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À la découverte de l’Opéra-Comique : “le secret le mieux gardé de Paris”

Théâtre de création par excellence, l’Opéra-Comique a donné naissance à plus de 3.000 œuvres en 300 années d’existence. Avec à sa tête Louis Langrée, chef d’orchestre devenu directeur du théâtre national en novembre 2021, la tradition perdure à l’occasion du lancement de sa saison 2024-2025. Le lyrisme et l’impertinence enchanteront une fois encore les murs de la somptueuse salle Favart.

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Écrit par Teddy Perez
Publié le 9 juillet 2024, mis à jour le 12 juillet 2024

La saison 2023-2024 de l’Opéra-Comique vient de s’achever à la fin du mois de juin. Neuf nouvelles productions ont été jouées sur sa scène parisienne, dix-huit autres se sont exportées partout dans le monde, avec des tournées en Asie, des projets à New York ou encore au festival d'Edimbourg. C’est dans cette temporalité que lepetitjournal.com a rencontré le directeur de ce prestigieux théâtre national, Louis Langrée.

Dans son bureau, accolé à la scène de l’Opéra-Comique, le chef d’orchestre conduit l’institution d’une main de maître depuis 2021. Louis Langrée a dirigé ses premiers spectacles dans le théâtre national pour la première fois en 2009 et il a immédiatement eu un coup de cœur artistique : “je m’y suis senti chez moi dès le départ. J’aime l’âme de cette maison, son répertoire, son identité.” Il n’a pas la modernité de l’Opéra Garnier ni la renommée de la Comédie-Française mais n’a rien à envier à ces deux grandes institutions françaises qui rayonnent encore aujourd'hui à Paris. Lieu intime et typique du 18e siècle, le Théâtre National de l’Opéra-Comique en est la troisième institution, un peu plus méconnue et cachée derrière le Boulevard des Italiens (2e arrondissement de Paris).

 

Opéra-Comique : On désigne par opéra-comique un genre de spectacle musical particulier. « Comique » ne signifie pas que le rire est obligatoire ni même fréquent…. mais que les airs chantés se mêlent au théâtre parlé. L’opéra-comique se différencie donc de l’opéra, entièrement chanté. C'est en quelque sorte l'ancêtre de la comédie musicale !

 

L’Opéra-Comique, quête de visibilité et refus de l’élitisme

 

Niché en plein cœur de Paris, il n’est pas surprenant de ne pas connaître ce Haut-Lieu de l’art français. À la différence de ses voisins de quartier, notamment l’Opéra Garnier, l'Opéra-Comique n’est pas visible d’une grande rue. Il a été construit en 1714 et tourne le dos aux Grands Boulevards parisiens. La raison : à cette époque, ces boulevards délimitaient la capitale et il était préférable que la façade du théâtre ait en arrière-plan la Ville Lumière plutôt que la campagne.

L’Opéra-Comique a connu deux incendies et deux reconstructions au cours de son histoire, des événements qui étaient propices pour changer la position géographique du théâtre. Mais la malchance a joué contre lui. L’Opéra-Comique est bâti derrière un immeuble visible du Boulevard des Italiens qui, lui, n’a jamais brûlé lors de ces deux incendies. Le Théâtre Favart a ainsi toujours gardé son emplacement géographique, confiné entre de petites ruelles : “c’est un endroit un peu caché, très intime. Ce qui en fait sa spécificité, sa beauté et en même temps son manque de visibilité” avoue Louis Langrée.

 

Louis Langrée directeur de l'Opéra-Comique
Louis Langrée, directeur de l'Opéra-Comique dans la salle Favart. © Teddy Perez

 

Théâtre National, “l’Opéra-Comique appartient à tout le monde et c’est à nous tous d’en prendre soin et de partager les valeurs qui nous unissent : liberté, égalité et fraternité par la musique elle-même” dépeint joliment Louis Langrée. S’il ne peut décider de son emplacement et est très heureux de profiter de ce qui est pour lui le “best secret kept in Paris”, le directeur veut avant tout enlever l’étiquette élitiste qui est associée à l’opéra.

L’Opéra-Comique, c’est la représentation de nous tous sur scène. Manon de Massenet ce n’est pas une princesse.” À la différence des théâtres privés d'antan, où les pièces s’adressaient à la cour du roi ou de l’empereur et où se jouait la représentation du pouvoir sur scène, l’Opéra-Comique est un lieu qui parle des sujets de société. Louis Langrée image : “Je vais prendre l’exemple de mes amis fans de football qui ne veulent pas venir à l’Opéra-Comique par a priori. Mais quand pendant un match on chante ‘on a gagné, on a gagné’ avec les bonnes tonalités de manière naturelle, nous sommes déjà tous un peu chanteurs, musiciens.

 

Avec des places allant de 6 euros, celles placées tout en haut du théâtre que le directeur aime à décrire comme “les places du paradis”, jusqu’à 215 euros pour les places les plus coûteuses - selon les pièces, les places les plus chères sont à 110 ou 175 euros - l’Opéra-Comique se veut accessible.

 

 

“À l’Opéra-Comique, c’est l’équilibre parfait entre la sensibilité musicale et le message théâtral.”

 

L’histoire de l’Opéra-Comique, c’est aussi l’histoire d’une impertinence, d’un ton différent” présente Louis Langrée. En 1875, il a notamment vu sur ses planches l’éveil de Carmen de Georges Bizet, pièce célèbre dans le monde entier que n’a pas manqué de mentionner le directeur tant cette production fait la fierté de l’Opéra-Comique. À deux pas de son piano, Louis Langrée s’amuse en plein échange à jouer quelques airs, avant de relater des anecdotes sur une œuvre qui fut - en son temps - un scandale :

“Beaucoup de mariages arrangés se faisaient à l’Opéra-Comique, l’opéra des familles. Elles avaient des loges et venaient ici, les jeunes tourtereaux se rencontraient à l’entracte . Naissait leur idylle. Vous veniez pour montrer les vertus du mariage à votre progéniture et la fin de Carmen (elle est tuée par Don José, dans un accès de jalousie - ndlr) est loin de cette belle image que l’on voulait renvoyer.”

 

entrée opéra comique
Hall de l'Opéra-Comique, avec l'accueil de deux femmes nées dans ces lieux : Carmen (à gauche) et Manon (à droite). © RMN (Opéra-Comique) Christophe Chavan

 

Aujourd’hui encore, Carmen est jouée à l’Opéra-Comique, faisant salle comble parmi ses 1.200 sièges. Ce drame intime - titre emblématique et quasi-patrimonial - se mêle ainsi à une programmation artistique contemporaine, nationale comme internationale. Alors que Carmen est désormais connue en tant qu’opéra chanté, au sein de l’Opéra-Comique, elle prend une toute autre dimension dans sa forme originale : “L’histoire a un intérêt et sert les chanteurs dans leur pyrotechnie vocale. C’est l’équilibre entre la sensibilité musicale et le message théâtral.

 

Maîtrise Populaire et représentations “Relax” : l’institution de l’inclusion

 

À l’Opéra-Comique, l’inclusion rime avec transmission. Fondée par Sarah Koné, la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique accompagne 120 jeunes de 8 à 25 ans et les forme aux arts de la scène tout au long de leur scolarité dans un projet artistique, éducatif et social. Des cours de mathématiques, de français ou de géographie se mélangent alors aux cours de chant, de musique, de théâtre et de danse.

Parmi ce jeune casting, la moitié de ces enfants viennent parce que leurs parents ont envie de leur offrir cette formation artistique. L’autre 50% sont des enfants issus de zone d'Éducation prioritaire (REP, REP+) qui n’ont aucun lien avec la musique, encore moins avec l’opéra. “Nous allons rencontrer ces derniers dans les écoles. Nos maîtrisiens et maîtrisiennes viennent leur montrer un concert ; nous leur offrons une visite de l’Opéra-Comique” se réjouit le directeur : “il y a une mixité sociale formidable qui crée une rigueur, une concentration et un sens collectif.

 

“Notre maîtrise populaire : là où l’excellence artistique et la dimension sociétale se rejoignent.”

 

Jusqu’à présent, la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique est un vrai succès, du moins dans ses résultats aux examens : “même si nous avons certains enfants qui ont besoin de soutien scolaire, nous avons un taux de réussite de 100% au baccalauréat car faire partie de la Maîtrise Populaire les soudent, les stimulent.

 

La Maîtrise Populaire, fierté de l’Opéra-Comique à chaque grand rendez-vous de la République : “Notre Maîtrise Populaire est invitée à chanter aux grands événements nationaux, lors du D-Day en Normandie, lors des dernières entrées au Panthéon. Elle représente la mixité de la République, l’excellence artistique.

 

 

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La Maîtrise-Populaire de l'Opéra-Comique © Stéphane Lagoutte

 

Dans sa quête de l’accessibilité, l’Opéra-Comique joue une fois encore une partition exemplaire. Depuis maintenant plus de deux ans, il a mis en place un dispositif d’accueil inclusif, bienveillant, visant à faciliter la venue au théâtre de personnes dont le handicap (autisme, polyhandicap, handicap mental, handicap psychique, maladie d’Alzheimer…) peut entraîner des comportements atypiques et imprévisibles pendant la représentation. Ces séances labellisées “Relax” sont incluses au sein de l’agenda de programmation du théâtre : “toutes les représentations du dimanche après-midi ont un programme “Relax”, c’est-à-dire qu’un certain nombre de places - les meilleures possibles - sont destinées à des personnes qui ont un handicap cognitif.

Lors de ces représentations, le public et les artistes sont prévenus et les codes habituels assouplis pour que chacun puisse profiter du spectacle et vivre ses émotions sans crainte du regard des autres. “Si quelqu'un réagit de manière trop violente, il y a des salles d'apaisement. C'est toute une organisation, toute une logistique qui, je trouve, est magnifique” explique le chef d’orchestre.

Il poursuit avec l’anecdote d’une mécène qui participe au financement de ce programme : “Elle me racontait que lorsqu’une personne avant un concert ouvre un paquet de bonbons, nous aurions envie de l'étrangler. En revanche, quand vous êtes à côté d'une personne autiste qui, tout d'un coup, se met à chantonner puis à crier devant Orphée aux enfers lorsque les trombones jouent dans la fosse de l’orchestre, c’est fabuleux. Le spectacle est sur la scène mais aussi dans la salle.

 

Equilibre économique de l’Opéra-Comique : “l’apport du mécénat est vital

 

Il y a bientôt 10 ans, en juillet 2015, l’Opéra-Comique fermait ses portes pour faire face à un chantier d’ampleur. Favart a ainsi fait peau neuve après 20 mois de travaux avec, entre autres, la dépose des fauteuils, des lustres, des appliques, des tentures et ornements en tous genres ; l’installation de centrales de traitement de l’air ; la restauration des dorures, des marbres et des boiseries ; ou encore la mise aux normes de l’accueil des personnes à mobilité réduite…

 

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La façade de l'Opéra-Comique (à gauche) et le foyer Favart (à droite) © Opéra-Comique

 

Une campagne de restauration et de modernisation de tous ses espaces pour une surface totale de 8.500 mètres carrés qui n’aurait jamais vu le jour sans l’apport d’un mécénat : celui du Crédit du Nord. Ce modèle économique, le mécénat d’entreprise, l’Opéra-Comique ne s’en cache pas. Il est même indiqué dès la première page de son nouveau livret présentant la saison 2024-2025 et défendu corps et âme par Louis Langrée : “L’apport du mécénat d’entreprise est vital. Ce n’est plus simplement un plus qui vous permet de rajouter des perles sur une robe. Cela fait partie du modèle économique en lui-même. À l’Opéra-Comique, ce n’est pas un mécénat pour faire partie d’une élite mais un mécénat d’adhésion à un projet, de conviction à des valeurs qui nous unissent.

Aujourd’hui, l’Académie de l’Opéra-Comique est financée à 100% par du mécénat, la Maîtrise Populaire à 80%. Ce soutien économique est aussi essentiel dans les politiques de RSE (responsabilité sociétale des entreprises) mises en place au sein du théâtre, notamment celles éco-responsables. Dans une période inflationniste subie à tous les étages de la société, les partenaires, mécènes et autres ambassadeurs accompagnent l’Opéra-Comique dans sa “responsabilité républicaine”, tout en faisant en sorte qu’il garde son prestige et son rayonnement à l’international. De quoi également faire perdurer sa tradition de création, pan sous-estimé de la culture française et accessible aux oreilles les plus curieuses.

 

 

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