Comprendre l’Easter Rising (l'insurrection de Pâques) en Irlande

Par Lepetitjournal Dublin | Publié le 24/04/2022 à 14:50 | Mis à jour le 25/06/2022 à 01:17
Photo : Drapeau symbole du Easter Rising
drapeau symbole du Easter Rising

Il y a 106 ans, le lundi de Pâques 24 avril 1916, un groupe de quelques centaines de nationalistes irlandais proclamèrent la création de la République irlandaise. Si l'insurrection fut réprimée dans le sang, elle fit de ce jour (aussi appelé Easter Rising ou Soulèvement / Insurrection de Pâques) l'un des mythes fondateurs dans la mémoire collective irlandaise, coup d'envoi du processus révolutionnaire qui aboutira à l'indépendance de la République. 

C'est l'occasion de mettre en lumière cet événement historique incontournable de la République d'Irlande.

Domination britannique depuis sept siècles

Pour comprendre, il faut remonter début 1916. L'île d'émeraude est sous domination britannique depuis sept siècles, depuis les invasions anglo-normandes du Moyen-Âge. Depuis 1801, elle est complètement intégrée au Royaume-Uni, en vertu de l'Act of Union qui décrète la disparition du Parlement irlandais. 1916 n'est pas, de loin, la première tentative des Irlandais de se débarrasser de l'Empire britannique. Plusieurs soulèvements ont échoué auparavant, notamment à la fin du XVIIIe siècle, dans la foulée de la Révolution française, ou encore en 1848, dans la vague du Printemps des peuples. 1848 est aussi l'année où les Irlandais reçoivent de la part des Français, peuple historiquement proche de leur cause, le drapeau tricolore qui représente aujourd'hui la nation : le vert incarne les catholiques, le blanc la paix et l'orange les protestants, un ensemble symbolique fort pour un pays où les tensions interconfessionnelles ont pesé lourd sur le fil de l'histoire.

Le Gaelic revival, une révolution silencieuse

À partir de la fin du XIXe siècle, c'est une révolution silencieuse que l'Irlande connaît : la culture, la langue, les arts, le sport, tous les aspects de l'identité irlandaise refont surface à travers le Gaelic revival (renaissance gaélique). Au début du XXe siècle, c'est l'autonomie de la nation irlandaise, et non son indépendance, qui est à l'ordre du jour des négociations avec le pouvoir central britannique. En effet, la majorité des Irlandais est en faveur du Home Rule, un statut qui permet à l'Irlande de passer ses propres lois tout en demeurant sous la tutelle britannique. Ce statut est finalement accordé par Londres en 1912, au grand dam des protestants du nord, descendants des colons britanniques, qui craignent de se retrouver minoritaires et persécutés dans un pays catholique. Cependant, la Première Guerre mondiale éclate, le Royaume-Uni s'engage, et l'agenda du Home Rule est reporté à la fin des hostilités.

Les nationalistes divisés

Les républicains nationalistes se retrouvent alors divisés face à ce report. Tandis qu'une partie préfère se battre sous les bannières britanniques pour la liberté des petites nations, à commencer par la Belgique agressée, contre les grands empires, pour ensuite utiliser la gloire de la victoire pour affirmer le droit des nations à disposer d'elles-mêmes et ainsi transposer le combat en Irlande, d'autres, relativement minoritaires, estiment qu'il faut profiter du fait que Londres soit distraite à guerroyer pour lancer un mouvement insurrectionnel. Ce sont les partisans de cette seconde optique qui préparent en toute discrétion le soulèvement planifié pour le lundi de Pâques de l'année 1916, le 24 avril.

Proclamation de la République d'Irlande

Le jour venu, plusieurs milices nationalistes, 120 membres de l'Irish Citizen Army et 700 de l'Irish Volunteers Force, s'arment et défilent ensemble sur O'Connell Street. Ils occupent les lieux stratégiques de la ville, dont celui qui est resté le symbole de l'insurrection, le General Post Office (GPO), bâtiment imposant au style hellénique particulièrement apprécié des Britanniques à l'ère victorienne. C'est devant le GPO que Patrick Pearse, poète nationaliste emblématique du Gaelic revival devenu leader de l'insurrection de Pâques, lit, le 25 avril, la Proclamation de la République irlandaise, imprimée en centaines d'exemplaires au Liberty Hall, qui promet aux Irlandais le suffrage universel, l'égalité des droits de tous les citoyens et les libertés religieuses et civiles. Le drapeau tricolore irlandais et le drapeau vert orné de la harpe d'or restent sur la façade du bâtiment les six jours que dure le soulèvement, avant que l'Armée britannique vienne déloger les insurgés. Ceux-ci se rendent sans conditions, le 29 avril, soucieux d'épargner la population de Dublin qui, dans le contexte de la guerre, a préféré ne pas suivre les nationalistes. La répression des autorités britanniques est sanglante : les Dublinois sont effrayés par l'artillerie à laquelle elle a recours.

Une répression sanglante et des représailles lourdes

Le bilan du soulèvement est lourd. Celui-ci coûte la vie à 116 soldats britanniques, 16 policiers et 318 insurgés et civils, et fait plus de 2 000 blessés dans la population. La couronne britannique ne lésine pas sur les moyens des représailles : 15 nationalistes sont exécutés, dont les 7 signataires de la Proclamation de la République d'Irlande. James Connolly, syndicaliste irlandais grièvement blessé aux jambes pendant l'assaut, est fusillé sur sa chaise dans la prison de Kilmainham.Éamon de Valera est épargné, protégé de l'exécution par sa nationalité américaine. Il fondra en 1926 le Fianna Fáil, scission du Sinn Féin. Ce dernier, qui a profité de l'esprit de l'Easter Rising, auquel il n'a pourtant pas pris part, pour se hisser au rang de première force du paysage politique, préfère alors poursuivre la lutte armée et s'abstenir aux élections. Éamon de Valera, qui ne l'entend pas de cette oreille, deviendra le premier président de la République d'Irlande.

O'connell street suite au soulèvement de Paques
Sackville street, aujopurdh'hui O'connell street à Dublin, suite au soulèvement de Paques

Le coup d'envoi du processus révolutionnaire

Si, par son aspect bref et par l'ampleur de la répression, l'insurrection de Pâques peut s'apparenter à un échec des nationalistes, elle signe en fait le coup d'envoi du processus révolutionnaire. En effet, la brutalité de la répression a traumatisé la population, qui devient de ce fait plus hostile à l'égard des Britanniques. Plus que la Proclamation de la République, c'est le sacrifice des martyrs nationalistes qui sera décisif, ralliant l'opinion à la cause des insurgés, dont les portraits sont exposés partout dans les boutiques et les maisons. Ainsi s'éveille la conscience du peuple irlandais. Trois ans plus tard seulement, la guerre éclate entre l'Armée républicaine irlandaise (IRA), branche armée du Sinn Féin, et les Britanniques. En 1921, le traité anglo-irlandais accordera à l'île, enfin, son indépendance, à l'exception de 6 comtés du nord-est, qui aujourd'hui encore demeurent sous domination britannique.

dirigeants nationalistes irlandais exécutés lors soulèvement de Pâques de 1916
Images des dirigeants exécutés lors soulèvement de Pâques de 1916 au jardin commémoratif de l'IRA à Cullyhanna - Photo : Eric Jones

Un mythe fondateur de la mémoire collective

C'est ainsi que l'Easter Rising est devenu un mythe fondateur dans la mémoire collective des Irlandais. C'est un symbole d'union du peuple irlandais, à travers la solidarité de la population avec les martyrs de l'insurrection, là où la guerre civile de 1922-1923, qui a vu des Irlandais se déchirer entre eux, reste une blessure dans la mémoire collective. Le poète William Butler Yeats a bien saisi cet esprit de renaissance du peuple irlandais en écrivant ces lignes suite à la répression :

« Je l'écris en faisant rimer

Les noms de

MacDonagh et MacBride

Et Connolly et Pearse

Maintenant et dans les jours à venir

Partout où le vert sera arboré

Tout est changé, totalement changé

Une terrible beauté est née ».

 

Timothée de Rauglaudre

logofbdublin

Lepetitjournal Dublin

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Gael Parent

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