Édition internationale

L’expérience hors du commun de lycéens parisiens sur une petite île au Cambodge

À Koh Ach Seh, l’ONG Marine Conservation Cambodia accueille chaque année des élèves du Pôle Innovant Lycéen, une structure éducative francilienne dédiée aux anciens décrocheurs scolaires. Entre dépaysement et adaptation, une expérience singulière pour les élèves.

L’expérience hors du commun de lycéens parisiens sur une petite île au CambodgeL’expérience hors du commun de lycéens parisiens sur une petite île au Cambodge
Vue sur la mer prise depuis la cabane centrale du hameau. Crédit: Paul Bouscary
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 20 février 2026, mis à jour le 1 mars 2026

Il faut compter une heure de bateau depuis la ville de Kep pour fouler le rivage de Koh Ach Seh, à l’extrême sud-est du Cambodge. De la mer, seul son embarcadère de quelques centaines de mètres de long distingue cette minuscule île de ses voisines. À l’ouest, une cabane au bord de l’eau, perchée dans les arbres, voit se succéder les couchers de soleil. Deux hamacs, une bouteille de liqueur de coco vide et une grosse ampoule laissée allumée la nuit. Sa lumière crue signale une présence humaine aux pêcheurs.

Plus au nord, un bunker surplombe la côte, dissimulé par la végétation luxuriante. Sur son toit, une gravure de la faucille et du marteau révèle une cicatrice à ciel ouvert. Sous le régime de Pol Pot, les Khmers rouges y scrutaient l’ennemi vietnamien : la frontière est à quelques encablures de là, visible à l'œil nu. Fièrement hissé au milieu du hameau central, le drapeau khmer peut en témoigner, l’île est bien cambodgienne, mais l’on y capte encore le réseau téléphonique vietnamien. 

Koh Ach Seh est fermée aux touristes pour préserver son écosystème fragile : il faut une autorisation gouvernementale pour s'y amarrer. Aux côtés de la petite vingtaine d’habitants se relaient périodiquement scientifiques, personnel associatif et le temps de quelques jours… une classe de lycéens du quatorzième arrondissement de Paris. 

« Une bouteille jetée à la mer »

Adrien, Leyna, Noah, Rym, Yanis, Abdoulaye, Makadia, Manja et Anastasia sont camarades de classe au lycée François Villon, au sein du Pôle Innovant Lycéen. Âgés de 16 à 20 ans, ils ont des parcours, des origines et des aspirations différentes. Avec un point commun : tous ont vécu une rupture avec le système scolaire.  

Structure de retour à l’école, le Pôle Innovant Lycéen (PIL) accueille chaque année des élèves décrocheurs pour les accompagner sur une année et leur servir de tremplin pour la suite de leur parcours. Chaque classe a sa spécificité. Ce séjour solidaire au Cambodge est proposé aux élèves de l’option « Solidarité internationale », et ouvert également aux élèves de l’option « Médias ». C’est le grand projet annuel sur lequel travaillent Héloïse Kiriakou et Nicolas Mulet, les professeurs référents. Depuis 2009, ce dernier supervise la logistique du voyage annuel de la classe. À Koh Ach Seh, c’est « une bouteille jetée à la mer » dans son réseau qui lui a permis de nouer un partenariat tacite avec Marine Conservation Cambodia (MCC), une ONG cambodgienne de préservation de la biodiversité marine. 

L’expérience hors du commun de lycéens parisiens sur une petite île au Cambodge

L’équipe encadrante du PIL en discussion avec des membres de Marine Conservation Cambodia. Crédit: Hippolyte Maudet

Photovoltaïque

Réunis sous la grande cabane centrale au petit matin le lendemain de leur arrivée, les élèves suivent une présentation des actions de MCC. Simon Retif, analyste marin et cartographe, détaille les axes de travail de l’ONG sur l’île, entre lutte contre la pêche illégale, déploiement de récifs artificiels et collecte scientifique de données. Sur demande du gouvernement, l’association met notamment en place un plan de repeuplement des environs de l’île dévastés par des décennies de pêche électrique. 

Sur l’île, professeurs et élèves du PIL ont à dessein de réparer un panneau solaire. Installé l’année précédente, il n’a pas survécu aux intempéries. Ponçage pour enlever la rouille, soudure, creusement d’une tranchée pour enterrer les branchements, raccordement à la batterie centrale… professeurs et élèves s’affairent à la tâche.

Le but est d’améliorer l’accès à l’électricité, sans nouvelles nuisances ou pollution. « Il s’avère que pour nous, c’est extrêmement important, parce que nous sommes très dépendants de l’énergie tout au long de la journée », explique Simon Retif. « Nous travaillons tout le temps avec nos ordinateurs, nous avons besoin d’être joignables (...) ça nous donne une certaine autonomie énergétique ». Le générateur, bruyant et coûteux, ne tourne que 12h par jour, entre 17h et 5h, et le voltage trop puissant abîme les batteries. Quelques panneaux pour une énergie « plus stable, plus pure… et moins bruyante ! ». 

L’expérience hors du commun de lycéens parisiens sur une petite île au Cambodge

Nicolas Mulet, professeur encadrant du PIL, et Adrien, élève, devant le panneau solaire en cours de réparation. Crédit: Paul Bouscary

« Planter des graines »

« Le projet est bénéfique pour les deux parties », ajoute le cartographe. Les élèves profitent d’une « ouverture sur le monde marin, sur l’environnement ». L’éveil à ces sujets peut révéler un intérêt, voire peut-être des vocations. « C’est comme planter des graines… 20, 30, et il y en 2 ou 3 qui vont pousser ». Lubin, ancien élève parisien du PIL, avait passé quelques jours à Koh Ach Seh en février 2024. Entre-temps, une graine a bel et bien poussé : MCC l’accueille aujourd’hui pour un stage d’au moins deux mois sur l’île. 

Le voyage et sa préparation forment le socle éducatif de la classe « Solidarité internationale ». Des formations pratiques, sur l’énergie solaire ou le mobilier urbain, combinées à un apprentissage théorique en lien avec l’engagement citoyen permettent aux élèves de retrouver un cadre éducatif au quotidien. « L’idée est que l’élève ait envie de revenir à l’école », explique Nicolas Mulet. Tout en travaillant sur « le vivre ensemble et la confiance en soi », en témoignent ces temps d’échange collectifs que sont les médiations, où chacun fait le point sur ses attentes et ses découvertes. Sans omettre « l’aspect rencontres » : l’immersion dans une culture nouvelle et l’opportunité d’échanger avec les habitants de l’île. Comme quand Yanis, élève au PIL, se joint à Mao, cuisinière en cheffe de MCC. Au traditionnel son de cloche, leur poulet frit régale l’immense tablée sous la cabane centrale. 

L’expérience hors du commun de lycéens parisiens sur une petite île au Cambodge

Mao, cuisinière à MCC, et son éphémère commis, Yanis. Crédit: Paul Bouscary 

Être soi-même 

Yanis, 20 ans, est originaire de Clamart dans les Hauts-de-Seine. Il décrit « une rencontre formidable » avec Mao. « J’ai réussi à m’ouvrir énormément au groupe de la classe et aux locaux », « avec des moments de solitude, sur un hamac, sans wifi, sans électricité (...) J’ai beaucoup apprécié ». Volontaire, il semble rester sur sa faim quand au travail sur les panneaux solaires. « Il n’y a qu’une partie du groupe qui en a fait, et les autres étaient plus ou moins en vacances ». 

Yanis n’a plus pris le chemin de l’école depuis ses 13 ans. Désœuvré, ne faisant « pas grand chose de ses jours », il décide d’essayer de reprendre une scolarité en classe de 1ère, et essuie un refus. Ses 7 années de déscolarisation jouent en sa défaveur. Il est redirigé vers le PIL dans la foulée. « Manger en groupe, dormir en groupe, c’était assez nouveau pour moi (...) Ça m’a aidé à sociabiliser ». À Koh Ach Seh, il n’est pas rare de le trouver dans son hamac ou près du rivage contemplant la mer, toujours avec un grand sourire aux lèvres. 

« Sur l’île, tu pouvais être toi-même » lance Rym, sa camarade. Elle ne tarit pas d’éloges sur son expérience, dit qu’elle n’a « même pas les mots » pour décrire son ressenti. « J’enchaînais plein de trucs (...) Panneaux solaires, les petits cours de géopolitique, la plongée, et parler avec les gens ». Le tout, sans aucune connexion. « Le téléphone, j’y ai même pas pensé une seconde (...) J’ai même pas eu un petit manque ». Comme une pause, une parenthèse loin de la culture de l’instant. « Le fait d’être coupée du monde et des réseaux, c’était parfait, ça m’a fait tellement de bien ». Mais toute parenthèse se referme : « On rentre sur Kep, on a la connexion… et là bas on apprend le 49.3 ! ». 

À 16 ans, elle se voit poursuivre son parcours dans l’humanitaire d’ici à l’an prochain. 

Une heure en mer pour arriver, idem pour repartir et continuer ce périple singulier en terres khmères. L’étape d’après pour le groupe, repeindre une petite cabane construite l’an passé dans une école primaire à Kep. En communauté, bien loin du tumulte francilien, la parenthèse Koh Ach Seh laissera un souvenir différent des autres. 

Par Hippolyte Maudet

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