire. C’est lors de l’une de ces excursions que tout bascula. 

En route vers un site archéologique, sa voiture tomba en panne. Le radiateur avait éclaté. Elle attendit, confiante. Les routes étaient sûres à l’époque. Les soldats britanniques et américains circulaient souvent dans la région. Une femme seule, bien habillée, avait plus à craindre les serpents et les animaux sauvages que les hommes.

Trois heures plus tard, une voiture s’arrêta.

L’homme qui en descendit était élégant, avenant, les traits indéniablement Indiens. Ils commencèrent à parler, puis à se présenter. À leur grande surprise ils découvrirent qu’ils venaient tous deux du Kerala. Leurs maisons natales n’étaient séparées que de dix kilomètres. Lui était hindou, un Menon : caste guerrière, fière, historiquement liée aux familles royales. Elle, était chrétienne. Dans le Kerala de leur jeunesse, ils n’auraient jamais échangé un mot. Ni la religion, ni la caste, ni même la stricte séparation des sexes ne l’auraient permis. Mais la magie de la langue maternelle fut tel qu’ils se mirent spontanément à parler opéra. Il s’appelait Rajesh Menon et prospérait dans les affaires à Addis-Abeba. Susanna M l’intégra aussitôt à son cercle d’amis. Très vite, ils se retrouvèrent chaque week-end. La saveur de leur culture commune et de leur humour partagé, fit le reste. Fous amoureux ils décidèrent de se marier et de braver les interdits religieux et élaborèrent une stratégie pour mettre leurs familles au pied du mur.

Rajesh qui n’était guère croyant proposa sur le ton de la rigolade de se convertir au christianisme. Susanna fut d’abord choquée, puis conquise. 

« Ce qui comptait pour moi, affirma-t-elle au Docteur Paul c’était que nous vivions ensemble… Et  que nous soyons enterrés ensemble. »

Devenu Richard Moses après son baptême, il pouvait enfin épouser Susanna. Pour annoncer la nouvelle à sa famille, Susanna usa d’un stratagème redoutable. Le jour de leur arrivée à Bombay, elle fit publier une annonce matrimoniale dans le Malayala Manorama, le journal le plus lu du Kerala. Le lendemain matin, lorsque sa mère parcourue la  rubrique matrimoniale elle s’évanouit. Fit un AVC. Son père déclara sa fille morte. 

Mariages interreligieux: une tolérance mitigée. 

Les mariages interreligieux ne sont plus proscrits en Inde, mais ils restent néanmoins complexes et parfois difficiles selon le contexte. La loi appelée Special Marriage Act votée en 1954 permet à deux personnes de religions différentes de se marier sans conversion religieuse. Ce mariage est légal et reconnu par l’État, même si les familles ou les communautés s’y opposent. 

L’acceptation sociale de ces unions dépend toujours de la religion, de la région, du milieu social et du genre puisque les femmes subissent le plus de pression. Dans les grandes villes (Delhi, Mumbai, Bangalore, Chennai) les mariages « mixtes » sont de plus en plus acceptés alors qu’ils restent très mal vus dans les zones rurales ou très conservatrices. 

Certaines combinaisons sont plus sensibles que d’autres. L’union Hindou/musulman reste la plus controversée, l’union Hindou/chétien/ Sikh ou Jaïn est souvent mieux tolérée.

Susanna et Rajesh ont pâti d’une double peine : celle de la caste et de la religion. 

Bien plus tard, Susanna fut enfin autorisée à revoir sa mère, à condition de ne jamais venir avec « ce vaurien ». Rajesh reprit son nom. Elle conserva le sien. Ils vécurent heureux, séparés pendant leurs séjours au Kerala, se retrouvant seulement au port, au moment du départ. À la retraite, ils rentrèrent définitivement en Inde.

Sans enfants, Susanna voulut vivre près de ses sœurs. Elle s’investit dans une œuvre caritative liée à l’Église. Rajesh s’en éloigna de plus en plus. Il restait un étranger. Elle acheta un caveau commun. Il ne protesta pas. Un matin, il fit une crise cardiaque. Sentant la fin proche, il demanda un téléphone et appela aussitôt un cousin pour lui exprimer ses dernières volontés.

« Quand je mourrai, dit-il, ramenez-moi dans le bosquet ancestral. Incinérez-moi selon nos rites. Je  suis un Menon. » 

Susanna se tut et respecta son choix.

Susanna se tourna vers la fenêtre du cabinet pour observer le soleil qui pointait à travers les nuages  de pluie… 

« Vous voyez Docteur : nous qui avions promis de rester unis : “Jusqu’à ce que la mort nous  sépare.”  et bien jamais je n’aurais imaginé que la mort nous éloignerait au point de nous refuser même l’au-delà. Mais peu importe. Nous avons eu une belle vie. Je reposerai seule, et j’en suis en paix. ».

Bouleversée, le Docteur Paul la regarda pleurer longuement. 

On estime aujourd'hui que 5 à 10% des mariages en Inde sont inter-castes tandis que seul 2% des mariages se font entre personnes de différentes religions. Certains politiciens envisagent toujours d'interdire ces mariages ou de les restreindre grandement, au nom du combat contre les conversions "forcés".

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