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Hélène-Legendre De Koninck ou la passion d’Angkor

Décédée le 7 mars 2025 à Québec, Hélène Legendre-De Koninck laisse une œuvre majeure consacrée à Angkor. Dans ce texte-hommage, son mari, le géographe Rodolphe De Koninck, retrace le parcours d’une chercheuse passionnée dont la vie fut intimement liée au grand temple d’Angkor Vat.

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Photo fournie
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 11 janvier 2026

 

« Ce temple donnait au pays

Sa dimension verticale.

De la puissance de son profil

Se détachait le visage d’un peuple ».

Les racines de pierre

H. Legendre-De Koninck (1992, p. 46)

Les débuts de la formation                                                                         

Hélène Legendre naît à Québec le 9 septembre 1944 et y décède le 7 mars 2025. Fin décembre 1969, elle se découvre une passion pour les temples du Parc archéologique d’Angkor, d’abord pour le grand temple homonyme lui-même et en particulier pour les huit grands bas-reliefs qui le cernent. Comment en est-elle arrivée là? Son cheminement est assez inusité.

Elle est la fille aînée d’une famille bourgeoise dont tous les membres sont adeptes d’une forme ou d’une autre d’art. Son père, avocat, chante dans des chorales. Sa mère joue au piano et, surtout, dessine et peint admirablement bien, ayant suivi des cours privés, notamment auprès du peintre Jean-Philippe Dallaire (Legendre-De Koninck, 1999). Ses deux frères sont des musiciens professionnels et sa jeune sœur dessinatrice, peintre et sculptrice. Hélène elle-même n'est pas vraiment une artiste, mais elle a toujours su bien dessiner et surtout rédiger de superbes poèmes, tout en maintenant une belle capacité à réaliser des esquisses tant de visages que de grands monuments.

Après des études secondaires où elle se fait remarquer pour sa facilité à apprendre, sans trop d’efforts apparents, elle complète une licence de géographie (1965-68) à l’Université Laval à Québec : elle démontre alors ses talents en cartographie, sa facilité dans l’apprentissage des langues et son exceptionnelle maîtrise de la grammaire française ! C’est là qu’elle fait la connaissance de celui qui deviendra son mari, le soussigné Rodolphe De Koninck, lui-même titulaire d’une licence libre de géographie et d’histoire de l’Université de Bordeaux. Un peu plus âgé qu’elle, celui-ci complète une maîtrise de géographie à l’Université Laval et, dès le printemps 1967, il file vers Singapour pour y entreprendre ses études doctorales en géographie. Au printemps suivant, il revient épouser Hélène et tous deux prennent la longue route des écoliers vers Singapour, où elle entreprend des études de maîtrise, toujours en géographie, à l’Université de Singapour. C’est là qu’elle commence à s’intéresser à Angkor dont son mari lui parle avec enthousiasme, car, en mars 1968, il a eu l’occasion de visiter le Parc archéologique angkorien en compagnie du grand historien de l’art, William Willets (1918-95), alors professeur à l’Université de Singapour, (Willets, 1965, 1968 et 1971; cf. aussi Kwa, 2020).

Naissance et poursuite de la passion pour Angkor

En décembre 1969, l’agence de voyage Anglo-French annonce un nouveau voyage organisé vers le Parc archéologique d’Angkor. Le 28 décembre, le groupe dont Hélène et moi faisons partie s’envole de Singapour vers Siem Reap avec une correspondance à Phnom Penh. Le séjour d’une semaine à l’Auberge Royale des temples – laquelle a depuis été démantelée sur ordre de Pol Pot, vraisemblablement en 1978 (Cohen, 2003) – se révèle merveilleux et, surtout, c’est pendant cette semaine-là qu’Hélène tombe sous le charme des monuments angkoriens et, en particulier, sous celui d’Angkor Vat et de ses huit grands bas-reliefs. À vrai dire, le grand temple devient dès lors, jusqu’à la disparition d’Hélène en mars 2025, mon principal rival !

Pendant ses deux années singapouriennes (1968-70), Hélène poursuit donc ses études, tout en enseignant à temps partiel à l’Alliance Française, alors située sur Scotts Road. Tant pendant ses recherches, portant sur le commerce des objets d’art et d’artisanat à Singapour (Legendre-De Koninck, 1970) et nécessitant de nombreuses entrevues avec des commerçants (chinois, indiens, malais, arabes, etc.), qu’au cours de ses enseignements, elle charme tout le monde par son intelligence, sa bienveillance et sa patience, complétant sa thèse en avril 1970, alors que je défends ma propre thèse de doctorat. Puis nous rentrons à Québec, par un nouveau chemin des écoliers, eurasiatique cette fois, mettant trois mois pour le parcourir.

De retour à Québec en septembre de la même année, elle est engagée comme enseignante de géographie dans un collège secondaire puis dans un collège pré-universitaire. Mais sa passion pour Angkor couve et elle l’assouvit par la lecture, notamment des œuvres de George Coedès, en particulier ses contributions aux Mémoires archéologiques de l’EFEO (1929-32) et aux Inscriptions du Cambodge (1937) mais aussi plusieurs autres publications de cet auteur prolifique (1911, 1932, 1947 et 1962); ainsi que des contributions de Bernard Philippe Groslier (1956 et 1979) et même du père de celui-ci, George Groslier (1924).

Il faut rappeler que le Cambodge est alors inaccessible : nous sommes à l’époque du règne sanglant des Khmers rouges dirigés par Pol Pot de 1970 à 1975, suivi par l’occupation du pays par l’armée puis l’administration vietnamiennes de 1975 à 1989. Pendant ces années-là, Hélène assiste parfois, à l’Université Laval et à titre d’auditeur libre, aux enseignements du médiéviste Roland Sanfaçon (1934-2021). Celui-ci s’intéresse à ses travaux naissants sur Angkor (Legendre-De Koninck, 1974) et l’encourage au point de lui demander d’intervenir dans ses propres cours, puis, plus tard, en s’assurant qu’elle soit engagée comme chargée de cours par le département d’histoire de l’art. Ainsi, en 1989 puis en 1994, elle y assure un cours intitulé « L'art de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est ». Plus tard (2002-09), au titre de chercheuse invitée au département d’histoire de l’art, cette fois de l’Université de Montréal, elle dispensera durant les trimestres d’automne un cours hebdomadaire intitulé « Arts et civilisations asiatiques ».

Bien avant cela, elle avait fait son choix : s’inscrire auprès de l’EHESS à Paris, afin d’y poursuivre ses études doctorales et y entreprendre une thèse consacrée au temple d’Angkor Vat. L’occasion lui en est fournie dès l’automne 1976, alors que, dans le cadre de ma première année sabbatique auprès du CEDRASEMI, nous séjournons à Paris d’août 1976 à août 1977. Hélène en profite pleinement : tout d’abord en donnant naissance à notre fille Sophie, devenue depuis lors une avocate polyglotte et mère d’une très belle petite famille, puis en rencontrant de nombreux chercheurs et en suivant des cours à l’EHESS. Elle suit en particulier ceux de l’historien de l’art Hubert Damisch (1928-2017), qui devient son directeur de thèse, du sanskritiste Jean Filliozat (1906-82), qui l’encourage dans ses recherches angkoriennes, du médiéviste Jacques Le Goff (1924-2014) et, au Collège de France, du sémiologue Roland Barthes (1915-80). De plus, elle fréquente assidûment dans le 16e arrondissement de Paris tant la bibliothèque de l’EFEO, sur le boulevard Wilson, que le Musée Guimet situé à proximité, place d’Iéna.

Cette année-là ainsi qu’au cours de celles qui suivent, elle en profite pour solliciter les conseils de l’historien Denys Lombard (1928-98), de l’indianiste Madeleine Biardeau (1922-2010) ainsi que du géographe québécois Paul-Yvon Villeneuve (1943-2019), professeur à l’université Laval, et du géographe français Claude Raffestin (1936-2025), professeur à l’Université de Genève.

Entre 1976 et 1980, alors qu’elle travaille à sa thèse – bénéficiant pendant les deux premières années d’une bourse doctorale du Conseil des arts du Canada – et que sa pensée se précise, elle effectue plusieurs séjours à Paris, y étudiant dans les bibliothèques et, tout comme en 1976-77, visitant les librairies. Très bonne cliente de la librairie Adrien Maisonneuve, située place de la Sorbonne, elle y fait l’acquisition, notamment, de nombreuses publications de l’EFEO. Cela comprend les sept et volumineux Mémoires archéologiques consacrés au temple d’Angkor Vat et publiés de 1929 à 1932, en particulier les trois volumes de la troisième partie, intitulée La Galerie des bas-reliefs, les Inscriptions du Cambodge rassemblées par George Cœdès et publiées en 1937, ainsi que le monumental mémoire Angkor Vat. Description graphique du temple, de Guy Nafylian, paru en 1969.

Au fil des années, dans sa tentative de comprendre le lien entre le temple lui-même et les huit grands bas-reliefs qui, tout en contribuant à sa structure l’ornent et l’encadrent, en quelque sorte, elle se plonge dans la littérature consacrée à la thèse sacrificielle, à l’Inde et à ses temples ainsi qu’à la mythologie. Cela comprend des auteurs tels Madeleine Biardeau (1968 à 1978), celle-ci avec Charles Malamoud (1976), Mircea Eliade 1952) ou Georges Dumézil (1959 et 1962). Mais ce sont bien sûr les écrits consacrés aux bas-reliefs eux-mêmes qui retiennent le plus son attention, notamment, les contributions de Cœdès, dont celles rassemblées dans lesdits Mémoires archéologiques.

Hélène dépose sa thèse à l’EHESS en 1981 et la soutient cette année-là devant un jury composé de son directeur Hubert Damisch ainsi que de Madeleine Biardeau, Madeleine Giteau (1918-2005) et Denys Lombard. La thèse s’intitule Le temple d’Angkor Vat. Essai d’interprétation d’un espace idéologique.

Elle est illustrée de cinq figures, dont deux concernant les grands bas-reliefs et, de vingt-sept photos, toutes concernant ceux-ci. D’ailleurs, sur les onze chapitres composant la thèse, seul le premier concerne l’ensemble du temple et la mise en scène des bas-reliefs. Le reste de la thèse est essentiellement consacré à leur analyse. Celle-ci s’avère soignée, minutieuse même, l’ultime figure (n° 5, p. 210) soulignant l’importance des oriflammes, ou étendards, lesquels figurent dans presque tous lesdits bas-reliefs. C’est d’ailleurs à ces étendards que, pendant les quatre décennies qui suivent la soutenance de la thèse, Hélène porte l’essentiel de son attention.

Cela dit, tout en consacrant une bonne partie de ses travaux à Angkor, elle continue à écrire et à publier au sujet des villes du patrimoine mondial, ce qui l’amène à beaucoup voyager, souvent en compagnie de son mari, en profitant pour étudier des langues, dont l’allemand d’elle-même, l’indonésien à l’Université d’Hawaii (1971), le mandarin à l’université de Penang, devenue l’Université Sains Malaysia (étés 1974 et 1975), le sanskrit à la Sorbonne Nouvelle pendant ma seconde année sabbatique (1983-84) et l’arabe à l’Université Laval (1991-93). Surtout, elle conserve et entretient sa passion pour le grand temple d’Angkor Vat.

En témoigne son magnifique recueil de poèmes, intitulé Les racines de pierre et lui ayant valu en 1988 un prix du Centre international de documentation et d'échanges de la francophonie (CIDEF), présidé par M. Léopold Senghor et basé à Tourcoing. Ce recueil paraît finalement en 1992. Quant aux publications d’Hélène concernant les villes du patrimoine mondial de l’UNESCO, elles furent nombreuses tout comme ses comptes rendus pour la revue montréalaise Vie des Arts (Legendre-De Koninck, notamment 1991a, 1992d et 1993). Entre 1991 et 1999, elle fait paraître sept articles témoignant de l’éventail de ses intérêts; puis, en 2001 et enfin en 2011, de sa passion fondamentale pour Angkor Vat et ses bas-reliefs.

À la fin des années 1990, elle rédige une monographie, provisoirement intitulée Angkor Vat. Un temple royal. Alors qu’elle envisage de soumettre celle-ci à l’EFEO, elle se laisse convaincre par des amis singapouriens d’en soumettre plutôt une traduction en langue anglaise à un éditeur allemand, VDG Weimar. Manquant elle-même d’assurance, peu confiante dans ma propre inculture artistique, elle confie le travail à une traductrice professionnelle, laquelle réalise heureusement un travail impeccable. Hélène soumet alors le résultat à l’éditeur allemand. Après des révisions très mineures, celui-ci le fait paraître en 2001 dans sa collection Architektur der Welt (no 4), sous le titre Angkor Wat. A Royal Temple. Mais VDG Weimar n’en assure qu’une diffusion très restreinte, refusant de s’entendre avec les libraires cambodgiens, même pas avec ceux de Siem Reap. Pourtant, abondamment illustré de photos et de plans du grand temple, le modeste petit livre de 93 pages représente un merveilleux guide d’accès tant au temple lui-même qu’aux huit immenses bas-reliefs qui recouvrent ses galeries de troisième enceinte.

Dans ce livre, Hélène insiste (p. 76 sq.) sur ce qu’elle avait déjà mentionné dans sa thèse : combien le temple projette la volonté ou le message du roi Sûryavarman II. Celui-ci en est un d’ordre, de centralité et de stabilité tout comme de puissance devant l’ennemi. Hélène ajoute que le roi souhaite être présenté à son peuple comme « régénérateur du temps » (regenerator of time, p. 79). À cette fin, elle se concentre sur l’analyse d’un élément quasi omniprésent sur les bas-reliefs : les bannières (banners en anglais) ou étendards. Elle mentionne que lesdits étendards semblent toujours, ou presque toujours, pointer vers la victoire d’un camp et ainsi contribuer au message du roi. Elle conclut en écrivant : « À la fois innombrables et discrets, les étendards, de concert avec l’axe principal du temple, contribuent à consolider le lien entre l’architecture et la sculpture du temple » (p. 85; ma traduction).

Pendant toutes ces années, en particulier à compter de la fin des années 1990, au cours desquelles son interprétation des bas-reliefs d’Angkor Vat s’affine, Hélène ne cesse de consulter plusieurs grands chercheurs, dont le spécialiste des religions asiatiques André Couture, l’indianiste Pierre-Sylvain Filliozat (1936-2024) et en particulier l’indologue et sanscritiste Kamaleswar Bhattacharya (1928-2014) ainsi que l’architecte et archéologue Pascal Royère (1965-2014).

Nous nous rendons souvent ensemble à Paris, y résidant en général à la Maison Suger, située dans le 6e arrondissement de Paris et relevant de la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme. À presque chaque printemps, en mai et juin, alors que l’année académique est terminée au Québec, je soumets notre candidature. Pour y être accueilli, il faut de solides raisons, ce qui comprend prévoir un programme de participation locale et une production académique tangible. Heureusement, grâce aux excellentes conditions d’accueil de la Maison Suger, je rencontre de nombreux collègues, participe à des séminaires et parviens à rédiger, à chaque année, d’abondants textes, articles ou livres, parus ou à paraître en France ou ailleurs. Quant à Hélène, cela lui permet de consulter ses conseillers, dont Kamaleswar Bhattacharya et, bien sûr de se rendre régulièrement travailler à la bibliothèque de l’EFEO.

 

Helene Legendre

 

Le rôle de Kamaleswar Bhattacharya et de Pascal Royère

Nés à trente-sept ans d’intervalle – 1928 et 1965 – ces deux éminents intellectuels partagent avec elle une passion pour Angkor. Surtout, tous deux témoignent d’un grand sens de l’écoute, ce qui ravit Hélène. Tout en demeurant convaincue qu’elle explore une voie originale dans l’interprétation des bas-reliefs angkoriens, elle hésite à en discuter en détail avec les chercheurs qu’elle croise tant à Paris que sur le site même de ses recherches.

Mais ce n’est pas le cas de Pascal Royère, avec lequel elle se lie d’amitié tout comme avec son épouse, Andrée. Alors qu’il est en poste à Siem Reap, à titre de responsable de la difficile et pourtant très réussie reconstruction de l’imposant temple du Baphuon, Pascal Royère trouve le temps de prêter attention aux hypothèses d’Hélène. De plus, il facilite ses fréquentes visites sur les sites angkoriens, elle qui s’intéresse aussi aux bas-reliefs de plusieurs autres temples, dont ceux du Bayon et du Baphuon (Legendre De Koninck, 2011).

Ce n’est pas le cas non plus avec Kamaleswar Bhattacharya qui accepte, semble-t-il avec enthousiasme, de lire ses écrits. Dès la fin de la première décennie de ce siècle-ci, alors qu’elle s’est replongée dans ses travaux angkoriens, il lui fait connaître son avis sur les premiers chapitres qu’elle lui soumet, provenant de son nouveau et volumineux manuscrit, lequel est largement consacré au grand temple et à ses bas-reliefs. De bons conseils lui sont également dispensés par plusieurs personnes, tout particulièrement par ledit professeur Bhattacharya, à la suite de leur lecture du manuscrit de l’article précité, intitulé « La portée des étendards d’Angkor » paru en 2011 dans le Journal Asiatique.

Cette année-là, ou plus exactement dès 2010, je m’inquiète de ce qui me semble être chez Hélène de petits problèmes de mémoire. Elle me rassure, faisant fi de ceux-ci, en particulier lorsque je lui dis qu’elle doit se hâter de boucler son gros manuscrit et tenir compte de l’âge de celui qui est devenu, en quelque sorte, son conseiller principal : le professeur Bhattacharya est né en 1928.

Hélas, en 2014, alors qu’au cours de chacun des trois printemps précédents elle le rencontre longuement et que celui-ci l’encourage à poursuivre la rédaction de son imposant manuscrit, le mauvais sort frappe. Tandis qu’en février, Pascal Royère décède à l’âge de 48 ans après une courte mais terrible maladie, en mars, Kamaleswar Bhattacharya décède à son tour, à l’âge de 85 ans. Pour Hélène, il s’agit d’une annus horribilis car ses problèmes de mémoire se confirment et, en septembre 2017, le diagnostic tant redouté tombe : elle souffre de la maladie d’Alzheimer. Mais, elle refuse de capituler et poursuit son travail de longue haleine, se rendant régulièrement tant au Cambodge sur le site même de ses recherches qu’à Paris où elle continue à fréquenter la bibliothèque de l’EFEO. Il lui arrive même de me confier que son intention est de démontrer que, bien qu’au moins l’un des huit grands bas-reliefs soit de facture postérieure au règne de Sûryavarman II, non seulement ceux-ci servent à transmettre le message du roi à son peuple, mais aussi que le temple lui-même en est le support. C’est-à-dire que les bas-reliefs ne sont pas que décoratifs, mais plutôt la raison d’être du temple.

Une détermination à toute épreuve

Entre le début des années 1990 et 2015 – les Vietnamiens ont quitté le Cambodge en 1989 – Hélène se rend dix-sept fois à Siem Reap, refusant que je l’accompagne, prétextant que je suis déjà assez présent partout ailleurs dans la région sud-est asiatique : « laisse-moi le Cambodge ! » me dit-elle. Au cours de toutes ces années, elle tient à retourner observer et photographier de très près tant les détails des scènes représentées sur les bas-reliefs que, bien sûr, les étendards ! En 2012, elle s’entend même avec un photographe professionnel qui lui a été chaudement recommandé par des amis singapouriens. Mais celui-ci réside en Australie et attend qu’elle lui propose un rendez-vous sur place, munie bien sûr de la liste des photos dont elle a besoin. La maladie progressant, elle reporte sans cesse l’établissement de sa liste et, finalement, laisse tomber cette entente. Pourtant, elle tient à retourner voir « son » temple. Hélas, le long voyage ne lui est plus possible en solo et elle accepte que je l’accompagne au Cambodge pour la première fois depuis décembre 1969 ! Ensemble, au cours des automnes 2017, 2018 et 2019, et toujours après un petit séjour à Singapour, nous y retournons, à chaque fois pour une bonne semaine. Elle accepte que j’agisse comme son photographe et nous passons de longues journées sur la grande galerie, visitant aussi ses temples préférés, dont ceux du Bayon, du Baphuon et de Banteay Srei.

Hélène se consacre à son ultime manuscrit jusqu’à ce que l’épidémie de Covid-19 frappe en mars 2020. Le 12 décembre précédent, à Montréal où nous résidons alors et où j’ai enseigné de 2002 à 2016, elle m’autorise enfin à examiner l’état de son manuscrit. Je procède à la copie intégrale de celui-ci sur un disque externe, puis me réfugie dans mon bureau afin de le lire à l’écran de mon propre ordinateur. J’y consacre plusieurs heures. Cela me permet de constater l’ampleur du manuscrit, lequel compte une bonne dizaine de chapitres, d’inégales longueurs et aussi d’inégale facture, totalisant près de 900 pages ! Un grand nombre de celles-ci sont merveilleusement bien écrites, mais d’autres sont hésitantes ou très incomplètes, truffées de renvois eux-mêmes incomplets et évoquant de multiples sources à vérifier, certains chapitres se révélant répétitifs. Je m’évertue à y mettre un peu d’ordre, rassemblant ce qui me semble l’essentiel en huit chapitres totalisant quelque 350 pages, sans bien sûr les illustrations. Au terme de ce travail, je retourne voir Hélène dans son bureau et lui fais une proposition.

Je lui propose de commencer par faire une pause et de ne se replonger dans son manuscrit qu’à la rentrée de janvier 2020. D’ici notre départ pour Paris – dès septembre 2019, j’avais soumis notre candidature à la Maison Suger pour mai-juin 2020 et celle-ci venait d’être acceptée – prévu pour le 30 avril, elle disposera donc de seize semaines pour compléter, retoucher ou ajuster ses huit chapitres afin, dès l’arrivée à Paris, de le soumettre pour publication à l’EFEO ou bien de le faire lire sur place par des volontaires et de ne le soumettre que peu avant notre départ, donc deux mois après notre arrivée. L’entente proposée implique qu’à chaque deux semaines elle me permette de jeter un coup d’œil à l’avancement de son travail.

Sa réaction initiale me surprend. Elle fond en larmes, ce qui ne lui arrivait jamais, affirmant en sanglotant qu’elle n’aura jamais la force de respecter le calendrier que je propose. Mais je parviens à la convaincre en lui affirmant qu’elle a en mains un petit chef-d’œuvre et que le temps des hésitations est révolu ; il lui faut soumette son manuscrit pour publication ! Par la suite, au cours des mois de janvier et février, je constate qu’elle peine effectivement à compléter ses chapitres, même si elle les améliore. Puis, à la mi-mars, l’épidémie de Covid-19 et les fermetures qu’elle entraîne imposent un terme abrupt à ce programme de sorties musicales quasi-quotidiennes que nous avions mis au point dans un Montréal qui se prête fort bien à une telle pratique. Et puis, bien sûr, il nous faut annuler notre projet de séjour printanier à Paris.

Ce drame, car c’est bien de cela qu’il s’agit, a rapidement entraîné une forte accélération du déclin cognitif d’Hélène, à un tel point qu’en juillet 2021 nous prenons la décision de revenir à Québec, là où notre capital social, notamment familial, est beaucoup plus important. Cela nous permet de rester ensemble pendant treize mois additionnels, jusqu’à ce qu’en août 2022, la mort dans l’âme, notre fille Sophie et moi-même devions nous résoudre à confier à une institution spécialisée celle que j’appelle ma « Belle Blonde ».

Dès lors, bien qu’Hélène demeure admirablement sereine et qu’elle reçoive des visites quotidiennes, son déclin s’accélère. Des livres lui sont apportés, dont, progressivement, on doit lui faire la lecture. Les derniers mois, je ne lui lis plus que de la poésie, y compris celle de René Char, de loin son poète préféré. Mais les derniers poèmes auxquels elle porte encore attention fin février 2025 sont les siens propres, tirés de son merveilleux recueil, Les racines de pierre. Jusqu’à la fin, Angkor Vat l’aura habitée.

Rodolphe De Koninck

PS Je tiens à remercier Catherine Scheer et Louise Roche pour leur bon conseil. Cette dernière a même accepté de lire le manuscrit inachevé d’Hélène, reconnaissant que sa mise au point demeurait problématique mais qu’heureusement son article paru dans le Journal Asiatique en 2011 résumait bien sa pensée. C’est elle qui m’a alors suggéré de soumettre cet article pour publication.

 

Helene Legendre

 

Bbibliographie

  1. Travaux et publications d’Hélène Legendre-De Koninck évoqués dans le texte

  • 1970, Asian Art and Craft Retail Outlets in Singapore. Thèse de maîtrise, Department of Geography, University of Singapore.
  • 1974, « Perception de l'environnement et aménagement du territoire chez les Khmers : le cas d'Angkor », Cahiers de géographie de Québec, 18, 44, p. 371-378.
  • 1981, Le temple d'Angkor Vat. Essai d'interprétation d'un espace idéologique. Thèse de doctorat de 3e cycle, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Histoire et Civilisations. Paris.
  • 1983, « Les bas-reliefs du temple d'Angkor Vat et le projet royal d'un renouvellement temporel », in Webster, D. R., dir., The Southeast Asian Environment, University of Ottawa Press, pp. 67-72 ; aussi paru en anglais : « The Bas-Reliefs of the Temple of Angkor Wat and the Royal Project of a Temporal Renewal », dans le même ouvrage, pp. 60-66.
  • 1986a, « Angkor Wat Examined from a Sacrificial Point of View », in Matthews, B. and Nagata, J., dir., Religions, Values and Development in Southeast Asia, Institute of Southeast Asian Studies, Singapour, pp. 140-145.
  • 1986b, « La légende de Râma dans la sculpture des pavillons d’angle du temple d'Angkor Vat », in De Koninck, R. et Nadeau, J., dir., Ressources, problèmes et défis de l'Asie du Sud-Est, Presses de l'Université Laval, Québec, pp. 11-20.
  • 1991a, « Les temples d'Angkor survivront-ils? », Vie des Arts, Montréal, 36, 144, p. 48-53.
  • 1991b, « Les villes du patrimoine mondial : capitales du temps », Cahiers de Géographie du Québec, 35, 94, pp. 9-87.
  • 1992a, « Angkor Vat: quelques éléments d'asymétrie », Mappemonde (numéro spécial consacré à l'Asie), 4, p. 45-48.
  • 1992b, Les racines de pierre, précédé de La Terre émergeait à peine de son collier de nuit, Montréal, Editions Triptyque.
  • 1992c, « Lumière, espace, soleil: les figures du vol », Diogène (Unesco), Paris, 160, pp, 25-48; l'article est aussi paru dans les éditions anglaise, arabe et espagnole de la revue.
  • 1992d, « Sanaa: ville d’art et d’Islam », Vie des Arts, Montréal, 37, 147, p. 22-27.
  • 1993, « Dubrovnik. L’urgence de reconstruire », Vie des Arts, 38, 151, p. 50-53.
  • 1994, « World Heritage Cities through Time », National Geographical Journal of India, Varanasi (Inde), pp. 149-155.
  • 1996a, « The Notion of Sacrifice in the Sculpture of Angkor Wat », Vishwanath, D. Karad, ed., In Quest of Universal Peace, MAEER, Pune (Inde), p. 282-288.
  • 1996b, « Les Villes du patrimoine mondial : capitales du temps (2e partie) », Cahiers de géographie du Québec, 40, 111, pp. 365-417.
  • 1999, « Dallaire, l’indépendant », Vie des Arts, Montréal, 43, 175, pp. 34-38.
  • 2001, Angkor Wat, A Royal Temple. Weimar. VDG.
  • 2011, « La portée des étendards d’Angkor », Journal Asiatique, 299 (2): 627-650.
  1. Autres auteurs et sources évoqués

  • Biardeau, Madeleine, 1968, « Études de mythologie hindoue », I-V, Bulletin de l’École Française d’Extrême-Orient, n° 54, pp. 19-45; 1969, n° 55, pp. 59-105; 1971, n° 58, pp. 17-89; 1976, n° 63, pp. 111-263 et 1978, n° 65, pp. 87-238.
  • Biardeau, Madeleine et Charles Malamoud, 1976, Le sacrifice dans l’Inde ancienne. Paris, Presses Universitaires de France.
  • Cœdès, George, 1911, « Les bas-reliefs d’Angkor-Vat », Extrait du Bulletin de la commission archéologique indochinoise, Paris, p. 1-59.
  • Cœdès, George, 1933, « Angkor Vat, temple ou tombeau? », Bulletin de l’EFEO, XXXIII, p. 303-09.
  • Cœdès, George, 1937, Inscriptions du Cambodge, vol. 1. Paris, EFEO.
  • Cœdès, George, 1941, « Les grands monuments d’Angkor sont-ils des temples ou des tombeaux? », Cahiers de l’École Française d’Extrême-Orient, 26, p. 25-9.
  • Cœdès, George, 1947, Pour mieux comprendre Angkor. Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, Adrien Maisonneuve.
  • Cœdès, George, 1952, « Connaissance d’Angkor par l’épigraphie », Bulletin de la Société des Études Indochinoises, N. S. XXVII, 2, p. 137-49.
  • Cœdès, George, 1962, « La date d’exécution des deux bas-reliefs tardifs d’Angkor Wat », Journal Asiatique, CCL, p. 235-43
  • Cohen, Bernard, 2003, 1909-1978: Du Bungalow d'Angkor à l'Hôtel des Ruines en passant par l'Auberge Royale des Temples.
  • https://www.cambodgemag.com/post/1909-1978-du-bungalow-d-angkor-%C3%A0-l-h%C3%B4tel-des-ruines-en-passant-par-l-auberge-royale-des-temples
  • Coutin, Jean, 1992, Compte rendu de Hélène Legendre-De Koninck, « Les racines de pierre, précédé de La Terre émergeait à peine de son collier de nuit », in Lettres québécoises. La revue de l’actualité littéraire, no 67, automne 1992.
  • École Française d’Extrême-Orient, 1929-1932, Mémoires archéologiques, tome II, Le temple d’Angkor Vat, Paris, 7 volumes. Première partie, 2 vol., L’architecture du monument; Deuxième partie, 2 vol. La structure ornementale du temple; troisième partie. 3 vol., La galerie des bas-reliefs.
  • Groslier, Bernard Philippe, 1956, Angkor, hommes et pierres. Paris, Éditions Arthaud.
  • Groslier, Bernard Philippe, 1979, « La cité hydraulique angkorienne : exploitation ou surexploitation du sol? », Bulletin de l’École Française d’Extrême-Orient, LXVI, p. 161-202.
  • Groslier, George, 1924, Angkor, les villes d’art célèbres, Paris, H. Laurens.
  • Nafylian, Guy, 1969 Angkor Vat. Description graphique du temple. Paris, EFEO.
  • Kwa Chong Guan, 2020, William Willets & the Practice of Asian Art History, Singapore, NUS Museum.
  • Thivierge, Sylvie et Legendre-De Koninck, Hélène, 2004, Nusantara Indonesia. L’archipel infini. Québec, Musée de la civilisation.
  • Willets, William, 1965, Foundations of Chinese Art: from Neolithic Pottery to Modern Architecture. London, Thames and Hudson.
  • Willetts, William, 1968, An Angkor Roundabout: Being a Five-Day Tour of the Main Monuments of Angkor in Cambodia described in the order in which they were built. (En 2017, la Southeast Asian Ceramic Society publia une version électronique de ce manuscrit inachevé, lequel est téléchargeable sur son site web).
  • Willetts, William, 1971, Ceramic Art of Southeast Asia. Introduction and Descriptive Notes. The Art Museum, University of Singapore.
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