

A l'initiative de Fondamentus, dont la première a eu lieu hier soir, Odile Perceau se confie au Petit Journal.
Lepetitjournal.com/cambodge: Odile vous êtes chef d'orchestre, compositeur, femme d'affaires. Cela fait beaucoup de casquettes pour une seule personne, vous n'avez pas peur de vous éparpiller ?
En effet, cela n'est pas toujours évident. Pour un événement tel que Fondamentus, un chef d'orchestre en tant que tel se doit de gérer à la fois le côté artistique mais aussi la logistique qui fait partie d'un ensemble au service de la création. J'ai fait le choix de produire des spectacles dans des lieux complètement décalés qui demande une organisation particulière où il faut gérer le son, la lumière, mettre les artistes dans une situation qui n'est pas toujours facile pour eux. Nous sommes à une époque où je pense qu'il est important de faire bouger l'univers de la musique classique. Nous évoluons dans un monde de l'image où le son est certes important mais arrive en second lieu. Il s'agit donc de créer une atmosphère à part entière. Le sanctuaire mythique d'Angkor Vat est le lieu rêvé pour cela.
Pendant la générale d'hier soir, nous avons crée une base de lumière mais qui n'était pas définitive. S'ajoute à cela le fait que les artistes soient en plein air avec 80% d'humidité où les archets craquent mais une répétition générale sert à identifier ces multitudes de détails restant encore à corriger.
Vous devez composez pour la première fois avec plusieurs cultures différentes (France, Birmanie, Cambodge). N'y a-t-il pas quelques problèmes de communication ?
Oui il y en a en effet, surtout car mon anglais est encore approximatif. Heureusement les différences culturelles ne sont pas un frein. Que ce soit le MNSO (Myanmar National Symphonic Orchestra), le Ballet Royal du Cambodge ou le Quatuor des Equilibres, tous sont sur la même longueur d'ondes car ils partagent le même objectif. Certaines difficultés viennent du fait que pour la première fois le MNSO joue dans des conditions réellement professionnelles. Les membres de l'orchestre m'ont fait rire hier car j'ai eu l'impression d'être devant une bande de jeunes qui décompressent lorsqu'au moment des saluts, ils ont brandit leur baguette en oubliant qu'ils étaient encore sur scène. Mais j'ai conscience qu'ils sont là pour apprendre. Cet orchestre est au début de sa renaissance et il est évident qu'il ne faut pas s'attendre à ce qu'il soit au même niveau que l'Orchestre National Français. Il ne faut pas tout mélanger. Hier soir les musiciens ont joué dans des conditions difficiles, certains même ne bénéficiaient pas d'éclairage et malgré tout ils ne se sont pas démontés. Pour cela je leur tire mon chapeau.
Par ailleurs, une autre difficulté d'ordre sociétale tient au fait que le Khloros avait, dès le départ, offert de prendre en charge la venue du MNSO en sachant que le gouvernement birman paierait un cachet aux musiciens. Hors, nous avons appris aujourd'hui qu'il n'en était rien et que cette information n'avait pas été transmise aux autorités birmanes. Tout est bien heureusement rentré dans l'ordre depuis et la Birmanie a accepté de financer le cachet des artistes. Ce qui est parfaitement normal à mon sens.
Vous avez accepté de suivre le MNSO pendant trois ans en tant que chef d'orchestre français invité. Cela doit représenter un véritable défi pour vous ?
Oui mais cela me tient vraiment à c?ur. J'aurais pu décliner cette invitation mais pour moi c'est une question d'éthique que de former ces jeunes musiciens à la musique classique occidentale. Une question d'éthique mais aussi de morale car après tout le travail que nous avons fait ensemble je ne me vois pas les lâcher maintenant. Ils ont une telle soif d'apprendre qu'il y a un réel potentiel mais tout est encore à faire.
De plus ils jouent sur des instruments d'études de mauvaise qualité. Lorsque je rentrerai en Europe, je compte contacter des amis luthiers pour leur fournir des instruments de meilleure facture. Un autre travail est à faire concernant leur formation et pour cela je vais solliciter certains amis musiciens en France pour qu'ils puissent leur apporter une formation technique. Certains ont un niveau très faible mais pas tous, ce qui donne un orchestre à deux vitesses dont il faut réduire les disparités. Mais là encore il faut trouver un financement. Total est prêt à nous aider à ce niveau-là. L'autre objectif est d'amener la musique classique auprès du public Birman et pour cela, le MNSO sera le meilleur messager.
Vous êtes flûtiste de formation, pourquoi avez-vous souhaité composer de la musique pour des instruments à cordes ?
Oui, la flûte était mon instrument de base au tout début de mes études musicales mais je passais tout le reste de mon temps dans les autres salles d'instruments pour observer leur fonctionnement. Un de mes professeurs qui avait remarqué cela m'a dit un beau jour que je n'aurais pas assez d'une vie pour savoir jouer de tous ces instruments mais qu'en revanche le seul moyen de tous les rassembler était de devenir chef d'orchestre. Je me souviens que dans la même journée je suis allée m'acheter une baguette que j'ai mise dans un tiroir et n'ai ressortie que lorsque la vie m'y a ramenée.
L'orchestre m'a toujours fasciné et me fascinera toujours. L'eau, par exemple est une de mes sources d'inspiration, d'où l'origine de Garonne, une des compositions qui sera jouée par le Quatuor des Equilibres pendant Fondamentus. Je dois dire qu'en survolant le Mékong à mon arrivée au Cambodge, j'ai été envahie d'une grande émotion devant ce fleuve immense et puissant. Il se pourrait qu'il nourrisse une future composition.
J'ai par ailleurs écrit les Partitas pour Agnès Pereira, une amie violoniste (membre du Khloros Concert, ndlr) qui m'inspire également beaucoup.
D'où vient votre inspiration pour composer ?
Mon inspiration se nourrit de mes rencontres et de ma relation avec certaines personnes mais pas seulement. A un moment donné, autre chose de l'ordre de l'impalpable est en cause. Cela correspond à un autre état de conscience que le compositeur, l'artiste, le créateur au sens large, peut atteindre. Je m'en rends compte lorsque je compose, je suis happée par une chose que je ne peux pas exprimer mais que je ressens. Il faut accepter à la fois cette fragilité et ce monde qui nous ouvre d'autres portes sur ce mystère que les mots ne peuvent pas expliquer.
Y-t-il dans la musique une part de subjectivité ?
Non, car lorsque la musique vient, elle met tout le monde d'accord. Je ne parle pas des sons et des notes. Lorsque la musique est là, personne n'aura eu une sensation différente. Il m'est arrivée de sortir de concerts dirigés par de grands chefs où les spectateurs ne prononçaient pas un mot tellement ils étaient remplis d'autre chose.
Mais la musique ne vient pas toujours, c'est ça la difficulté de notre métier. Un musicien peut être très bon et pouvoir tout jouer, son travail est de laisser la place afin de faire entrer la musique. C'est à ce moment-là qu'il s'oublie et est totalement au service de son art et entre dans une alchimie qui est de l'ordre du mystère. Là il se passe quelque chose.
Vous avez été l'élève de Sergiu Celibidache, que vous a-t-il apporté professionnellement et humainement ?
Tout d'abord son tempérament et son caractère m'ont tout de suite fasciné. C'était un personnage, il était habité par autre chose. Dès qu'il vous voyait, il savait à qui il avait à faire. Il n'autorisait aucun compromis. Il pouvait être sans pitié, d'une dureté terrible mais il avait raison.
La plus belle chose qu'il m'ait apportée n'est pas tant dans la musique car il nous disait que le seul secret était de travailler. Il m'a cependant apporté cette notion de liberté, il m'encourageait à faire ce que j'aimais. Je me souviens encore de choses qu'il me disait comme « la musique c'est toi !». Aujourd'hui encore, dans certaines situations, ce qu'il a pu me dire me revient et à ce moment là je me rends compte qu'il avait raison. C'était un grand visionnaire. Plus qu'un enseignement, ce fut pour moi une initiation. Je ne parlais pas seulement de musique avec lui. C'était un homme de connaissance, curieux de tout, passionné par les religions du monde entier et par l'humain.
Il m'a apporté cette base sur laquelle je m'appuie tous les jours, même lorsque je ne suis pas satisfaite musicalement ? comme aujourd'hui par exemple, mais là je parle d'un point de vue purement musical - . Grâce à lui je sais que pour que la musique vienne, je dois me concentrer sur une partition qui est en train de se jouer en ce moment avec ce jeune orchestre national birman plus importante que la musique en elle-même.
Furtwängler (Wilhelm Furtwängler, ndlr) le disait d'ailleurs de façon extraordinaire : « La capacité de faire s'exprimer le destin est sans aucun doute plus puissante que celle qui consiste simplement à faire de la musique »
Propos recueillis par Anne Tandonnet (lepetitjournal.com/Cambodge) jeudi 5 décembre 2013











