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Jocelyn Dordé:"On a commencé dans une cabane à côté de la voie ferrée"

Par Thibault BOURRU | Publié le 14/03/2018 à 17:30 | Mis à jour le 27/09/2018 à 15:25
Jocelyn Dordé Humanitaire Cambodge Taramana

Jocelyn Dordé vit, depuis 18 ans, entre la France et le Cambodge. Médecin généraliste dans l'hexagone durant 4 mois de l'année, il s'occupe de son association Taramana le reste du temps. Vainqueur des Trophées des Français de l'Etranger pour son implication humanitaire, le quinquagénaire a accepté de raconter concrètement son travail au sein de cette ONG depuis 2005.

 

lepetitjournal.com/Cambodge : Vous êtes médecin de formation, et êtes arrivé au Cambodge en 2000. Vous travaillez alors 5 ans pour l'ONG Pour un Sourire d'Enfant (PSE), puis décidez de fonder Taramana, une association qui aide les enfants issus des bidonvilles, aussi bien dans le domaine de la santé que de l'éducation. Pourquoi à ce moment-là ?

Jocelyn Dordé : J'ai dû quitter PSE car ils avaient besoin de quelqu'un à plein temps, je faisais souvent des allers-retours en France pour pratiquer mon métier de médecin. En 2005, quelqu'un m'a emmené dans le bidonville de Boeng Salang (dans le nord de Phnom Penh.) Je me suis dit qu'on pouvait faire quelque chose pour aider les enfants qui vivent ici. Leur apporter des soins, leur apprendre le français et l'anglais. Au début nous louions pour 20 dollars par mois une cabane en bois au bord de la voie ferrée. On s'est occupé de 10, puis de 20, puis de 30 enfants (Taramana accueille aujourd'hui 200 enfants de ce bidonville.) Tous les gamins du quartier venaient apprendre les langues avec nous, ils étaient curieux de savoir ce qu'il se passait dans cette cabane. Aujourd'hui certains de ces jeunes sont devenus bilingues. En 2008, nous avons pu louer un centre médico-éducatif avec des salles de classes et une infirmerie. Au niveau médical, nous utilisons beaucoup la prévention, par les vaccins notamment. Cela ne coûte rien, et les résultats sont immédiats. Le nombre de consultations a baissé au fur et à mesure, les enfants éduquaient eux-mêmes leur famille à la maison. Notre but est de permettre à l'enfant de travailler.

 

D'où vient le nom Taramana ?

Tara et Mana sont deux enfants dont je me suis occupé à PSE à l'époque. Ils ont été les premiers à nous suivre dans cette aventure. Il est important de rappeler que notre bâtiment actuel s'appelle Taramana Magdalena, en hommage à Magdalena décédée depuis, une dame qui a fait un gros don en 2010 en France par affection pour ce que nous faisons.

 

Lorsque vous décrivez le financement de l'ONG, vous parlez de parrainage individuel et collectif ?

Ce système permet à des Français de parrainer un enfant du bidonville, pour 25 euros par mois. Cela permet de financer les cours de langue, d'informatique, les soins (de l'enfant et de sa famille), la cantine, les deux sacs de riz que nous offrons par mois à la famille, l'uniforme pour l'année, et les activités extra-scolaires que nous organisons comme du sport, ou du théâtre. Lorsque nous sommes parrains, nous aidons un enfant. Qu'il ait un quotidien meilleur, qu'il puisse recevoir des soins et suivre des études. 

 

Pour quelle finalité ?

Nous sélectionnons les enfants en fonction de leur âge, et du niveau de vie des parents. Il n'est pas question qu'un enfant prenne la place d'un autre si les parents sont riches. Nous voulons les emmener en classe 9 (3ème en France), ce qui leur permet d'atteindre un panel de métiers intéressants. Lorsque l'on récupère des enfants en situation de pauvreté extrême, nous, nous disons "wahoo" quand ils arrivent à passer en classe 9. Quel travail réalisé de leur part ! En temps normal, ils auraient travaillé sur les chantiers pour 5 dollars par jour pour subvenir aux besoins financiers de la famille. Nous passons un contrat moral avec la famille. Leur enfant suit les cours jusqu'au bout, sans qu'il aille travailler, et nous leur offrons les soins.

 

Qu'est-ce qu'une journée type chez Taramana ?

Il y a un gros tiers qui concerne l'administratif, trouver des fonds, des réponses d'email, etc. Nous faisons donc beaucoup de prévention auprès des enfants et de leur famille. Nous donnons des cours de langue. En ce moment, 30 à 40 petits suivent des cours de secourisme. Nous louons, en partenariat avec la Croix Rouge, des mannequins pour les initier aux techniques de premiers soins, comme la PLS (position latérale de sécurité.) Nous sensibilisons également beaucoup sur la protection de l'environnement et notamment dans les assiettes. Nous servons 2 à 3 repas végétariens par semaine comme le Amok Tofu. Il est important d'être alerte sur ces problèmes.

 

Vous avez d'ailleurs, avec certains de ces enfants, monté une troupe de théâtre : "les petits chenapans" ? 

Quel plaisir de les voir évoluer, se transformer depuis 2010 au sein de cette troupe. Quelle assurance ils ont acquis grâce au théâtre, c'est une grande fierté. Les enfants étaient renfermés sur eux-mêmes, n'avaient pas d'ambition. En 2013, ils ont gagné le prix Destination Francophonie, remis par l'Institut Français au Cambodge. Ils ont gagné des smartphones, et appareils photos de très bonne facture. Nous avons tout revendu entre 2013 et 2016 (en plus d'autres accessoires qu'ils ont créés) pour monter un projet de tournée en France. En quelques mois, ils ont énormément répété "Allô docteur, vous n'auriez pas vu mon bidou?", une comédie que j'ai réalisée et mise en scène. Ils ont énormément travaillé leur français, leur prononciation, leur jeu... Et nous avons finalement pu y aller en octobre 2016... Nous avons fait une tournée de plus de 2500 kilomètres en 3 semaines dans le sud-ouest, près de Bordeaux. Leur comportement sur scène était incroyable, dans des salles de 300 personnes. Ils m'ont épaté, cela est un de mes meilleurs souvenirs. J'aimerais pour sûr écrire et mettre en scène une nouvelle pièce. J'ai beaucoup d'idées encore plus délirantes (sourires.)

 

Vous semblez passionné par ce partage culturel. Vous avez d'ailleurs également co-réalisé des clips YouTube musicaux ?

Avec mon ami Jean-Luc Nguyen, nous avons réalisé ensemble un clip parodique de la musique Gangnam Style, et l'avons publié en juin 2013 sur YouTube. Les enfants ont adoré jouer dedans. Cela a fait un carton (1.500.000 vues) ! Nous ne nous y attendions pas du tout. Nous avons récolté 40.000 euros.

 

 

Plus récemment, nous avons réalisé un clip du phénomène de Cup Song. Nous avons repris cela de façon émouvante. Toutes ces initiatives culturelles apportent quelque chose à l'enfant en terme de confiance en soi. Nous le ressentons vraiment, c'est génial !

 

 

 

Que représente, pour vous et votre association, ce Trophée des Français de l'Etranger que vous venez de remporter ?

Cela apporte une reconnaissance du travail accompli. Mais cela me gêne que ce trophée soit individualisé. C'est avant tout le travail d'une association, d'une équipe, qui doit être récompensé, pas celui d'une seule personne. Je veux dédier ce trophée à l'ensemble des ONG qui œuvrent au Cambodge et ailleurs dans le domaine de l'enfance, de l'éducation et de la santé. C'est tous ensemble que nous pourrons transformer ce monde en aidant, chacun à son niveau. Ici je me considère comme un privilégié pouvant en même temps gagner ma vie en France et consacrer 7 à 8 mois par an à aider les enfants en difficulté. Le travail réalisé auprès de ces enfants s'est avéré riche en enseignements et je garde des souvenirs impérissables. Et puis ce n'est pas fini... Une nouvelle pièce est donc en préparation, encore plus délirante, plus déjantée où tous les comédiens en herbe auront l'occasion de montrer l'étendue de leur talent. Et quand je vois avec quel plaisir ils montent sur les planches, je me dis que le jeu en vaut vraiment la chandelle !

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