Nommé directeur général de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE) dans un contexte de fortes tensions, Alexandre Morois accorde sa première interview à notre média. Réforme de l'agence, frais de scolarité, gouvernance, protection des élèves, avenir du réseau… Il nous détaille sa méthode et ses priorités. Mais surtout, il dévoile son ambition : redonner de la visibilité aux familles et restaurer la confiance de l'ensemble des acteurs du réseau.


AEFE : Alexandre Morois nommé nouveau directeur général
Alexandre Morois, diplômé de Sciences Po Paris, est un diplomate de carrière ayant occupé plusieurs postes au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, notamment directeur des affaires financières depuis 2023, avant d’être nommé directeur général de l’AEFE en 2026. Son parcours international l’a notamment conduit en Grèce, une expérience qui l’a rapproché du réseau des Français de l’étranger. “Lepetitjournal.com faisait partie de notre quotidien. Nous lisions régulièrement les éditions locales du pays où nous étions affectés.” témoigne-t-il d’ailleurs.
Votre parcours professionnel est particulièrement riche. En quoi vos expériences passées influencent-elles votre vision de votre nouveau poste ?
Ce qui m'inspire d'abord dans cette fonction, ce sont mes nombreuses affectations à l'étranger. Cela fait maintenant une dizaine d'années que je suis revenu en France, mais auparavant j'ai effectué l'essentiel de ma carrière hors de France. Dans chacun de mes postes, j'ai toujours eu des établissements de l'AEFE à proximité : d'abord des établissements en gestion directe, puis, notamment au Maroc, un réseau déjà plus diversifié avec des établissements conventionnés.
Les établissements français à l'étranger ont toujours représenté, à mes yeux, un élément essentiel de notre présence à l'international. Je préfère parler de diplomatie culturelle plutôt que de diplomatie d'influence. L'objectif est en effet de proposer une offre éducative et culturelle d'excellence.
J'ai également très vite été sensible à la promesse de mixité sociale portée par le réseau, rendue possible notamment grâce au système de bourses scolaires qui contribuent à l’accessibilité pour les élèves français, dans une logique de mission de service public de l’AEFE,mais aussi aux mécanismes de solidarité mis en place dans les établissements.
À cette expérience professionnelle s'ajoute une dimension plus personnelle. Mon épouse est enseignante dans le réseau AEFE et mes enfants y ont effectué une grande partie de leur scolarité. J'ai pu mesurer combien cette expérience les avait ouverts au monde. Ils y ont développé une curiosité intellectuelle, une capacité à accueillir l'autre, une tolérance qui les ont profondément construits. Les adultes qu'ils sont devenus doivent beaucoup à cette scolarité.
Enfin, je siégeais depuis trois ans au conseil d'administration de l'AEFE. J'étais donc déjà au fait des enjeux auxquels l'agence est confrontée. Cette connaissance m'a permis d'esquisser un projet que je vais maintenant préciser avec l'ensemble des acteurs du réseau.
Financement, frais scolarité, gouvernance AEFE…les propositions du rapport Cazebonne

« Il faut reconstruire la confiance »
Vous prenez la direction de l'AEFE dans un contexte où beaucoup d'acteurs du réseau disent avoir perdu confiance. Comment comptez-vous la rétablir ?
La première chose a été de reconnaître cette réalité. Dès ma prise de fonction, j'ai considéré qu'il était indispensable de poser un diagnostic lucide de la situation. Si le diagnostic est erroné, on ne peut pas reconstruire durablement.
À partir de ce constat, ma méthode repose sur deux principes : l'écoute et le dialogue. C'est une ligne qui guidera l'ensemble de mon mandat. Le réseau est devenu beaucoup plus diversifié qu'il ne l'était auparavant. Les acteurs sont nombreux, leurs attentes parfois différentes, leurs critiques aussi. Il est donc essentiel de les entendre avant de construire les réponses.
Il y a ensuite une deuxième priorité : rassurer. Ces derniers mois ont été difficiles. Beaucoup se demandaient quel était le cap. Cette période d'incertitude s'explique notamment par l'urgence budgétaire qui a conduit le conseil d'administration de décembre à prendre des mesures pour éviter une cessation de paiement. Ces décisions n'étaient toutefois qu'une première étape avant une réforme plus globale.
Il fallait ensuite laisser le temps aux différentes missions d'expertise de rendre leurs conclusions, notamment celle confiée à la sénatrice Samantha Cazebonne ainsi que les travaux des inspections. Cette attente a naturellement suscité beaucoup d'interrogations.
Réforme de l’AEFE : comment le réseau doit profondément changer et qui décide ?
Aujourd'hui, un cap a été fixé par notre tutelle lors du dernier conseil d'administration. Nous disposons désormais d'une feuille de route claire qui doit permettre à chacun de retrouver des repères et de participer à la réforme. C'est dans cet esprit que je souhaite avancer.
« La priorité est de donner de la visibilité sur les frais de scolarité »
Si vous deviez définir une priorité très concrète pour les familles, laquelle serait-elle ?
Ce qui me remonte aujourd'hui du terrain, notamment après mes premiers déplacements et les échanges que j'ai eus avec les représentants de parents d'élèves et les établissements conventionnés, c'est un besoin très fort de visibilité.
La priorité est donc de donner aux familles de la visibilité et de la prévisibilité sur les frais de scolarité.
C'est probablement la clé de la réforme. Pour y parvenir, il faudra construire un modèle économique pérenne et soutenable, ainsi qu'une refonte du système de contribution. Je suis néanmoins optimiste. Mon objectif est que nous puissions présenter dès cet automne des orientations suffisamment claires pour redonner confiance à l'ensemble des acteurs.
« Le Liban sera l’un de mes premiers déplacements »
Vous évoquiez le Maroc. Avez-vous déjà prévu d’autres déplacements dans les établissements français à l’étranger ?
Je n’ai pas encore tout mon agenda en tête, mais je peux vous dire que j’irai dès le mois de septembre dans un deuxième réseau qui me tient particulièrement à cœur,le Liban, qui compte 68 établissements. Je me rendrai ensuite en Amérique du Nord à l’occasion du séminaire annuel de la zone.

« Le développement du réseau doit respecter les équilibres budgétaires »
Le réseau continue de se développer, avec 640 établissements qui feront leur rentrée dans 140 pays à la rentrée 2026. Peut-on atteindre ces ambitions de développement sans augmenter mécaniquement les frais de scolarité ?
Il n’y a pas de corrélation directe entre le niveau des frais de scolarité et le développement du réseau. L’enjeu est plutôt de savoir comment financer un établissement en fonction de sa propre capacité et de son propre modèle économique.
Aujourd’hui, le réseau repose sur trois catégories d’établissements, avec des fonctionnements différents. Les établissements partenaires, par exemple, ne bénéficient pas de personnels détachés de l’AEFE. Leur modèle de développement repose donc sur leur autonomie et leur capacité d’autofinancement.
Les établissements conventionnés reposent, eux, en partie sur la mise à disposition de personnels détachés par l’AEFE. La question est donc de trouver le bon équilibre entre enseignants de droit local, que nous accompagnons notamment grâce aux instituts régionaux de formation, et enseignants détachés.
Enfin, les établissements à gestion directe, qui sont sous la responsabilité directe de l’Agence, doivent eux aussi faire évoluer leur modèle.
L’enjeu, pour chacun, est de clarifier son projet d’établissement, son modèle économique, ses besoins en emplois et de veiller en permanence à son efficience budgétaire.
Dans le cadre de la réforme, nous souhaitons également mettre en place une approche plus prospective, avec une cartographie pluriannuelle qui permette de donner de la visibilité à tous les acteurs sur les besoins, les ressources et les équilibres à construire. C’est ce pilotage stratégique qui doit permettre de poursuivre le développement du réseau tout en respectant les contraintes budgétaires.
« L’AEFE doit pleinement assumer son rôle de pilote du réseau »
Justement, la réforme prévoit une évolution de la gouvernance, avec une distinction plus claire entre la gestion des établissements et le pilotage stratégique du réseau. Pourquoi cette évolution ?
C’est effectivement un point qui ressort des différents rapports qui ont été demandés par le gouvernement, mais aussi des rapports parlementaires, notamment du rapport du Sénat. Il y a un besoin de clarification entre ce qui relève de la gestionnaire des établissements à gestion directe et ce qui relève du rôle de pilote, de régulateur et d’animateur du réseau d’enseignement français à l’étranger.
C’est une demande des acteurs du réseau, mais c’est aussi un besoin que je ressens de l’intérieur de l’Agence.
Nous devons être très clairs sur les moments où nous sommes dans l’animation du réseau, dans son pilotage stratégique, dans la capacité à proposer des choix qui embarquent l’ensemble des établissements, quels que soient leurs statuts.
Il ne faut pas voir les différentes catégories d’établissements comme des concurrents entre eux. Ils n’ont pas la même histoire, pas les mêmes publics, pas les mêmes modèles. Quand un établissement va bien, c’est toute la marque de l’enseignement français à l’étranger qui progresse. À l’inverse, quand un établissement rencontre des difficultés, cela peut avoir un impact sur l’ensemble du réseau.
Nous avons donc tout intérêt à mieux nous organiser, à mieux nous coordonner et à construire ce pilotage stratégique, à la fois à l’échelle mondiale et dans les différents réseaux nationaux.
Cela suppose une évolution interne de l’Agence, pour pleinement assumer cette fonction de pilote du réseau. Depuis sa création en 1990, l’AEFE était essentiellement un réseau d’établissements à gestion directe. La réalité d’aujourd’hui est différente, avec une place beaucoup plus importante des établissements conventionnés et partenaires. Il faut aller au bout de cette transformation.
La question de la gouvernance de l’Agence sera également étudiée. Il existe des propositions pour faire évoluer le conseil d’administration afin de renforcer son efficacité et la qualité des débats. Mais il faudra aussi réfléchir à une instance qui puisse réunir l’ensemble des acteurs de l’enseignement français à l’étranger : parents d’élèves, associations gestionnaires et nouveaux partenaires.
C’est un moment important pour disposer d’une représentation qui corresponde davantage à la réalité actuelle du réseau.
« Notre ambition est de mieux faire connaître la richesse du projet éducatif »
À quelques semaines de la rentrée, quel message souhaitez-vous adresser aux parents d’élèves ?
Mon engagement, et celui de l’ensemble des équipes de l’Agence et des établissements, est de faire apparaître encore plus clairement la richesse du projet pédagogique de l’enseignement français à l’étranger.
C’est un projet fondé sur l’excellence, l’innovation, la mixité sociale, l’école inclusive, mais aussi sur la promotion de nos valeurs, de nos principes et de notre culture, au-delà même de notre langue.
Les parents ont fait le choix de nous confier l’éducation de leurs enfants. C’est un choix structurant dans la vie d’une famille. Il nous honore, mais il nous oblige également.
Nous devons leur démontrer ce qu’est réellement ce projet éducatif, ce que je constate moi-même lorsque je me rends dans les établissements : toute la richesse de cette expérience scolaire.
Mixité sociale : qu’en est-il dans les établissements français à l’étranger ?

« L’écoute et la protection des élèves doivent rester une priorité permanente»
Les établissements français à l’étranger accueillent des élèves issus de contextes culturels très différents. Dans le contexte actuel marqué par plusieurs affaires de violences faites aux enfants, le rôle de l’école dans l’écoute et le repérage doit-il être renforcé ?
L’écoute des élèves, le recueil de leur parole et l’exploitation de cette parole sont des priorités qui ne datent pas des événements récents. Mais ces affaires dramatiques rappellent à quel point il est essentiel d’être au rendez-vous des attentes légitimes des parents.
C’est déjà le quotidien des équipes du réseau. Il existe un engagement fort, mais les événements récents nous invitent à être encore plus vigilants et à prendre davantage d’initiatives.
Cela passe notamment par des outils que l’Agence a développés et qu’il faut maintenir pleinement opérationnels. Cela nécessite une vigilance constante, mais aussi la formation des personnels, qu’ils soient enseignants ou administratifs.
Il y a d’abord un enjeu d’information des familles sur le fonctionnement du système français. Les parents doivent savoir qui fait quoi, notamment concernant les services de vie scolaire ou la présence des conseillers principaux d’éducation, qui n’existent pas toujours de la même manière dans les systèmes étrangers.
Nous avons également développé des outils pour évaluer le climat scolaire, comme les questionnaires sur le harcèlement ou les enquêtes de climat scolaire. Cette approche permet d’identifier le plus en amont possible les difficultés éventuelles.
Lutte contre le harcèlement scolaire, qu’en est-il pour les écoles à l’étranger ?
Nous avons aussi renforcé les dispositifs de signalement et de suivi des situations préoccupantes, avec des protocoles dédiés et des outils permettant aux établissements de réagir rapidement.
L’école est aussi une chambre d’écho de ce qui se passe dans la société. Certaines situations peuvent être liées à l’environnement extérieur de l’établissement, et il est alors essentiel d’avoir les bons protocoles pour accompagner les élèves.
Nous sommes également en lien avec les services spécialisés en France pour les situations les plus graves, qui restent heureusement rares.
Lutte contre le harcèlement scolaire, qu’en est-il à l’étranger ?
Plus largement, l’un des axes structurants de notre action ces dernières années est le bien-être des élèves. Cela dépasse la question des violences : il s’agit d’être attentifs aux signaux faibles, de réagir rapidement et de faire en sorte que chaque établissement soit pleinement mobilisé autour de cet objectif.
« Poser les fondations d’un modèle pour les 36 prochaines années »
Si vous deviez résumer votre mission dans cinq ans en une phrase, qu’aimeriez-vous que l’on dise ?
Votre question me fait sourire, parce que le mandat juridique est de trois ans. Mais elle m’amène à une première réflexion : face aux chantiers structurants qui sont devant nous, trois ans me semblent finalement très courts.
Pour répondre à votre question, j’aimerais que l’on puisse dire dans cinq ans que, grâce à l’engagement collectif des équipes de l’Agence, des établissements, des personnels de direction, des enseignants, des partenaires et de l’ensemble des acteurs de l’enseignement français à l’étranger, nous avons réussi à poser les fondations permettant à l’AEFE, après 36 ans d’existence, de disposer d’un modèle renouvelé et solide pour les 36 prochaines années.
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