Au Nord de Phnom Penh, dans la salle Sen Bunthen Penkak Kun Khmer, les impacts résonnent contre les sacs de frappe et les combattants enchaînent les exercices. Écouteurs aux oreilles, Alex Keo reste concentré sur sa préparation, à quelques semaines seulement d’un nouveau combat prévu en Angleterre. À 21 ans, ce combattant franco-khmer connaît une progression rapide. Après quatre années de pratique, dont deux passées au Cambodge, il affiche déjà 48 combats pour 35 victoires et évolue aujourd’hui en catégorie A, le plus haut niveau du circuit cambodgien. Alex Keo explique pourtant qu’une partie de cette progression n’est possible que grâce aux possibilités offertes par le royaume. « En France, je n’aurais jamais atteint ce nombre de combats. Le Cambodge m’a donné la possibilité de vivre de ma passion. » Le tableau n’est pourtant pas complet : cette trajectoire repose aussi fondamentalement sur une discipline quotidienne, un mental solide et une pratique passionnée du Kun Khmer.


Quitter la France pour poursuivre son rêve
Alex Keo grandit en France, dans l’Essonnes, dans une famille aux origines portugaise et cambodgienne. Son enfance, baignée dans la culture cambodgienne, le familiarise avec le Kun Khmer. Il explique : « Quand j’étais petit, je regardais les combats à la télévision, ça me faisait rêver. »
Pourtant, c’est seulement à 17 ans qu’il se lance dans les sports de combat. D’abord avec les arts martiaux mixtes (MMA), puis avec le kick-boxing, il y trouve une manière de gagner en confiance et de se mesurer à lui-même.
Au même moment, Alex Keo commence des études STAPS à l’université, qu’il abandonne rapidement. Il enchaîne alors les petits boulots pendant plusieurs mois chez McDonald’s, Uber Eats ou en intérim.
Cette période renforce son envie de changer de vie. « Très vite, je me suis dit que je partirais au Cambodge, parce que je ne voulais pas rester dans cette situation à faire des métiers qui ne m’intéressaient pas. »

Photo: Noé Garde
À 18 ans, il décide donc de partir. « Je pense qu’il faut avoir des expériences et tout vivre avant de mourir. Je n’allais pas rester bloqué dans une situation qui ne me convenait pas. »
La possibilité de réaliser pleinement son rêve constitue l’une des principales raisons de son départ au Cambodge. En France, les combats sont moins fréquents et les revenus ne permettent pas de vivre de cette activité. Les combattants doivent souvent conserver un emploi à côté de leur entraînement.
Une vie cambodgienne rythmée par le Kun Khmer
Le pari est risqué, mais il s’avère gagnant. Aujourd’hui, le jeune combattant s’émerveille : « Je vis mon rêve, ma passion, ce n’est que du bonheur. »
Pourtant, les journées sont rudes et se répètent. Depuis son arrivée au Cambodge, le quotidien est rythmé par les entraînements et les combats. Les matinées comprennent généralement une course de 12 à 15 kilomètres, suivie d’exercices de renforcement musculaire et de préparation physique. La pratique intervient principalement lors de la séance de l’après-midi. Le combattant enchaîne la corde à sauter, le travail au sac et les exercices de renforcement.
« Généralement, après les entraînements, je mange et je dors. Puis je recommence », confie-t-il.

Photo: Noé Garde
Cette routine laisse peu de place aux activités extérieures et l’équilibre est parfois difficile à trouver. Alex Keo en a d’ailleurs fait les frais dans son premier club, où l’établissement appliquait une discipline « à l’ancienne », fondée sur des séances de préparation particulièrement éprouvantes. Il affirme : « Il n’y avait pas la possibilité d’avoir un peu de liberté, c’était vraiment vivre uniquement pour la boxe. »
D’autant plus que la vie de combattant comporte des périodes financièrement plus difficiles. Les blessures, les pertes de poids et l’incertitude liée au calendrier des combats pèsent régulièrement sur les sportifs.
Alex Keo confie qu’il lui est arrivé de combattre cinq fois en un seul mois. Cette série répondait alors à une nécessité financière, après un mois sans combat. En 2024, il a disputé 24 combats.
Malgré ces contraintes, le combattant estime que cette intensité constitue aussi une occasion d’apprendre plus vite.
Le mental et le cœur
Pour tenir sur la durée, Alex Keo s’appuie d’abord sur son amour pour le Kun Khmer. Il accorde aussi une place centrale au mental, qu’il considère comme la qualité la plus importante chez un combattant.
« Si tu n’es pas solide mentalement, tu peux avoir toute la technique du monde, tu ne peux pas gagner. »

Photo: Noé Garde
Le combattant doit rester lucide lorsqu’il est fatigué, blessé ou mis sous pression par son adversaire. Pour Alex Keo, cette solidité repose également sur le courage. « Le plus important, c’est d’avoir du cœur. »
Le Kun Khmer, une discipline millénaire
Le Kun Khmer est le sport de combat traditionnel du Cambodge, dont les racines remontent à plus de 1 200 ans. La pratique constitue à la fois un sport de compétition, mais surtout un marqueur de l’identité culturelle khmère. Les combattants utilisent les poings, les coudes, les genoux et les jambes, dans un style qui laisse une place importante au corps-à-corps et aux projections.
Visuellement proches, le Kun Khmer et le Muay Thaï présentent plusieurs différences dans les règles et la manière de juger. Alex Keo explique : « En Kun Khmer, les juges privilégient les dégâts infligés à l’adversaire et la puissance des coups. En Muay Thaï, ils accordent davantage d’importance à la technique et au contrôle. »
Cette différence donne au Kun Khmer une dimension plus directe et plus offensive. « Le style de combat est plus brut et plus dur », confie Alex Keo.

Photo: Noé Garde
Les deux disciplines n’ont donc pas la même philosophie de jeu, ce qui explique que certaines techniques autorisées au Cambodge ne le soient pas nécessairement dans les compétitions de Muay Thaï.
Pourtant, l’art martial cambodgien peine à concurrencer la popularité de son voisin thaïlandais. Il n’est donc pas rare de voir des combattants khmers évoluer en Muay Thaï, comme le fait Alex Keo. Fidèle à sa formation, le jeune combattant n’entend pas pour autant changer sa philosophie.
« Quand je pratique le Muay Thaï en combat officiel, mon objectif reste le même : dominer l’adversaire, lui infliger des dégâts et contrôler le combat. »
Rêver plus grand
Alex Keo considère le Cambodge comme le lieu où il a construit l’essentiel de son expérience. Mais il veut désormais se confronter à d’autres styles, d’autres adversaires et d’autres environnements.
Son objectif immédiat est toutefois clairement défini. « Mon objectif à court terme est d’intégrer le Rajadamnern World Series (RWS) et de pouvoir y combattre. »
Le RWS est un circuit organisé en Thaïlande qui réunit l’élite du Muay Thaï et qui bénéficie, de ce fait, d’une visibilité internationale.
À plus long terme, Alex Keo imagine une activité qui lui permettrait de transmettre son expérience tout en poursuivant ses voyages. « Je veux continuer à combattre et à bouger. »

Noé Garde
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