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HISTOIRES D'OZ - "La pastèque"

 

L'auteur de La Pastèque, Georges-Goulven Le Cam est né en Bretagne en 1960, il est écrivain et illustrateur. Angliciste de formation, installé en Australie depuis plusieurs années, il enseigne le français dans une université victorienne. Il a effectué de nombreux voyages sur les traces des navigateurs d'antan et collaboré à plusieurs publications en tant que dessinateur humoriste. Anthropologue et historien, il se spécialise dans les sociétés australes

 

 

 Il a signé plusieurs ouvrages consacrés aux antipodes, dont un, situé chez les Maoris, destiné au jeune public. Lorsqu'il n'enseigne pas, il essaie de répéter les fabuleux voyages des Ancêtres du Rêve entre les plaines arides du centre rouge, la Terre d'Arnhem, les plateaux du High Country, les pics rocheux de Tasmanie et les pentes du Mont Kosciuszko.

Son dernier ouvrage, L'Australie : au-delà du rêve (Presses Universitaires de Rennes, 2011) est un panorama historique et social de la nation australienne. Avec sa nouvelle La Pastèque, il a souhaité « compléter ce sobre compte-rendu par une flânerie plus littéraire, et entrouvrir, par le biais de la nouvelle, les portes de l'imaginaire ».

 

La pastèque

Les yeux du bambin jetaient des éclairs têtus. Accroupi comme un lutteur de sumo miniature, l'enfant observait, dans la chaleur moite d'un été queenslandais, le croissant d'une juteuse pastèque.

A sa gauche, noyée dans l'ombre de fougères géantes, frémissait la poitrine frustrée de son père. A sa droite, caressée par la brise de l'après-midi, palpitait en contrepoint la gorge féline de sa mère.

Deuxième journée du Bras de Fer.

« Incroyable ! », s'exclama Guillaume, d'une voix rauque qui rappelait le crissement d'un cacatoès.  « Olivier sacrifierait son pouce pour un bout de gâteau, et pourtant, regarde moi ça… »

Olivier gardait la pupille vissée sur le fruit détesté, boudant l'appât posté près de sa fourchette : une délicieuse pile de Tim Tams au chocolat. Le marché était pourtant simple : pas de pastèque, pas de Tim Tams. Mais Olivier restait de marbre. « On ne peut pas continuer comme ça, tout de même », gémit Isadora. « Il n'a rien mangé depuis hier matin. My God ! » Les ongles maternels dessinèrent trois sillons angoissés dans le pain de mie. « Ses petits bourrelets fondent à vue d'œil ! »

Le torse  paternel se gonfla comme une baudruche : « Mon fils doit surmonter sa phobie des pastèques ! Je ne vais tout de même pas céder aux caprices d'un petit diable incapable de dire son nom ! »

 Pour étrange qu'elle fût, la chose était vraie. Le gamin, qui avait fêté son troisième anniversaire un mois auparavant, ne pouvait – ou ne voulait – proférer un seul son reconnaissable, ni dans le français de son père, ni dans l'anglais de sa mère. Ses lèvres demeuraient scellées l'une à l'autre comme les deux moitiés d'une praire rétive. Seules, les pulsions de la faim les forçaient, parfois, à s'entrouvrir pour libérer des torrents de gargouillis cacophoniques. En ces rares occasions, Olivier condamnait tous les tympans proches à une torture prolongée. Mais autrement, rien. Pas même un murmure.

Tout cela n'enchantait guère le père. Professeur de littérature dans une vieille université parisienne, et partisan quelque peu sectaire des théories freudiennes, cet érudit au cheveu rare se vantait à qui voulait l'entendre – et à qui ne le voulait pas – qu'il comprenait dans le détail les entrelacs sinueux de l'esprit. Le silence du fils était donc fort contrariant pour ce Maître Absolu du verbe. Mais là, ce dégoût irrationnel des pastèques, c'en était trop !

 Et pourtant, ces vacances sous les tropiques australiens avaient si bien commencé. Ballades langoureuses sur de longues plages sorties tout droit d'un paradis de carte postale. Inspection de koalas dans un intime petit sanctuaire niché dans la forêt. Massage New Age sous les doigts experts d'une adepte des harmonies cristallines. Et en bonus, découverte de la flore locale et de la tradition aborigène. Certes, « les histoires enchanteresses du Rêve », comme disait la brochure, semblaient à Guillaume un peu naïves. Du haut de ses certitudes, celui-ci s'efforçait de ne pas sourire lorsque le guide expliquait comment son Ancêtre magique avait créé ce point d'eau, là-bas, sous le bosquet, ou comment il s'était fondu dans cette grosse roche après avoir fendu le crâne – tchik ! tchak ! – du fourbe Dingo. Amusant, d'ailleurs, et un peu bizarre aussi, ce petit vieux qui les avait suivis à la trace durant la visite, et insisté, en fin de parcours, pour leur faire don d'une lance. Le professeur n'avait pas bien compris ce que l'aïeul édenté avait grommelé, il avait cru saisir les mots « Dreaming » et « child », mais rien n'était moins sûr. 

Le souvenir de ce vieil original ramena le père au problème qui l'occupait : ce fils réfractaire. Guillaume décrypterait le mystère de la pastèque, il le jurait sur la tête de Sigmund ! Il extirperait des tréfonds mentaux d'Olivier la raison secrète de cette pathologie !

Sûr de sa science, le chercheur adopta une pose de profonde méditation. Ses paupières s'abaissèrent, son front se plissa, l'étoile protectrice de ses doigts recouvrit ses oreilles… Les chandelles de l'intuition vacillèrent, puis soudain : « Ahhhh ! J'ai la réponse ! » grimaça-t-il avec suffisance en se tournant vers sa compagne. « C'est toi qui, la première, a présenté ce fruit à Olivier.  C'est toi aussi qui as découpé la pastèque en lamelles sous son nez. Toi, sa mère ! »

« Great, Guillaume ! Je suis donc la mère de mon fils. Je savais bien qu'il y avait quelque chose qui m'échappait. Something I could not put my finger on… »

« Epargne-moi tes railleries, ma douce. Ecoute, la tranche de pastèque est sans aucun doute un symbole phallique – une image grossie du petit croissant lové entre ses jambes. En plongeant ton couteau dans son fruit, tu as tout bonnement castré ce petit bonhomme. La réponse est claire : la pastèque représente la peur du fils de se faire émasculer par la mère. C'est du Freud classique ! »

Regard maternel horripilé.

« Guillaume, tu ne vas pas encore une fois passer ta famille au filtre psychanalytique ! Et puis, si je comprends bien,  tu es en train de me dire que j'ai perturbé mon bébé – that I screwed up Oliver ? Et que je suis responsable de son aversion des pastèques ? »

 « Mais non, mon chou, il n'y a là rien de personnel, vois-tu », ajouta l'universitaire avec un gloussement de potache. « Tous les petits garçons connaissent un jour la peur d'être castré, quand ils se rendent compte qu'ils ont quelque chose sous le nombril que les filles, et que leur mère, n'ont pas. Il suffit alors du bon déclencheur pour faire jaillir cette angoisse – par exemple une tranche de pastèque et une mère qui manie le couteau. Toi, ma chérie, n'a été rien d'autre qu'un déclencheur. »

Guillaume fit courir un doigt beaucoup trop satisfait sur son téton gauche. « Et toc, un point pour le Freudien ! » se félicita-t-il en son for intérieur.

« Mais alors, Herr Doktor, » maugréa Isadora en décochant à son mari un regard de suie, « qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? On attend qu'Olivier parvienne à l'étape suivante du développement infantile : l'envie des glandes mammaires ? »

« Cet air narquois ne te sied pas, mon ange. Non, tout simplement, il suffit de changer la forme et l'apparence de la pastèque. Il faut lui enlever sa valeur sexuelle. Et pour être sûr de mon coup, je vais rediriger l'attention d'Olivier sur une autre cible. »

Se frottant les mains, l'orgueilleux savant disparut entre les deux racines géantes d'un vieux kauri, pour fouiller dans la glacière du pique-nique. Il revint en sautillant quelques instants plus tard, avec à la main (a) une barquette remplie de jolis petits cubes de pastèque et (b) une concoction fruitière exhalant de symboliques fragrances : une splendide banane nichée entre deux pêches veloutées.

« Et maintenant, observe… », chuchota Guillaume tout en portant un morceau de la pastèque recalibrée vers la moue rebelle de son fils.

Isadora observa. La moue resta plantée sur les lèvres du chérubin. Le regard d'acier ne se dilua pas. Et le cœur qui battait dans le thorax paternel fit un bond. « C'est absurde ! »  crachota Guillaume tel un diable de Tasmanie. « Allez, Olivier, regarde… » (il agita un frénétique cube de pastèque sous le nez de son fils). Ne me dis pas que ça ressemble à une banane ! »

L'enfant demeura impassible.

 « Ta théorie prend l'eau, my dear Guillaume… » susurra Isadora en étouffant un petit rire. Sanglot du père : « Olivier, tu ne peux pas laisser tomber Freud… » Le ventre lacéré par la déception, Guillaume laissa choir la cuillère et son petit cube.

Mais après quelques secondes – Paf ! – il frappa sa paume gauche de son poing droit. Pas question de s'avouer vaincu ! La quête fanatique de la Vérité reprit. Il essaya le modèle pavlovien de stimulus-réaction, et sifflota – pour faire saliver son fils – la musique publicitaire de Yogyog, le yahourt préféré d'Olivier. Peine perdue ! Il essaya l'approche par conditionnement  et roucoula 87 fois, à l'oreille d'Olivier, « les pastèques sont siiiiiiiiiii bonnes, je désiiiiiiire une pastèque, donne-moaaaaaaaaa  une pastèque ». Chou blanc ! Il essaya la psychologie inverse : « Olivier, ne t'avise pas de toucher à cette pastèque ! » Mais la psychologie refusa tout net d'être prise à rebrousse poil. Il essaya le structuralisme : si la pastèque était négative et la banane positive, il suffisait de dévaloriser la seconde pour rendre la première appétissante, selon le principe des vases communicants. Faillite totale : les efforts de Guillaume pour avaler la banane avec un ostensible dégoût n'eurent aucun effet sur la pastèque. Le chercheur compulsif s'aventura même sur les sables mouvants de la Déconstruction : comment pouvait-on détester un objet dont l'identité était en fait floue et indistincte – la forme ronde de la pastèque ne se retrouvait-elle pas, par exemple, dans le cercle du soleil, dans la courbe d'une tête humaine, dans la pelote du scarabée bousier ? De nouveau, ce fut le bide : les croquis griffonnés par Guillaume pour prouver la fluidité de la pastèque se heurtèrent à un bambin imperturbable. ( A suivre)

 

Suite et fin dans notre Edition de demain

Melbourne (www.lepetitjournal.com/melbourne) Mercredi 23 Janvier 2013

Les quatre nouvelles gagnantes seront disponibles à partir du 22 janvier sur emue.fr en ebook et pourront être téléchargées gratuitement jusqu'au 31 mars 2013 par les lecteurs du  petitjournal.com en utilisant le code LPJ OZ. 

 

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