Près de 40 000 étudiants ultramarins poursuivent aujourd’hui leurs études supérieures dans l’Hexagone. Un départ souvent nécessaire qui les expose à de multiples défis tels que le coût de la vie, la recherche d'un logement ou encore des ruptures culturelles. Pour en comprendre les enjeux, la rédaction a rencontré Laurence Akossi, cheffe de projet nationale au sein d’Info Jeunes France.


Chaque année, des milliers de jeunes ultramarins quittent leur territoire d’origine pour poursuivre leurs études en France. Une réalité dont on parle encore trop peu dans le débat public. Aujourd’hui, les étudiants ultramarins sont près de 40 000 à étudier dans l’Hexagone et environ 19 000 nouveaux départs sont recensés chaque année.
Pour beaucoup d’entre eux, partir n’est pas un choix, mais une nécessité. Parmi les raisons, figure une offre de formation encore insuffisamment développée et diversifiée localement. Dans ce contexte, ces jeunes doivent quitter leur territoire très tôt, souvent à 18 ans, pour construire leur avenir. Et l’adaptation à leur nouvelle vie est parfois difficile. Précarité, isolement, adaptation culturelle : leur expatriation académique s’accompagne de multiples défis.
Pour éclairer ces enjeux, Laurence Akossi, cheffe de projet nationale au sein d’Info Jeunes France et référente sur les questions de mobilité des jeunes ultramarins, revient sur les difficultés rencontrées par ces étudiants et les limites des dispositifs d’accompagnement.
« Partir étudier en France bouleverse les ultramarins. Ce n’est pas simplement changer de ville. C’est quitter sa famille, ses repères, son environnement culturel (...) C’est un bouleversement physique, psychologique et social. »
- Laurence Akossi, cheffe de cheffe de projet nationale, Info Jeunes France
Lepetitjournal.com : Comment définir aujourd’hui un étudiant ultramarin ?
Laurence Akossi : On entend par étudiant ultramarin un jeune originaire de territoires tels que : la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique, La Réunion et Mayotte, ou encore Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon, la Polynésie française, Wallis-et-Futuna et la Nouvelle-Calédonie.
Mais il est important de rappeler qu’il n’existe pas une seule réalité ultramarine, il y en a plusieurs. Chaque territoire a ses langues, sa culture et ses contraintes.
Ce qui les relie, en revanche, c’est l’éloignement de l’Hexagone et cette expérience commune d’une mobilité souvent contrainte. Partir étudier en France bouleverse les ultramarins. Ce n’est pas simplement changer de ville. C’est quitter sa famille, ses repères, son environnement culturel, parfois avec jusqu’à dix à douze heures de décalage horaire pour certains territoires du Pacifique. C’est un bouleversement physique, psychologique et social.

Quelle est l’ampleur de cette mobilité étudiante vers l’Hexagone ?
Chaque année, environ 19 000 jeunes ultramarins rejoignent l’Hexagone pour poursuivre leurs études supérieures. Au total, ils sont près de 40 000 à y être installés. Cela représente l’un des flux de mobilité étudiante interne les plus importants en France.
Quelles sont les premières difficultés que les étudiants ultramarins rencontrent, avant même le départ ?
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les difficultés commencent bien avant le départ. Dès Parcoursup, les jeunes doivent faire des choix rapides, avec une pression forte et un temps de décision très court.
Ensuite, tout s’accélère : trouver un logement, comprendre les démarches administratives, anticiper le coût de la vie, parfois sans accompagnement structuré. Beaucoup partent dans l’urgence, sans réelle préparation.
« Certains jeunes se retrouvent seuls (...) et sans accompagnement immédiat. Des choses simples deviennent alors complexes comme, prendre les transports, comprendre les démarches de santé, s’inscrire à l’université. »
- Laurence Akossi, cheffe de cheffe de projet nationale, Info Jeunes France
Et une fois arrivés dans l’Hexagone ?
À l’arrivée, le choc est souvent brutal. Isolement, perte de repères, difficulté à s’orienter dans un nouvel environnement : certains jeunes se retrouvent seuls, parfois plusieurs semaines avant la rentrée, dans une chambre étudiante, sans entourage sur place, sans repères immédiats, et sans accompagnement immédiat. Des choses simples deviennent alors complexes comme, prendre les transports, comprendre les démarches de santé, s’inscrire à l’université. Ce n’est pas un simple déménagement, c’est un changement de monde.
Cette phase d’adaptation peut-elle créer des inégalités ?
L’adaptation prend du temps, souvent plusieurs mois, parfois une année complète. Pendant cette période, les étudiants doivent pourtant suivre un rythme universitaire exigeant. Ils doivent réussir alors même qu’ils sont encore en train de s’adapter. Et c’est là que se joue une partie des inégalités.
Peut-on parler d’égalité des chances entre étudiants ultramarins et hexagonaux ?
Pour moi, les étudiants ultramarins ont les mêmes potentialités que les autres. Mais est-ce qu’ils ont les mêmes opportunités ? Non.
Dans certains territoires, il existe des difficultés d’accès à l’éducation, parfois même un manque d’enseignants, d’infrastructures ou une offre de formation limitée. À cela s’ajoutent des contraintes spécifiques liées à l’éloignement géographique, au coût de la vie ou encore à l’accès à certaines ressources éducatives.
Ces écarts, qui existent déjà avant l’arrivée dans l’enseignement supérieur, créent un déséquilibre. Certains jeunes arrivent avec moins de repères sur les attendus universitaires ou sans accompagnement structuré. On ne part donc pas du même point de départ. Et c’est là que la question de l’égalité des chances se pose réellement : non pas sur les capacités des jeunes, mais sur les conditions dans lesquelles ils construisent leur parcours.
« Trop souvent, les jeunes (...) peinent à identifier les bons interlocuteurs. C’est précisément sur ce point que le réseau Info Jeunes France joue un rôle clé. »
- Laurence Akossi, cheffe de cheffe de projet nationale, Info Jeunes France
Les dispositifs d’accompagnement répondent-ils réellement à ces besoins ?
Des dispositifs existent : des aides, des structures et de nombreux acteurs engagés, qu’il s’agisse de l’Agence de l’Outre-mer pour la Mobilité (LADOM), des collectivités territoriales ou encore d’autres partenaires institutionnels. Mais le problème n’est pas tant leur absence que leur manque de lisibilité et de coordination. Trop souvent, les jeunes arrivent avec une question simple : « À qui je m’adresse ? » et peinent à identifier les bons interlocuteurs. C’est précisément sur ce point que le réseau Info Jeunes France joue un rôle clé. Avec ses structures territoriales, les CRIJ et les SIJ, il a pour mission d’accompagner les jeunes de bout en bout, avant le départ, à l’arrivée et tout au long de leur parcours. Cette continuité est essentielle. Elle permet de sécuriser les trajectoires et d’éviter les ruptures. Concrètement, cela passe par des outils comme Jeunes Ici et Ailleurs (JIA), un dispositif conçu pour préparer les jeunes en amont. Un guide pratique, accessible, qui permet d’anticiper toutes les étapes du départ : logement, droits, vie quotidienne. Mais aussi un MOOC destiné aux professionnels et aux acteurs de l’accompagnement, pour mieux comprendre les spécificités des jeunes ultramarins.
« Il y a un enjeu majeur encore trop peu abordé : la santé et notamment la santé mentale. Quitter son territoire, c’est aussi un choc émotionnel. »
- Laurence Akossi, cheffe de cheffe de projet nationale, Info Jeunes France
Quelles solutions concrètes pourraient améliorer l’accompagnement de ces étudiants ultramarins ?
Il faut renforcer la préparation et créer du lien avant même le départ. Le pair-à-pair fonctionne très bien. Mettre en lien un jeune déjà installé avec un jeune qui s’apprête à partir change concrètement les choses. Le premier peut expliquer comment trouver un logement, quelles démarches faire, à quoi s’attendre en arrivant. Il partage son expérience, donne des repères, évite certaines erreurs. Et surtout, il permet au jeune de ne pas arriver seul.
Il faut aussi travailler sur l’accueil. Créer du lien avant l’arrivée, via des groupes dédiés, des réseaux entre étudiants, des mises en relation avec des associations locales. Penser un accueil réel, humain, depuis l’aéroport jusqu’à l’installation. Rompre l’isolement dès les premiers jours. Pourquoi ne pas imaginer également des dispositifs impliquant les familles, comme l’envoi de colis ou des relais affectifs, pour maintenir un lien avec le territoire d’origine ?
Enfin, il y a un enjeu majeur encore trop peu abordé : la santé et notamment la santé mentale. Quitter son territoire, c’est aussi un choc émotionnel. C’est pourquoi un travail est engagé avec la Caisse nationale de l’Assurance Maladie pour mieux informer les jeunes sur leurs droits et les accompagner sur ces questions essentielles.

Le retour sur le territoire d’origine est-il suffisamment anticipé ?
Non, pas assez. On parle beaucoup du départ, mais pas suffisamment du retour. Après plusieurs années dans l’Hexagone, les jeunes ont évolué, changé, construit d’autres repères. Revenir est encore un choc. Il faut se réadapter à son territoire, trouver un logement, parfois revenir vivre chez ses parents. Et surtout, une question demeure : « Est-ce qu’il y aura des opportunités pour moi ? Dans quelles conditions ? »
Quelles évolutions vous semblent aujourd’hui prioritaires ?
Aujourd’hui, l’enjeu est de structurer un véritable parcours d’accompagnement global, de l’orientation jusqu’au retour. Cela passe par une meilleure coordination des acteurs, mais aussi par des outils innovants, notamment numériques, pour aider les jeunes à se projeter avant le départ.
L’intelligence artificielle peut, par exemple, permettre de créer des outils immersifs pour découvrir sa future ville universitaire, comprendre les trajets du quotidien ou encore anticiper son budget.
En parallèle, il est essentiel de développer des espaces d’échanges en amont du départ pour rompre l’isolement. Des groupes dédiés, territorialisés, où les jeunes peuvent échanger entre eux, suivre l’actualité de leur future ville, entrer en contact avec des associations, créer du lien avant même de prendre l’avion. L’objectif est simple : qu’aucun jeune n’arrive seul.
Dans cette dynamique, un travail est en cours pour mieux structurer l’action publique, notamment à travers la création d’une revue nationale dédiée aux jeunesses ultramarines.
L’objectif est de mieux coordonner les initiatives, rendre l’information plus lisible et construire des réponses concrètes à partir des réalités du terrain. Parce qu’au fond, accompagner ces jeunes, c’est faire vivre concrètement l’égalité des chances sur l’ensemble de nos territoires.
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