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FEUILLETON - Berlin-Mirabel (18/52) - L'atlas américain

SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 18. "Il ne devait pas être trop compliqué de se rendre de New York à Montréal"


(Photo. J. Pichard)

Karin - une des filles de la WG - était dans la cuisine, lorsque Ulli rentra. Elle était juste en train d'égoutter des spaghetti au-dessus de l'évier.
? Tu veux manger avec nous, lui proposa-t-elle.
? Non, merci. Je n'ai pas faim.
Karin se retourna :
? Tu n'as pas l'air d'être en forme, remarqua-t-elle. Quelque chose te tracasse ?
? Je n'ai pas bien dormi la nuit dernière. Mais maintenant ça va. Comment s'est passée votre soirée de l'autre jour ? On ne s'est pas vues depuis.
? C'était chiant. Finalement on est parti danser au "Bronx"avec des potes. Et toi ?

Mais Ulli n'avait pas envie de parler de son rendez-vous manqué. Et détournant la conversation, elle demanda à Karin si elle pouvait lui emprunter son atlas.
? Vas-y. Tu sais où il est.
En repassant par la cuisine, elle souleva le couvercle et renifla au-dessus de la casserole.
? Ça sent bon. C'est une sauce Bolognese ?, demanda-t-elle.
? Tu es sûre que tu n'en veux pas ?
? Plus tard peut-être. Appelle-moi lorsque ce sera prêt.
Et elle alla s'enfermer dans sa chambre où elle s'allongea sur son lit.

L'atlas était tout déglingué et datait au moins d'avant-guerre. Elle chercha les pages consacrées à l'Amérique du Nord et découvrit New York. Il y avait même, dans un coin, un plan de la ville où elle put lire des noms qu'elle connaissait déjà : Brooklyn, Bronx, Manhattan... Plus elle regardait et plus elle avait l'impression qu'elle allait plonger dedans. Il suffisait de descendre, de coller son nez dessus. S'approcher au plus près, attendre que tout devienne flou...

Alors, le plan rectiligne des rues se rapprocherait, elle commencerait à distinguer la circulation - exactement comme dans le film "Koyaanisqatsi"-, elle descendrait encore et elle verrait les détails surgir, les uns après les autres, les toits plats des immeubles, les encorbellements, les tuyauteries et les échelles de secours. Et puis enfin, les gens, des tas de gens sur les trottoirs, des putes et des flics, beaucoup de noirs et puis des types de toutes races. Une jungle urbaine encore plus dingue qu'à Kreuzberg. Alors elle entendrait les bruits. Les sirènes et le klaxon des automobiles;la rumeur de la rue et les haut-parleurs. Elle s'emplirait enfin les narines des odeurs de chips et pop-corn, de circulation et de désinfectant. Pour elle, New York devait puer. Tant de monde en si peu d'espace, ça ne pouvait qu'être sale. Déjà, dans le genre, Kreuzberg c'était pas mal. Mais New York, ce n'était pas un quartier de Berlin, c'était la capitale du monde.

Elle feuilletait encore et découvrit avec stupéfaction que la frontière canadienne n'était pas loin : il suffisait de remonter l'Hudson. Elle calcula l'éloignement avec ses doigts et le reporta sur l'échelle qui était imprimée au bas de la page. À vol d'oiseau, cela devait faire 600 km, à peine la distance de Berlin à Stuttgart - sans transit ! De nouvelles perspectives s'ouvraient à elle. Il ne devait pas être trop compliqué de se rendre de New York à Montréal. Elle traverserait le Connecticut, le Massachusetts, le New Hampshire et le Vermont. Elle passerait par Albany et Sarratoga... Sans s'en rendre compte, elle s'emballait. Elle s'y voyait déjà ! Ferait-elle le voyage en train ou en avion ?

Peut-être y avait-il aussi des bus ? Il faudrait qu'elle se renseigne. C'est à peine si elle entendit Karin ouvrir la porte pour lui demander si elle voulait venir manger des spaghetti avec elle.
Elle eut du mal à s'arracher à son atlas. À table, elle demanda :
? Nicole n'est pas là ?
? Non, mais elle m'a dit qu'elle viendrait plus tard.
Et puis n'y tenant plus, Ulli lança la nouvelle :
? Je pars à New York.
? Comme ça, d'un coup !
? Oui !, je vais aller retrouver un vieux copain qui s'est installé là-bas.
? Mais tu penses y rester longtemps ?, lui demanda Karin.
? Je n'en sais rien encore. Peut-être que si tout va bien, j'y resterai vraiment.

à suivre demain dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel, épisode 19, Yves Joual rappelle

© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) jeudi 2 août 2007

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