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Décès de l'écrivain Liu Yichang, inspirateur de «In the Mood for Love»

Par Gérard Henry | Publié le 10/06/2018 à 14:11 | Mis à jour le 11/06/2018 à 09:46
Photo : Liu Yichang - @Hong Kong Association of Cultural Industries
Liu Yichang écrivain hongkongais In the mood for love

La renommée internationale prend parfois de longs chemins détournés. Liu Yichang, né en décembre 1918, était  un vieux monsieur, un écrivain presque centenaire qui avait derrière lui de nombreux romans et nouvelles en langue chinoise, et s’il était très connu à Hong Kong et en Chine, il ne l’était guère au-delà, car il a été peu traduit.

Mais un jour, un jeune Chinois qui se disait cinéaste est venu frapper à sa porte, et lui a demandé un de ses romans. Il le lui donna et intrigué, téléphona à l’un de ses amis poètes, Leung Ping Kwan, pour lui raconter l’affaire. Celui-ci lui demanda le nom du cinéaste en question. "Quelque chose comme Wong Kar-wai", répondit-il. Et ce petit roman donné comme graine semée au vent, allait germer dans la tête de notre cinéaste pour refleurir quelques années plus tard au cinéma très transformé sous le titre de "In the Mood for Love".

Le film sortit avec le succès que l’on sait, mais en Occident, peu remarquèrent la mention du romancier en tête du film, jusqu’à ce qu’une traductrice nommée Pascale Guinot le propose en version française. Le roman s’appelle "Tête-Bêche" et parut aux Editions Philippe Picquier en 2003 avec en couverture une photo de Maggie Cheung et de Tony Leung, les deux acteurs vedette du film.

Un écrivain immigré de Shanghai

Comme la majorité des Hongkongais de la vieille génération, Liu Yichang est un immigré, venu de Shanghai en 1948, quand Shanghai, prise entre Japonais, troupes du Kuomintang et troupes communistes commençait à se décomposer. Journaliste, il commença à écrire des nouvelles à Shanghai où il créa la société littéraire de Huai Zheng et publia des œuvres du poète symboliste Dai Wangshu, le traducteur de Baudelaire. Il chercha ensuite fortune un moment à Singapour et en Malaisie avant de se fixer à Hong Kong où il publia un premier roman intitulé "Jiutu", The Drunkard en anglais non traduit en français mais parfois mentionné  comme "Soiffard". Paru en 1963, il eut un grand succès et connut même en 2010 une adaptation cinématographique par le réalisateur hongkongais Freddie Wong. 

 

runkard Liu Yichang  Lau & Mrs. Wong
Scène du film The Drunkard adapté par Freddie Wong

Un pionnier de la littérature moderniste à la plume très prolixe

C’est l’histoire d’un écrivain désenchanté qui aspire à de meilleures choses mais est réduit à écrire des histoires d’arts martiaux et des feuilletons ou scénarios obscènes et finit par sombrer dans l’alcool, mais c’est surtout le premier roman chinois qui utilise la technique du flux de conscience, chère à la littérature moderniste d’un James Joyce ou de Virginia Woolf.

Liu Yichang, très prolixe a écrit des dizaines de feuilletons et créa également une revue chinoise en 1985, intitulée "Littérature de Hong Kong", toujours existante, dont il fut le rédacteur en chef jusqu’en l’an 2000 et dans laquelle il promut inlassablement la littérature hongkongaise. C’est l’un des pionniers de cette littérature moderne hongkongaise, il fut d’ailleurs longtemps président de l’association des écrivains. 

 

Littérature de Hong Kong Liu Yichan
Premier numéro de la revue "Littérature de Hong Kong" avec Liu Yichang en couverture

 

Tête-bêche capture l’atmosphère des années 60

Ce roman "Tête-bêche" (1972) qui allait inspirer Wong Kar-wai doit son titre à une expression empruntée à la philatélie, qui décrit deux timbres imprimés parallèlement en sens inverse. Il parut d’abord en feuilleton sur 100 jours dans le Singtao Evening Post à partir du 18 septembre 1972. De ce titre, il créera deux personnages, qui vivront, pourrait-on dire « tête-bêche », c’est à dire à l’intersection du même temps, témoins des mêmes incidents, parcourant les même lieux, se croisant, sans jamais se rencontrer. L’un est un homme dans la cinquantaine, Chun Yubai, rentier, dont les petits incidents du quotidien sont un prétexte à évoquer son passé et ses souvenirs notamment de son existence précédente à Shanghai dont il se repaît avec un plaisir non dissimulé. L’autre est Ah Xing, une jeune fille qui vit au contraire totalement dans le présent, dans un rêve éveillé, s’imaginant un futur de vedette de la chanson et du cinéma. La musique, les vieilles chansons, reviennent sans cesse d’une manière lancinante, comme dans le film. Les deux personnages flânent dans les mêmes lieux, les rues du quartier populaire de Mongkok mais ne se connaissent pas. Leur seule rencontre a lieu dans un cinéma où ils se trouvent assis côte à côte, s'observant sans échanger un mot, après quoi ils feront un rêve érotique l’un avec une très jeune fille, l’autre avec un homme jeune et extrêmement beau.

 

In the mood for love WOng kar wai
"In the mood for love" de Wong Kar-wai, inspiré par le roman de Liu Yichang "Tête-bêche"

 

Ce roman sorti en 1970, n’eut tout d’abord guère de succès, sans doute parce qu’il ne contient ni intrigue, ni événements notoires, est cependant d’une écriture novatrice, faite de souvenirs, de rêve et de soliloques intérieurs. Liu Yichang est un observateur sensible et recrée avec justesse toute l’atmosphère des années 60 à Hong Kong, époque où la cité est en pleine mutation, où la révolution culturelle crée une insécurité parmi la population avec des bombes explosant dans les rues. Liu Yichang décrit avec une extrême précision les objets, coutumes de l’époque, les icones de la culture populaires chinoises et occidentales, dessinant une image riche et saisissante de ce Hong Kong en pleine mutation.

Quand un cinéaste ressuscite un écrivain

À la première lecture on ne voit guère le lien avec "In the Mood for Love" sinon dans son atmosphère nostalgique. Puis on découvre, en lisant la biographie de Liu Yichang que les souvenirs de son personnage sont les siens propres, et que le personnage de "In the Mood for Love", interprété par Tony Leung, a de nombreuses similitudes avec celui de l’auteur lui-même, inspirateur du film. Wong Kar-wai dit d’ailleurs de "Tête-bêche" que le style en est un véritable langage cinématographique, de la lumière et de la couleur, de la musique et des images intriquées les unes dans les autres. 

Ce n’est pas la première fois qu’un cinéaste ressuscite un écrivain. On se réjouit pour Liu Yichang qui, alors âgé de 85 ans  goûta à ce moment un petit bonheur inattendu. Il continua à écrire mais devenu en début d’année de santé très fragile, il est décédé vendredi 8 juin entouré de sa famille quelques mois avant son centenaire que son épouse, ses amis et proches s’apprêtaient à lui fêter en décembre.

On peut trouver certaines traductions anglaises en librairie et la traduction en français de "Tête-bêche" à la librairie Parenthèses.

 

Liu Yichang avec Freddie Mac
Liu Yichang et sa femme en mars 2017 en présence de Freddie Wong, réalisateur du film "The Drunkard" - Photo Freddie Wong

 

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Gérard Henry

Gérard Henry

Ecrivain, journaliste et critique d’art, Gérard Henry est l’auteur de nombreux catalogues d’artistes, des Chroniques hongkongaises (Editions ZOE/2008) et de Hong Kong dans la tourmente, (essai, Editions Hermann/ 2010)
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