Édition internationale

Conversation Francophone : la question qui change tout

Réunis le 9 juin dernier à l'initiative de l'Organisation internationale de la Francophonie, responsables politiques, chercheurs, artistes et experts du numérique ont récemment débattu de l'avenir des contenus francophones à l'ère de l'intelligence artificielle. Si les échanges ont largement porté sur la visibilité des œuvres, la souveraineté culturelle ou encore les biais des algorithmes, une question posée en fin de rencontre par la secrétaire générale de l'OIF, Louise Mushikiwabo, semble avoir déplacé le centre de gravité du débat. Derrière la découvrabilité se cache peut-être un enjeu plus fondamental encore : celui de la gouvernance de la donnée. Retour sur une conversation qui pourrait marquer une nouvelle étape dans la réflexion francophone sur le numérique.

 Louise Mushikiwabo Louise Mushikiwabo
À Paris, une question posée par Louise Mushikiwabo en fin de débat a ouvert une réflexion plus large sur la gouvernance de la donnée dans l'espace francophone. Photo YouTube
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 13 juin 2026

 

 

« Pourquoi ne pas utiliser les systèmes qui existent déjà ? »

 

 

La question de Louise Mushikiwabo arrive alors que la Conversation Francophone touche à sa fin. Depuis plus de 90 minutes, ministres, chercheurs, artistes et experts échangent sur la place du français dans les plateformes numériques, sur la visibilité des contenus francophones et sur les risques que l'intelligence artificielle fasse disparaître certaines cultures dans un océan de données anglophones.

La secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie pourrait conclure sur la nécessité de développer davantage d'outils francophones. Au lieu de cela, elle déplace le débat. La question est légitime.

Pourquoi vouloir reconstruire ce que d'autres ont déjà bâti ? Pourquoi chercher à créer de nouvelles intelligences artificielles alors que les grands modèles américains et chinois existent déjà ? Ne serait-il pas plus efficace de rendre ces systèmes plus francophones ?

Sur la scène, les réponses tardent à venir.

Pourtant, cette interrogation pourrait bien être la plus importante de toute la rencontre. Car elle oblige à regarder au-delà des algorithmes.

 

Le véritable pouvoir n'est pas dans l'intelligence artificielle

Depuis l'apparition de ChatGPT, le débat public se concentre souvent sur les performances des modèles d'intelligence artificielle. Qui possède le meilleur algorithme ? Quel pays développera l'outil le plus performant ? Qui prendra l'avantage dans cette nouvelle course technologique ?

Mais l'histoire récente du numérique raconte une autre réalité.

Google n'est pas devenu incontournable parce qu'il disposait uniquement du meilleur moteur de recherche. Netflix ne domine pas le marché parce qu'il possède simplement le meilleur catalogue. Meta ne doit pas son succès à la seule qualité de ses plateformes.

Tous ont bâti leur puissance sur une ressource beaucoup plus stratégique : la donnée.

Chaque recherche effectuée, chaque vidéo regardée, chaque achat réalisé, chaque publication partagée produit une information supplémentaire sur les comportements humains. Au fil du temps, ces milliards d'interactions deviennent une connaissance extrêmement fine des goûts, des habitudes et des préférences des utilisateurs.

Les algorithmes ne sont finalement que la conséquence de cette accumulation de données.

 

Mme Mona LAROUSSI, Directrice de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation  et la formation ;  M. Steven TALLEC, Co-fondateur d’Arvester ;  Mme Carole KAREMERA, Artiste et entrepreneure culturelle ;   M. Martin BOUJOL, Influenceur littéraire.
Modérateur Patrick SIMONIN. Pannelistes : Mona LAROUSSI,  Steven TALLEC, Carole KAREMERA, Martin BOUJOL

 

Ce qui n'a presque pas été évoqué

Durant la Conversation Francophone, les intervenants ont largement parlé des contenus. Des œuvres francophones. Des artistes. Des plateformes. Des infrastructures numériques. Des modèles d'intelligence artificielle.

En revanche, très peu ont abordé la matière première qui alimente l'ensemble de ces systèmes. La découvrabilité n'est pourtant pas produite uniquement par les contenus eux-mêmes. Elle est produite par les parcours qui conduisent à ces contenus.

Chaque recherche d'un internaute.

Chaque recommandation faite à un ami.

Chaque billet acheté pour un spectacle.

Chaque visite dans un musée.

Chaque livre consulté.

Chaque chanson écoutée jusqu'au bout ou abandonnée après quelques secondes.

Tout cela constitue une donnée. Et c'est cette donnée qui permet ensuite aux systèmes de recommandation de proposer de nouvelles découvertes.

La découvrabilité est donc autant une question de circulation de la donnée qu'une question de circulation des œuvres.

 

 

Deux visions du numérique

À mesure que les échanges avançaient, une ligne de fracture plus profonde apparaissait en filigrane.

D'un côté se trouve le modèle qui domine aujourd'hui l'économie numérique mondiale. Les données y sont considérées comme des actifs privés. Les comportements individuels sont collectés, analysés et monétisés. La valeur créée par les utilisateurs est principalement captée par les plateformes qui exploitent ces informations, au profit exclusif de leurs actionnaires.

C'est le modèle qui a permis l'émergence des GAFAM.

De l'autre côté émerge progressivement une réflexion différente, portée par plusieurs acteurs de la société civile francophone.

Dans cette approche, la donnée n'est plus seulement perçue comme une ressource commerciale. Elle devient un levier de connaissance collective. Les comportements individuels servent à enrichir la capacité d'une communauté à découvrir, apprendre, comprendre et transmettre.

Autrement dit, la valeur créée par les usages pourrait revenir à la collectivité plutôt qu'à la seule plateforme qui l'exploite.

Cette différence peut sembler abstraite. Elle est pourtant profondément politique.

 

Des chercheurs aux infrastructures

Cette réflexion n'est pas née avec l'arrivée de l'intelligence artificielle générative.

Depuis plus d'une décennie, le chercheur Brice Armel Simeu et son équipe du Laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l’ère du commerce électronique (LATICCE) de l'UQAM travaillent sur les mécanismes qui rendent les contenus visibles ou invisibles dans les environnements numériques.

Le concept même de découvrabilité, aujourd'hui repris par les gouvernements, les institutions culturelles et l'Organisation internationale de la Francophonie, doit beaucoup aux travaux du LATICCE menés au Québec en collaboration avec de nombreux partenaires internationaux.

Le constat est simple : la valeur ne réside pas uniquement dans les contenus eux-mêmes, mais dans les relations qui existent entre les œuvres, les artistes, les institutions, les territoires et les publics.

 

Du consommateur au citoyen numérique

Cette réflexion a progressivement conduit Brice Armel Simeu à développer la notion de « découvrabilité citoyenne », qu'il définit comme la capacité des citoyens à utiliser consciemment leurs interactions numériques pour influencer les mécanismes de recommandation. Dans cette perspective, chaque clic, chaque recherche, chaque écoute ou chaque partage devient potentiellement un acte de participation culturelle.

L'idée rompt avec une vision passive de l'utilisateur. Le consommateur n'est plus seulement celui qui subit les algorithmes ; il peut aussi apprendre à les orienter. Choisir délibérément des contenus francophones, interagir avec eux ou les recommander devient alors une façon de renforcer leur visibilité future au sein des plateformes.

Pour le chercheur, cette « découvrabilité active » constitue le troisième pilier d'un modèle de souveraineté culturelle numérique. Les plateformes et leurs algorithmes cessent d'être uniquement des outils commerciaux. Ils deviennent également des espaces où les citoyens peuvent agir collectivement en faveur de leur langue, de leur culture ou de leur territoire.

 

Des idées aux outils

À partir de cette logique est né OuiTogether, présenté récemment à Montréal. L'ambition du projet n'est pas de construire une nouvelle intelligence artificielle concurrente de ChatGPT ou de Gemini. Elle consiste plutôt à structurer les données culturelles et territoriales francophones afin de permettre aux moteurs de recherche, aux plateformes et aux intelligences artificielles de mieux comprendre les liens qui unissent les différents acteurs d'un écosystème culturel.

La logique est proche de celle qui anime d'autres initiatives émergentes comme Data Coop, portée notamment par Arnaud Nobile voire même celle de Binome AI qui propose une application utilisateur souveraine et autonome. Là encore, la réflexion porte moins sur la création d'une technologie supplémentaire que sur la gouvernance de la donnée elle-même. Comment organiser collectivement des informations produites par des communautés afin qu'elles servent d'abord l'intérêt commun plutôt que la seule création de valeur privée ?

 

La véritable question

À la fin de la rencontre, plusieurs intervenants ont tenté de répondre à la question de Louise Mushikiwabo. Faut-il développer des modèles francophones capables de rivaliser avec les géants américains et chinois ? Faut-il plutôt influencer les systèmes existants ?

La réponse se trouve peut-être ailleurs.

La Francophonie dispose aujourd'hui d'un atout que peu d'espaces linguistiques possèdent : une communauté de près de 390 millions de locuteurs répartis sur les cinq continents. Ce qui fera sa force demain ne sera peut-être pas sa capacité à construire une nouvelle intelligence artificielle, mais sa capacité à mieux comprendre, relier et valoriser l'intelligence collective produite chaque jour par cette communauté.

Derrière les débats sur les algorithmes, les plateformes et les contenus, la véritable question est donc peut-être beaucoup plus simple :

la donnée produite par les usages des francophones doit-elle être captée au profit de quelques plateformes mondiales ou peut-elle devenir un bien commun au service de l'ensemble de l'espace francophone ?

C'est probablement sur ce terrain que se jouera la prochaine étape de la découvrabilité.

 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Sujets du moment

Flash infos