Depuis la création de l'Organisation internationale de la Francophonie en 1970, jamais, les auditions des candidats au poste de secrétaire général n'avaient été rendues accessibles au public. Dans les heures qui ont suivi leur tenue devant les ministres des États membres, les quatre échanges ont été mis à disposition sur la chaîne YouTube de l'OIF. Près de quatre heures d'auditions, plusieurs dizaines de questions et plusieurs dizaines de milliers de mots offrent aujourd'hui un matériau inédit pour comprendre les visions des candidats. À partir des transcriptions intégrales et des données de visionnage, LePetitJournal.com a analysé leurs discours. Temps de parole, vocabulaire, thèmes dominants, réponses aux questions et engagement du public : derrière quatre candidatures se dessine une Francophonie en pleine évolution.


« Les mots des candidats racontent une Francophonie qui élargit son centre de gravité. »
Une première dans l'histoire de l'OIF
L'exercice constitue déjà un tournant.
Pour la première fois, les auditions des candidats au poste de secrétaire général, organisées devant les ministres des États membres, ont été intégralement rendues publiques après leur déroulement grâce à leur diffusion sur la chaîne YouTube de l'OIF.
Jusqu'à présent, les candidatures relevaient essentiellement des échanges diplomatiques entre États. Cette fois, chacun peut écouter les projets, les arguments et les réponses apportées aux questions des délégations.
Cette transparence ne modifie pas le processus de désignation. Le choix du prochain secrétaire général appartiendra toujours aux chefs d'État et de gouvernement réunis lors du XXᵉ Sommet de la Francophonie, à Phnom Penh, au Cambodge, en novembre prochain.
En revanche, elle offre aux observateurs un matériau inédit. Pour la première fois, il devient possible de comparer les quatre candidatures sur la base des mêmes critères : le temps de parole, les thèmes abordés, le vocabulaire employé, la manière de répondre aux questions et les priorités mises en avant. C'est cette lecture que propose ici LePetitJournal.com.

À retenir
Louise Mushikiwabo est la seule candidate dont l'allocution représente près de la moitié de l'audition, reflet d'une candidature de continuité largement construite autour d'un bilan. Les trois autres consacrent davantage de temps au dialogue avec les États.
Quatre candidats, quatre langages
À première vue, les différences semblent limitées. Tous parlent de jeunesse. Tous évoquent la langue française. Tous abordent la coopération, le numérique ou l'intelligence artificielle.
Mais lorsque l'on observe les mots qu'ils privilégient, leur fréquence et la manière dont ils structurent leurs réponses, les écarts deviennent beaucoup plus nets. Les choix lexicaux révèlent des conceptions différentes du rôle que l'Organisation internationale de la Francophonie est appelée à jouer.
Coumba Bâ construit une Francophonie de l'impact, de la gouvernance et de l'action.
Dacian Cioloș défend une Francophonie fondée sur la confiance, le dialogue et un partenariat renouvelé entre les États, avec une attention particulière portée à l'Afrique.
Juliana Amato Lumumba construit une Francophonie des peuples, des langues et de la participation, où la culture et le numérique deviennent des leviers de mobilisation.
Louise Mushikiwabo revendique une Francophonie des résultats, de l'organisation et de la continuité, en s'appuyant sur le bilan de son mandat.
Au-delà des différences de style, chacun propose une lecture singulière de l'avenir de l'organisation et des priorités qu'elle devrait porter.

L'intelligence artificielle s'impose comme un nouvel enjeu francophone
S'il est un sujet qui traverse les quatre auditions, c'est bien celui de l'intelligence artificielle.
Son omniprésence illustre la rapidité avec laquelle cette technologie s'est imposée dans les débats internationaux. En l'espace de quelques mois, elle est devenue un enjeu de souveraineté, de compétitivité, de diversité linguistique et de développement économique. Les candidats à la tête de l'OIF en font désormais un axe structurant de leur vision de la Francophonie.
Mais ils n'en parlent pas de la même manière.
Pour Louise Mushikiwabo, elle prolonge les travaux engagés sur la gouvernance numérique.
Coumba Bâ insiste sur la place du français dans les modèles d'intelligence artificielle et sur la souveraineté linguistique.
Dacian Cioloș met l'accent sur la production de données francophones et leur importance dans la compétitivité internationale.
Juliana Amato Lumumba propose la création d'une Alliance francophone de l'intelligence artificielle et des langues afin de préserver la diversité linguistique dans les grands systèmes numériques.
Si leurs approches diffèrent, les quatre candidats convergent sur un point : l'intelligence artificielle n'est plus un simple sujet technologique. Elle est devenue un enjeu politique majeur pour l'avenir de la Francophonie.
Revivez l'audition de Juliana Amato Lumumba (vidéo) et nos commentaires
La jeunesse devient un acteur économique
Le mot « jeunesse » est présent dans les quatre auditions. Mais son sens évolue.
Longtemps présentée comme l'avenir de la Francophonie, elle est désormais abordée sous l'angle des compétences, de l'emploi, de la mobilité, de l'entrepreneuriat ou encore des industries culturelles.
Les candidats parlent moins de transmettre que de permettre d'agir.
Cette évolution accompagne une autre transformation : le français n'est plus seulement présenté comme un patrimoine commun. Il devient aussi un levier d'insertion professionnelle et de développement.
Revivez l'audition de Dacian Cioloș (vidéo) et nos commentaires
Une organisation qui revendique désormais son rôle économique
Autre changement de vocabulaire : l'économie. Investissements, entreprises, innovation, financement, entrepreneuriat, chaînes de valeur ou missions économiques traversent les quatre auditions.
La Francophonie ne renonce évidemment pas à sa vocation culturelle.
Mais elle affirme désormais qu'une langue ne rayonne durablement que si elle permet aussi de créer des opportunités d'études, d'emploi, d'affaires et d'innovation.
La coopération économique n'apparaît plus comme un complément. Elle devient un pilier de l'action francophone.
La société civile n'est plus en périphérie
C'est sans doute l'évolution la plus discrète… mais aussi la plus profonde.
Pendant longtemps, la Francophonie institutionnelle s'est pensée presque exclusivement à travers les États et les gouvernements.
Or les auditions montrent une ouverture beaucoup plus large.
Elles témoignent d'un élargissement des acteurs évoqués par les candidats. Aux côtés des États apparaissent plus fréquemment les collectivités territoriales, les universités, les entrepreneurs, les diasporas, les créateurs, les organisations professionnelles et les organisations de la société civile. Cette évolution ne tient pas seulement au vocabulaire employé : elle traduit une conception plus ouverte de l'action francophone.
Chez Juliana Amato Lumumba, cette évolution est assumée. Sa « Francophonie des peuples » place les citoyens au cœur de l'action.
Dacian Cioloș insiste lui aussi sur un multilatéralisme qui associe davantage les territoires, les universités et les acteurs économiques.
Louise Mushikiwabo évoque la société civile comme partenaire de programmes déjà engagés, tandis que Coumba Bâ met davantage l'accent sur les opérateurs de la Francophonie et les administrations publiques, sans exclure les attentes des populations.
Ces différences de nuances sont importantes.
Mais toutes traduisent une même évolution : la Francophonie n'est plus seulement pensée comme une organisation intergouvernementale. Elle devient progressivement un écosystème où les États demeurent les décideurs, mais où les acteurs de terrain sont appelés à jouer un rôle croissant.
Pour les organisations de la société civile francophone, cette évolution est loin d'être anecdotique. Elle pourrait modifier durablement leur place dans les politiques francophones des prochaines années.
Revivez l'audition de Louise Mushikiwabo (vidéo) et nos commentaires
La découvrabilité s'installe dans le vocabulaire diplomatique
Parmi les termes qui témoignent le mieux de cette évolution figure celui de découvrabilité.
Développé au Québec à partir de travaux de recherche menés depuis une dizaine d'années sur les industries culturelles à l'ère des plateformes numériques, ce concept s'est progressivement imposé au cours des dernières années, à mesure que les systèmes de recommandation et l'intelligence artificielle sont devenus des intermédiaires incontournables de l'accès aux contenus.
Si le terme n'est encore utilisé que par une partie des candidats, son apparition au cours de ces auditions marque néanmoins une évolution significative. Elle montre que les enjeux de visibilité des contenus francophones dans les environnements numériques commencent à entrer dans le débat politique francophone.
Le sujet dépasse largement les seules questions techniques. Il traduit une prise de conscience politique : produire des contenus en français ne suffit plus. Encore faut-il qu'ils puissent être identifiés, recommandés et rendus visibles dans des environnements numériques largement dominés par les grandes plateformes et les modèles d'intelligence artificielle.
L'entrée de ce concept dans les échanges entre les candidats et les États montre que la découvrabilité n'est plus seulement un objet de recherche ou une préoccupation des milieux culturels. Elle s'inscrit désormais dans le champ des politiques publiques francophones et s'installe progressivement dans le vocabulaire diplomatique de la Francophonie. Elle illustre aussi le chemin parcouru par un concept développé au Québec, aujourd'hui mobilisé au plus haut niveau des débats sur l'avenir de l'espace francophone.

Les réponses complètent les discours
Les questions posées par les ministres déplacent souvent les priorités affichées dans les allocutions.
Chez Louise Mushikiwabo, elles ramènent le débat vers la francophonie économique, le financement des programmes et l'enseignement du français.
Chez Dacian Cioloș, elles l'amènent à préciser sa relation avec l'Afrique et sa conception du dialogue politique.
Juliana Amato Lumumba développe davantage ses propositions concernant le Sahel, la société civile et l'intelligence artificielle.
Coumba Bâ précise quant à elle les mécanismes de gouvernance, de financement et de mise en œuvre de son programme.
Autrement dit, les auditions montrent non seulement ce que les candidats souhaitent mettre en avant, mais aussi la manière dont ils réagissent lorsque les États les conduisent sur un terrain moins préparé.
Revivez l'audition de Coumba Bâ (vidéo) et nos commentaires
Les grands absents
Les mots racontent aussi ce qui s'efface. La littérature. La poésie. Le patrimoine. Les grandes œuvres. Ces thèmes demeurent présents, mais beaucoup plus discrètement qu'autrefois.
La culture est désormais abordée sous l'angle des industries culturelles, des plateformes numériques, des données, de la diffusion des contenus ou de leur découvrabilité.
Ce glissement ne traduit pas un désintérêt pour la culture.
Il montre que la Francophonie cherche désormais à inscrire son action culturelle dans un environnement profondément transformé par le numérique et les nouveaux usages.

Lecture
Louise Mushikiwabo domine en nombre de vues, tandis que Juliana Amato Lumumba enregistre le meilleur taux d'engagement. Ces données témoignent d'une mobilisation numérique, mais ne préjugent évidemment pas du choix qui sera effectué par les chefs d'État.
Une diplomatie qui change de visage
Au fil des auditions, un constat s'impose.
Les quatre candidats parlent finalement assez peu de ce qui a longtemps constitué l'image publique de l'Organisation internationale de la Francophonie : la coopération politique, la gestion des crises ou les relations entre États. À l'inverse, ils accordent une place beaucoup plus importante à l'intelligence artificielle, à la jeunesse, à l'économie, aux compétences, à l'innovation, à la mobilité, aux industries culturelles, à la découvrabilité ou encore à la société civile.
Ce déplacement est suffisamment net pour constituer, à lui seul, l'un des principaux enseignements de ces auditions.
L'OIF demeure pourtant avant tout une organisation politique. Depuis l'adoption de la Déclaration de Bamako en 2000, son action est largement associée à la prévention des crises, à l'accompagnement des transitions, à la démocratie, aux droits humains et au dialogue entre les États.
Ces thèmes n'ont pas disparu. Louise Mushikiwabo revient sur les crises politiques, les suspensions d'États et l'évolution des mécanismes d'accompagnement. Dacian Cioloș défend un multilatéralisme renouvelé fondé sur le dialogue. Juliana Amato Lumumba insiste sur la paix et la prévention des conflits. Coumba Bâ rappelle les responsabilités politiques de l'organisation.
Mais aucun des quatre candidats ne construit principalement sa candidature autour de cette dimension.

Les discours convergent au contraire vers une Francophonie appelée à agir sur un champ beaucoup plus large. Intelligence artificielle, économie, entrepreneuriat, mobilité, industries culturelles, jeunesse, découvrabilité ou société civile ne sont plus présentés comme des sujets périphériques : ils deviennent des composantes à part entière du projet francophone.
Ces évolutions ne sont probablement pas indépendantes les unes des autres. Elles traduisent l'élargissement progressif du champ d'action de l'OIF. Longtemps identifiée à la coopération politique, à la langue française et à la culture, l'organisation est désormais attendue sur des enjeux aussi divers que les transitions numériques, le développement économique, l'emploi des jeunes, la circulation des œuvres ou l'accompagnement des acteurs de terrain.
Il ne s'agit donc pas d'un recul de la mission politique de l'OIF, mais d'une redéfinition de son rôle. Les candidats décrivent une Francophonie qui ne se limite plus aux relations entre États. Ils dessinent une organisation capable de mobiliser également les collectivités territoriales, les universités, les entreprises, les créateurs, les diasporas, les jeunes et les organisations de la société civile.
En novembre, lors du XXᵉ Sommet de la Francophonie à Phnom Penh, les chefs d'État et de gouvernement choisiront un secrétaire général — ou reconduiront l'actuelle titulaire. Ils départageront quatre candidatures. Mais ces auditions montrent qu'au-delà des personnes, une évolution est déjà à l'œuvre : la Francophonie ne change pas seulement de priorités. Elle redéfinit progressivement sa manière d'agir et, peut-être, sa place dans le monde.
OIF : quatre candidats, quatre visions de la Francophonie
Méthodologie
Cette analyse repose sur l'étude des transcriptions intégrales des quatre auditions des candidats au poste de secrétaire général de l'OIF, sur la distinction entre allocutions et réponses aux questions, ainsi que sur les données de visionnage publiées par l'OIF sur sa chaîne YouTube. Elle ne vise pas à établir un classement entre les candidats, mais à mettre en lumière les principales évolutions observées dans leurs discours.
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