Des milliers d’étrangers liés aux centres d’arnaques en ligne ont été arrêtés ou expulsés au Cambodge depuis janvier. Une vaste opération sous pression internationale, dont l’efficacité à long terme interroge.


Des milliers de ressortissants étrangers soupçonnés de travailler dans des centres d’arnaques en ligne au Cambodge, et considérés comme de potentielles victimes de traite des êtres humains, ont été interpellés ou expulsés depuis le début de l’année, a indiqué jeudi le ministère de l’Intérieur.
Cette campagne nationale de répression, que le gouvernement affirme vouloir faire évoluer vers une « élimination » des réseaux d’arnaques d’ici avril, s’est intensifiée en janvier, dans un contexte de pressions internationales croissantes et après l’extradition vers la Chine de Chen Zhi, ancien conseiller du Premier ministre et suspecté d’être une figure majeure du secteur des escroqueries en ligne.
Exode préventif et crise humanitaire émergente
La campagne a provoqué un exode préventif depuis des pôles d’arnaques soupçonnés de longue date, une situation que certains observateurs qualifient de crise humanitaire. De nombreux étrangers ont cherché de l’aide auprès des ambassades chinoise et indonésienne avant d’être transférés vers des centres de rétention situés en périphérie de Phnom Penh.
Des analystes et spécialistes de la lutte contre la traite des êtres humains appellent à enquêter sur les élites politiquement connectées liées à cette industrie, et réclament un filtrage rigoureux des personnes arrêtées lors des descentes de police, rappelant que ces réseaux reposent largement sur le travail forcé ou sous contrainte.
Des doutes sur la durabilité de l’opération
Un chercheur spécialisé dans la criminalité transnationale s’interroge sur la solidité de ce qui pourrait être la campagne la plus vaste jamais menée dans ce domaine, ainsi que sur la capacité réelle des autorités à démanteler durablement l’industrie illicite.
Le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Touch Sokhak, a déclaré que, du 1er janvier au 4 février, les autorités avaient expulsé 845 personnes liées aux arnaques en ligne, dont 194 femmes originaires de 14 pays, en coordination avec les ambassades concernées. Il a ajouté que 596 autres personnes devraient être expulsées une fois les procédures judiciaires achevées, sans préciser leur nationalité.
Selon lui, plus de 5 500 personnes liées aux arnaques en ligne ont été expulsées l’an dernier, la majorité étant considérées comme des victimes plutôt que comme des auteurs. Il affirme qu’environ 90 % des personnes interpellées depuis janvier sont également identifiées comme des victimes.
Un changement de discours officiel
La communication du ministère marque une évolution par rapport à de précédentes déclarations minimisant le nombre de travailleurs forcés lors d’opérations antérieures. Des critiques estimaient alors que ces descentes relevaient davantage de la mise en scène, les complexes semblant reprendre leurs activités peu après, tandis que le dépistage des victimes de traite restait lacunaire.
Depuis le début de l’année, les spécialistes de la lutte contre la traite se montrent particulièrement actifs, appelant les autorités à mettre en place des mesures adéquates pour protéger les personnes victimes de traite à mesure que les opérations s’étendent.
Les obligations internationales en matière de protection des victimes
Mark Taylor, consultant international en lutte contre la traite des êtres humains et ancien directeur du programme Cambodia Counter-Trafficking in Persons Project, souligne la différence entre des expulsions forcées et des rapatriements volontaires conformes aux protocoles des Nations unies ratifiés par le Cambodge.
« Les victimes doivent être rapatriées volontairement et se voir offrir la possibilité de participer à des enquêtes contre les auteurs de la traite », explique-t-il. Elles doivent également bénéficier de protections telles que l’accompagnement psychologique, un hébergement, des soins médicaux et une assistance juridique.
Une industrie estimée à des milliards de dollars
Un rapport publié en 2023 par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme estimait qu’au moins 120 000 personnes en Birmanie et 100 000 au Cambodge avaient été contraintes de travailler dans des centres d’arnaques en ligne cette année-là. Ces réseaux auraient escroqué entre 18 et 37 milliards de dollars à des victimes dans le monde.
Ces derniers jours, des centaines de ressortissants chinois ont été observés à l’ambassade de Chine à Phnom Penh, cherchant à renouveler leurs visas avant le Nouvel An chinois et à rentrer dans leur pays, alors que les autorités multiplient les raids contre les opérations de fraude télécoms
Les récentes opérations ont également touché un nombre accru d’étrangers, notamment lors d’une descente la semaine dernière dans un complexe soupçonné d’abriter des activités frauduleuses à Bavet, dans la province de Svay Rieng, où la police a interpellé plus de 2 000 personnes. Des tirs de sommation auraient été effectués par les forces de l’ordre.
Si cette vague de répression est jugée plus sérieuse que les précédentes, la prudence reste de mise. Jacob Sims, chercheur associé invité au Asia Center de l’université Harvard et analyste de la criminalité transnationale, estime que si la perturbation des réseaux semble réelle, sa durabilité demeure incertaine.
« Ces lacunes donnent l’impression que la réponse relève davantage de la dissimulation que d’un effort durable et efficace pour éradiquer cette industrie », affirme-t-il, avertissant que sans responsabilité réelle des élites et protections crédibles pour les victimes et les témoins, les réseaux pourraient réapparaître une fois la pression politique et internationale retombée.
Responsabilité des élites et pression internationale
Hormis l’arrestation très médiatisée de l’homme d’affaires politiquement connecté Li Kuong, soupçonné d’être impliqué dans les arnaques, plusieurs personnalités sanctionnées et accusées de liens avec ces réseaux n’ont, à ce stade, pas été inquiétées dans le cadre de l’opération nationale baptisée « Operation XXL ».
Lundi, l’armée thaïlandaise a annoncé avoir saisi d’importants éléments de preuve liés à la fraude transnationale dans un complexe d’arnaques situé à O’Smach, au Cambodge, lors d’affrontements survenus l’an dernier le long de la frontière contestée. Le site comprend l’O’Smach Resort, appartenant au sénateur cambodgien Ly Yong Phat, sanctionné par les États-Unis en 2024 pour son implication présumée dans des arnaques.
Phnom Penh a condamné ces sanctions à l’époque et dénoncé la saisie thaïlandaise, invoquant une violation territoriale.
L’analyste politique indépendant Seng Vanly appelle également à des enquêtes sur les figures de haut rang placées sur liste noire, estimant que l’application de la loi doit être globale et équitable pour restaurer la crédibilité internationale du pays et la confiance des investisseurs.
Alors que le gouvernement s’est fixé l’objectif d’éradiquer les réseaux d’arnaques d’ici avril, la pression internationale demeure forte. Au cours des deux dernières semaines, les autorités cambodgiennes ont rencontré leurs homologues des forces de l’ordre de plusieurs pays particulièrement touchés par ces réseaux, notamment les États-Unis et la Chine.
Sovann Sreypich
Avec l’aimable autorisation de CamboJA News, qui nous permet d’offrir cet article à un public francophone.
Sur le même sujet



























