D’abord centrée sur les conditions d’études précaires, la mobilisation en Albanie s’inscrit, depuis le 13 octobre, dans un mouvement plus large contre la corruption et le gouvernement d’Edi Rama. Deux expatriés partagent leurs ressentis et l’ambiance dans la capitale.


« En Albanie, dernièrement, la violence est extrême et la révolte est généralisée », certifie Khayim, installé en Albanie depuis bientôt quatre ans.
Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues de Tirana le 14 octobre, selon Reuters. Depuis, les manifestations se poursuivent dans la capitale albanaise.
D’après un bilan communiqué par le gouvernement, le lundi 19 octobre, 295 personnes ont été blessées depuis le début des rassemblements, dont 186 policiers.
Les revendications portent initialement sur les conditions d’études précaires et les frais de scolarité. Mais la mobilisation s’inscrit désormais dans un mouvement plus large de contestation du système politique, marqué par des accusations de corruption.
Pourquoi la « révolution des flamants roses » est encore au cœur du débat ?
Le projet de complexe touristique de luxe sur la côte albanaise, associé à Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, alimente également la colère.
Contesté depuis le mois de mai, ce projet suscite des inquiétudes quant à ses conséquences environnementales dans une zone protégée. La mobilisation contre ce développement est surnommée la « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux présents dans la région.
Outre cette raison, les manifestants réclament ouvertement la démission du Premier ministre socialiste, Edi Rama. Ce dernier est au pouvoir depuis 2013. Le chef du gouvernement refuse toutefois de céder à cette demande et dénonce les violences commises lors des rassemblements.
Lors d’une réunion avec des représentants de la police d’État, lundi 19 octobre 2026, celui-ci a déclaré : « Ce sont de jeunes hommes et de jeunes femmes violents qui ont été endoctrinés et radicalisés sous la pression ou l’influence de cette nouvelle force obscure, apparue en Europe et aux États-Unis ».
Affrontements à Tirana : des violences entre policiers et manifestants
Les rassemblements ont donné lieu à des affrontements intenses.
Le samedi 17 octobre, des manifestants ont lancé des pierres, cocktails Molotov, objets métalliques et engins pyrotechniques sur les forces de l’ordre. Des voitures et des poubelles ont également été incendiées.
Selon les informations rapportées par Reuters, les forces de l’ordre auraient, en retour, utilisé des balles en caoutchouc ainsi que des grenades lacrymogènes et assourdissantes.
En outre, le mouvement bénéficie du soutien d’une partie du corps enseignant. Environ un millier d'enseignants et de professeurs ont signé une pétition exigeant la fin des violences policières contre les étudiants et la démission du Premier ministre.
« C’était très violent, mais très localisé » : le témoignage d’une professeure française
Pour une enseignante française installée à Tirana, les violences n’ont pas touché l’ensemble de la capitale de la même manière.
« Il y a eu des émeutes et des affrontements autour de la place centrale, mais il n’y avait rien eu en périphérie. C’était très violent, mais très localisé », témoigne-t-elle.
Elle a observé les débordements jusqu’au samedi 17 octobre, jour de son départ pour la France à l’occasion des vacances de la Toussaint. Son établissement n’a pas été directement touché et il y a eu « aucun débordement ».
À la suite de consignes de l’ambassade et du consulat, les cours ont toutefois été terminés plus tôt afin de permettre aux élèves de rentrer chez eux en toute sécurité.
Des conditions d’enseignement différentes entre la France et l’Albanie
« Je ne conçois pas l'enseignement dans une classe à plus de 20 élèves. (Sa classe étant composée de 5 élèves.) Le niveau de français est mauvais et la France manque de moyens. Je comprends parfaitement que les étudiants aient l’impression de ne pas avancer. Parcoursup est une catastrophe et je le dis en tant que professeure et en tant que maman. Mon fils aîné est passé par cette étape », atteste la mère de famille.
L’enseignante a affirmé être « pressée de repartir » après ses vacances, tant le climat français lui semble tendu.
Elle décrit également un rapport différent à l’autorité entre l’Albanie et la France. « Ici, les prisonniers ne sont pas nourris et logés comme en France. En Albanie, dès que la police est mentionnée, les personnes s’excusent directement et sont respectueux », témoigne-t-elle.
Un expatrié suisse dénonce les violences policières en Albanie
Khayim, un Suisse âgé de 66 ans, est installé en Albanie depuis bientôt quatre ans. Il ne porte pas ce même regard sur la situation. Cet activiste a participé à la première manifestation qu’il qualifie « d’environnementale » en mai dernier, contre le projet de complexe touristique.
Depuis septembre, il constate un durcissement des méthodes policières. « C’est pendant le mois de septembre que la police a commencé à devenir beaucoup, beaucoup plus violente », affirme-t-il.
Il dit avoir lui-même été arrêté le 30 septembre, alors qu’il était simplement descendu à Tirana pour observer la situation et la venue d’Ursula von der Leyen, la Présidente de la Commission européenne. « J'ai été arrêté, j'ai été tiré dans un fourgon et menotté avec les mains dans le dos. J'ai été détenu pendant au total environ sept heures », confie-t-il. « Je suis encore traumatisé. J’ai beaucoup de peine à aller dans la capitale », regrette Khayim.
« La violence est extrême et la révolte est généralisée »
Aujourd’hui, il décrit un climat particulièrement tendu à Tirana. « À peine la nuit tombée, les policiers prennent des personnes au hasard dans la rue et les brutalisent. La violence est extrême et la révolte est généralisée », témoigne-t-il.
Celui-ci évoque également plusieurs journalistes qui auraient été attaqués par les forces de l’ordre.
Au-delà des violences, Khayim observe une libération de la parole politique. « Avant, il y avait un silence. Il était presque oppressant », explique-t-il. « Désormais, les habitants discutent plus ouvertement de la nécessité d’un changement politique », admet ce sixagénaire.
Lors de l’entretien, ce dernier se trouvait dans un café, projetant habituellement sur un grand écran de télévision, des vieux films ou même des mariages albanais. « Maintenant, à partir de 9h du matin, ils diffusent les différentes chaînes d’information et des lives des manifestations », avoue l’activiste. Pour lui, « il n’y aura pas de solution tant que ce gouvernement sera en place ».
Manifestations en Albanie : les conseils du ministère français des Affaires étrangères
Dans ses recommandations, publiées le 14 octobre, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères conseillait d’éviter « les alentours du ministère de l’Education, la route de Durrës, les abords de la place Skanderbeg, ainsi que les attroupements qui pourraient avoir lieu en centre-ville et aux abords de tous les bâtiments officiels ».
Il recommande de suivre l’évolution de la situation et les consignes des autorités locales.
Sur le même sujet



























