Édition internationale

Louise Beaudoin : « La découvrabilité est devenue une urgence nationale »

Devant des membres du Réseau Québec-France réunis en visio conférence, l’ancienne ministre Louise Beaudoin a consacré une conférence à un mot désormais central dans les débats culturels francophones : la découvrabilité. Derrière ce terme technique se joue, selon elle, une bataille existentielle pour la survie des cultures francophones dans l’univers numérique dominé par les plateformes américaines.

Louise Beaudoin Reseau Quebec FranceLouise Beaudoin Reseau Quebec France
Louise Beaudoin lors de son intervention consacrée à la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l’univers numérique, organisée par Québec-France. Photo Capture d'écran LPJ

« Si notre culture n’est pas présente sur les grandes plateformes numériques, nous devenons invisibles dans notre propre marché. » — Louise Beaudoin

 

 

C’est dans le cadre d’une rencontre organisée par le Réseau Québec-France que Louise Beaudoin a pris la parole depuis Montréal autour d’un sujet qui s’impose désormais dans les débats culturels et politiques francophones : la découvrabilité des contenus culturels de langue française dans l’univers numérique.

L’ancienne ministre, proche de René Lévesque et figure majeure de la diplomatie culturelle québécoise, n’intervenait pas ici comme simple observatrice. Elle a participé directement au comité-conseil ayant produit en 2024 le rapport La souveraineté culturelle du Québec à l’ère du numérique, document qui a ensuite mené à l’adoption de la Loi 109 sur la découvrabilité des contenus culturels francophones.

Durant près d’une heure, Louise Beaudoin a ainsi mêlé analyse géopolitique, réflexion culturelle et retour sur les travaux menés par le gouvernement du Québec afin de tenter de protéger la visibilité des contenus francophones dans un environnement numérique dominé par les grandes plateformes américaines.

 

Une bataille culturelle contre les plateformes américaines

L’ancienne ministre n’a pas cherché à atténuer son propos. À plusieurs reprises, elle a évoqué ce qu’elle considère comme une concentration dangereuse du pouvoir culturel et technologique entre les mains des géants américains.

Selon elle, ces entreprises ne contrôlent plus seulement les marchés culturels, mais influencent désormais les dynamiques politiques elles-mêmes. Elle a notamment fait référence à Donald Trump et aux tensions actuelles autour des réglementations numériques.

Pour le Québec, la situation est d’autant plus fragile que son marché culturel demeure limité. Louise Beaudoin a rappelé que le cinéma québécois atteint rarement plus de 10 à 15 % de parts de marché sur son propre territoire, ce qui constitue déjà une exception dans le monde occidental.

À titre de comparaison, elle a souligné que le cinéma canadien anglophone demeure largement absorbé par l’industrie culturelle nord-américaine. Pour elle, cette réalité démontre qu’une culture francophone minoritaire ne peut survivre sans politiques volontaristes.

 

Le rapport qui a changé le débat au Québec

Louise Beaudoin faisait partie du comité mis sur pied en 2023 par le ministre de la Culture du Québec afin de réfléchir à la souveraineté culturelle à l’ère numérique.

Ce comité a produit en 2024 le rapport La souveraineté culturelle du Québec à l’ère du numérique : rapport du comité-conseil sur la découvrabilité des contenus culturels.

Pour elle, ce document marque un tournant majeur dans la manière dont le Québec aborde désormais la culture numérique. Le rapport ne se limite pas à défendre les artistes : il cherche à redéfinir les mécanismes de visibilité des contenus francophones dans l’univers numérique mondial.

L’objectif n’est plus seulement de produire des œuvres en français, mais de s’assurer qu’elles soient effectivement visibles, accessibles et mises en avant sur les plateformes utilisées quotidiennement par les citoyens.

 

France, Francophonie et UNESCO : la stratégie internationale

Une grande partie de son intervention a porté sur la nécessité d’alliances internationales. Louise Beaudoin estime que le Québec ne peut mener seul cette bataille.

Elle a ainsi insisté sur l’importance du partenariat avec la France, qu’elle considère comme l’alliée naturelle du Québec sur ces questions.

Mais elle a également appelé la Organisation internationale de la Francophonie à jouer un rôle beaucoup plus offensif face aux grandes plateformes numériques américaines. Selon elle, la Francophonie devrait faire de la découvrabilité une priorité stratégique pour défendre la diversité linguistique mondiale.

L’ancienne ministre a aussi rappelé le rôle historique joué par le Québec et la France lors de l’adoption, en 2005, de la Convention de l’UNESCO sur la diversité des expressions culturelles.

Aujourd’hui, elle souhaite aller plus loin : le Québec milite désormais pour l’ajout d’un protocole spécifique portant sur les enjeux numériques et l’intelligence artificielle. Une bataille diplomatique qu’elle qualifie elle-même de « titanesque ».

 

 

La Loi 109 et la création d’un « droit à la découvrabilité »

L’un des éléments centraux de son intervention concernait la récente Loi 109 adoptée au Québec.

Cette loi introduit notamment dans la Charte québécoise des droits et libertés le droit à la découvrabilité des contenus culturels francophones. Elle prévoit également la possibilité pour le gouvernement d’imposer des obligations réglementaires visant les plateformes numériques et les téléviseurs intelligents afin d’assurer une meilleure visibilité des contenus francophones.

Louise Beaudoin a aussi insisté sur un point plus administratif mais qu’elle juge essentiel : la création d’un Bureau de la découvrabilité au sein du ministère de la Culture.

Pour elle, cette structure permettra d’éviter qu’un changement de gouvernement ou de ministre fasse disparaître le dossier des priorités politiques.

 

« Il faut se tenir debout »

Au fil de sa conférence, Louise Beaudoin a souvent dépassé le simple cadre technique de la découvrabilité pour revenir à une vision beaucoup plus large de la souveraineté culturelle québécoise.

Elle a évoqué les rapports de force internationaux, les tensions commerciales avec les États-Unis et les risques liés à l’intelligence artificielle et à la domination algorithmique des plateformes.

Mais malgré le ton parfois alarmant, son intervention s’est terminée sur une forme de mobilisation collective. Elle a insisté sur la nécessité de continuer à écrire, filmer, produire et chanter en français, tout en adaptant les modèles de financement et de diffusion à l’univers numérique contemporain.

Sa conclusion résumait finalement toute la logique de son intervention : « Il faut se tenir debout. »

 


Découvrabilité : le vrai défi, c’est l’audience
La Francophonie réclame davantage de découvrabilité sur les plateformes numériques. Et les États ont raison de vouloir encadrer les algorithmes et les grands acteurs du numérique. Mais la découvrabilité ne se décrète pas uniquement par la loi.

Avec près de 400 millions de francophones, le véritable enjeu est aussi celui de l’audience. Une audience francophone mondiale capable de consommer, partager et faire circuler ses propres contenus. On peut imposer de la visibilité. On ne peut pas imposer l’attention.

C’est donc aussi à la société civile francophone de structurer ses réseaux, ses médias, ses communautés et ses habitudes numériques pour transformer cette masse de locuteurs en véritable puissance capable d’imposer sa présence dans l’espace numérique mondial.

 

Une bataille qui dépasse le Québec

Au-delà du seul cas québécois, l’intervention de Louise Beaudoin posait une question beaucoup plus large : dans un univers numérique mondialisé, les cultures francophones peuvent-elles encore contrôler leur propre visibilité ?

Car derrière le mot « découvrabilité », il ne s’agit plus simplement de technologie ou d’algorithmes. Il s’agit désormais de savoir qui décide de ce qui est vu, entendu, recommandé… et finalement transmis aux prochaines générations.

 

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