Mardi 28 septembre 2021
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Entretien avec Marianne Jaeglé : "la dimension d’aventure que constitue chaque œuvre"

Par Grégory Rateau | Publié le 28/06/2021 à 00:00 | Mis à jour le 28/06/2021 à 06:59
Photo : Marianne Jaeglé L'Arpenteur/Gallimard
Entretien avec Marianne Jaeglé L'Arpenteur/Gallimard

Marianne Jaeglé revient cet été avec un recueil de nouvelles étonnantes, "Un instant dans la vie de Léonard de Vinci" (L'Arpenteur/Gallimard). Son précédent roman "Vincent qu'on assassine" avait été traduit en roumain l'année passée chez Editura Univers. Entretien avec cette auteure passionnée par les grandes figures de la création...

 

 

C’est cette dimension gigantesque, fabuleuse, épique de la création, du geste artistique qui me passionne et que j’ai voulu donner à ressentir aux lecteurs.

Grégory Rateau : Dans "Un instant dans la vie de Léonard de Vinci", vous parlez en réalité de bien d'autres artistes, 21 au total. L'histoire de Léonard vient d'ailleurs achever ce recueil de nouvelles. Pourquoi le choix de ces artistes et pourquoi choisir de narrer cet instant T de leurs vies où l'inspiration les saisit?

Marianne Jaeglé : Ce qui me passionne, ce qui me frappe, c’est la dimension d’aventure que constitue chaque œuvre. Nous n’en avons pas conscience lorsque nous contemplons un ballet, un tableau, lorsque nous écoutons un opéra ou lisons un merveilleux roman. L’œuvre s’impose à nous comme une évidence, alors que pour l’artiste, elle est la plupart du temps le résultat d’un parcours très hasardeux, d’essais successifs, de défaites admises et assumées. Ce sont des phases nombreuses au cours desquelles il encourt le ridicule, le rejet et parfois la faillite ou la mort... Il affronte des forces colossales et échoue souvent dans son entreprise.
C’est cette dimension gigantesque, fabuleuse, épique de la création, du geste artistique qui me passionne et que j’ai voulu donner à ressentir aux lecteurs.
Il ne s’agissait pas seulement pour moi de montrer le moment de l’inspiration mais de donner à voir toutes les phases qui mènent à la réalisation d’une œuvre, les tâtonnements, les repentirs, les incompréhensions, toutes ces montagnes russes émotionnelles que l’artiste parcourt, tous ces événements qui mettent en péril l’existence fragile de l’œuvre jusqu’à ce que, souvent bien plus tard, accrochée dans un musée ou donnée en représentation dans les plus grandes salles du monde, celle-ci nous apparaisse comme une évidence de splendeur.

 

Etudes pour la bataille d’Anghiari, par Léonard de Vinci

Etudes pour la bataille d’Anghiari, par Léonard de Vinci

 

`Comme pour votre roman précédent, "Vincent qu'on assassine", vous avez choisi de vous plonger dans des instants de vie de grands artistes. Faut-il qu'un personnage soit "admirable" pour intéresser des lecteurs ou des éditeurs aujourd'hui ?

Il n’est pas nécessaire qu’un personnage soit admirable pour intéresser le lecteur. D’ailleurs, certains des instants qui composent le recueil sont choisis à des moments où des personnages aujourd’hui célèbres se révèlent tout sauf admirables. Mon objectif est plutôt du côté de « déconstruire le monument » c’est-à-dire de rendre à ces figures impressionnantes, parfois même écrasantes, leur dimension d’humanité.
Se soumettre à des commanditaires ignorants et stupides comme Caravage ; accepter le vieillissement comme Léonard de Vinci ; reconnaître le talent supérieur d’un autre comme Verrochio…
J’ai choisi de montrer dans quels dilemmes ces grands créateurs se sont trouvés, quelles difficultés parfois sordides ou mesquines ils ont affrontées et de quelle manière grandiose, lamentable, passionnée, ils ont vécu. Tout à fait comme nous.
« La tâche du romancier consiste non pas à raconter de grands événements mais à rendre intéressants les petits » selon Arthur Schopenhauer.

 

Comment l'idée du livre a-t-elle germé pour vous?

J’ai longtemps tourné autour de l’idée de ce livre. J’avais le sentiment, après Vincent qu’on assassine, d’avoir encore envie de parler de création. Je n’avais pas « tout dit ».
Pour autant, aucun parcours individuel d’artiste ne me semblait à la hauteur de ce que j’avais écrit au sujet des deux dernières années de la vie de Vincent Van Gogh.
J’ai donc fait plusieurs essais de narration, qui tous, avaient tendance à tourner court. Littéralement. C’est-à-dire que j’écrivais un texte sur Caravage, par exemple, qui prenait fin au bout de quelques pages. Comme si je manquais de souffle. C’était très décourageant pour moi, jusqu’au moment où j’ai réalisé que la brièveté n’était pas un problème, que l’intensité de ces moments que je racontais était en réalité le propre des textes brefs et que le livre pouvait se composer de nouvelles et jouer sur la variété des moments racontés.
Dans cette prise de conscience, l’exemple de Rêves de rêves d’Antonio Tabucchi a joué un rôle déterminant. J’ai toujours gardé en mémoire ce recueil de nouvelles dans lesquelles Tabucchi a imaginé les songes des artistes qu’il a aimés : François Villon, Rabelais, Tchekhov… Comme ce livre n’a jamais cessé de résonner dans ma mémoire, son exemple m’a certainement aidée à penser et à consolider mon projet.

 

De manière plus personnelle, comment avez-vous vécu cette pandémie? Cela a-t-il été un moteur pour l'écriture ou un frein ?

Enfermez un écrivain pendant quelques semaines et … de rage, de frustration, d’anxiété, il écrit un ou deux livres. Pour moi, la suppression d’un certain nombre d’occupations a été plutôt très favorable à l’écriture. Cela dit, je suis néanmoins très contente de reprendre une vie « normale », avec sorties, relations amicales, etc.. Mais je garde les leçons de cette expérience de repli sur l’essentiel.

 

 

Mon but n’était pas de donner un panorama de la création mondiale depuis l’aube de l’humanité, mais plus modestement de donner une image complète du geste créateur, de l’intuition créatrice.

Quelle a été votre méthode de travail pour plonger dans des vies et des périodes si différentes?

Pour moi, le travail de documentation est essentiel, même si, pour certaines nouvelles, je n’ai eu qu’à puiser dans ma mémoire et dans la connaissance que j’avais du contexte où elles ont été créées.
J’ai travaillé de la manière définie par Marguerite Yourcenar dans Notes pour les Mémoires d’Hadrien : « Un pied dans l’érudition, l’autre dans la magie, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter à l’intérieur d’autrui. »  
Après avoir écrit les premiers textes un peu au hasard, je me suis mise à chercher puis à écrire de manière plus consciente des situations qui me semblaient devoir être présentes dans le recueil : le fait d’écrire pour être aimé, comme c’est le cas pour Théophile Gautier, ou celui créer pour se réparer de vieilles blessures inguérissables, comme tente de le faire Lee Miller.

Je voulais qu’il y ait des hommes et des femmes ; des peintres, des écrivains, une photographe, des poètes, des musiciens, un réalisateur… je voulais que la danse et la sculpture soient présentes…
Pour autant, mon but n’était pas de donner un panorama de la création mondiale depuis l’aube de l’humanité, mais plus modestement de donner une image complète du geste créateur, de l’intuition créatrice jusqu’à la réalisation en passant par toutes les étapes intermédiaires, jusqu’à la réception de l’œuvre.
J’ai donc composé le recueil comme on fait un bouquet : une rose, puis un lys, puis une branche de lilas, et oh ! un tournesol…

 

Croyez-vous encore à la figure du génie en art?

« Le génie n’est rien d’autre qu’une longue patience », a affirmé Flaubert. Comme lui, je crois au travail. Et ce n’est certainement pas Léonard de Vinci qui me contredirait !

 

Un instant dans la vie de Léonard de Vinci

 

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grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef et directeur du média LePetitJournal.com/Bucarest, chroniqueur à Radio Roumanie Internationale et écrivain
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