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PR. DENIS BUICAN - « La science ne doit avoir aucune limite »

Par Lepetitjournal Bucarest | Publié le 23/07/2017 à 22:00 | Mis à jour le 24/07/2017 à 06:58

 Denis Buican est biologiste, historien des sciences, philosophe et poète. Il a combattu les théories de Lyssenko enseignées et imposées sous le bloc communiste. Banni de l'université, il continue dans le domaine scientifique, et sera naturalisé français après avoir fui la dictature communiste roumaine pour Paris en 1969. Il a élaboré une théorie synergique de l'évolution et une nouvelle théorie de la connaissance, la biognoséologie. Avec le Professeur de 82 ans, la discussion balance entre importance des découvertes scientifiques, politique et philosophie.

 

Photo: stiintasitehnica.com

 

- LePetitJournal.com de Bucarest : Vous avez quitté la Roumanie en 1969, comment s'est passée votre arrivée en France ?

 

Professeur Denis Buican: Je suis arrivé au Congrès international en France, et Pierre Lazareff m'a proposé, au nom du président de l'époque, Georges Pompidou, de m'installer ici et d'enrichir le pays. Jacques Chaban-Delmas était le Premier ministre. Je pensais que les promesses d'alors seraient tenues. Mais j'ai un peu été trompé sur la marchandise.

Je ne demande pas à la France de me vendre un idéal, un paradis, mais je demande que chaque citoyen ait réellement accès à ses droits. C'est ce que disait déjà Robert Badinter : si la France se dit le pays des droits de l'Homme, que les droits de l'Homme soient respectés.

 

 

- Avez-vous pu garder votre nationalité roumaine après avoir reçu la nationalité française ?

 

La nationalité roumaine m'aurait été retirée automatiquement si j'avais été réfugié politique, ce que je n'étais pas. Ils auraient pu me la retirer, mais ils ne s'en sont pas occupés donc j'ai gardé les deux. J'ai eu une conversation avec un ambassadeur roumain qui m'a demandé pourquoi je ne renonçais pas à une de mes nationalités. Je lui ai répondu que je ne voulais pas parce que je ne me suis pas désolidarisé du peuple roumain, je me suis désolidarisé de la dictature communiste. Comme je ne me désolidarise pas de la France ou du peuple français, mais de la démagogie française.

En d'autres termes, je me considère maintenant avec chaque état dans un rapport contractuel. J'applique le contrat social de Rousseau à titre individuel. Je considère que j'ai donné à la Roumanie. Pas la grande fortune qui m'a été confisquée en 1948-49. Pas uniquement la vie, ce qui est pire, de mon père, qui a été volée en prison, mais également toute ma vie de malheurs et de persécutions que j'ai vécue ici sous la dictature communiste.

 

 

- Comment vous définissez-vous dans le domaine scientifique ?

 

 Je suis un évolutionniste sélectionniste probabiliste. Donc je laisse la probabilité décider, j'espère pour le meilleur, mais ça peut être pour le pire. Dans un de mes livres, j'ai écrit un chapitre final intitulé « sur-être ». Je me suis alors interrogé sur les « sur-êtres ». Bien sûr qu'il sera bon d'arriver à un « sur-être », mais j'ai des craintes, en voyant comment les peuples, trompés par la démagogie, choisissent aussi mal leurs gouvernants. En d'autres termes, avec l'espèce humaine, en voulant arriver vers le « sur-être », on risque d'arriver vers des organismes modifiés, vers un « hyper-monstre », vers un Frankenstein. C'est pour cela que je suis probabiliste.

 

 

- Certains grands scientifiques étaient croyants, ou avaient une certaine forme de foi comme Einstein ou Isaac Newton, comment peut-on concilier la réligion et la science à votre avis?

 

 Personnellement je suis agnostique, j'ai plus de modestie dans la connaissance que les croyants ou les athées. Je considère que la seule vérité que l'homme est capable de connaître est la vérité scientifique, prouvée ou infirmée par l'expérience, même si la vérité scientifique est toujours relative. La science ne peut pas répondre à certaines questions fondamentales: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, comme disait Leibniz ou pourquoi le monde existe-t-il ? Les croyants considèrent que Dieu a fait tout, mais qui a fait Dieu ? On rentre dans un cercle vicieux de la connaissance. Les athées prétendent qu'il n'y a rien. Les uns comme les autres sont dans le faux. L'agnosticisme implique que la seule vérité est celle scientifique mais il y a l'inconnaissable sur lequel on ne peut rien affirmer et l'hypothèse de Dieu ne peut pas être prouvée. Les bigots, les créationnistes, prétendent détenir une théorie scientifique où il y aurait un « intelligent design », un but intelligent à tout, or c'est faux car on ne voit aucun but intelligent a priori si on regarde le monde. Certains disent qu'il y a un finalisme évolutif puisqu'on est arrivés depuis les organismes les plus primitifs vers des animaux plus évolués dont l'homme or cela est un point de vue a posteriori. L'évolution aurait pu ne pas exister et que tout soit néant, elle aurait pu exister mais s'arrêter à d'autres espèces avant l'homme, ou aller plus loin que l'homme vers un éventuel « sur-être », il s'agit d'une évolution aléatoire.

 

 

- Selon vous, quelles sont les limites qu'un scientifique doit s'imposer au niveau éthique ?

 

 Je pense que la science en tant que telle ne doit avoir aucune limite. Sur ce sujet, il y a une confusion démagogique, politique, policière ou industrielle. La science en elle-même n'est ni bonne ni mauvaise. Elle est une avancée dans la connaissance. La question à se poser est : « Comment applique-t-on la science ? » Mais cela ne tient pas du savant. Wernher von Braun est un exemple caractéristique. Il a fait les premières V-2 avec lesquelles Londres a été bombardée pendant la guerre. Il a aussi initié, du point de vue scientifique, les premiers vols vers la Lune. Donc la même technique, la même découverte scientifique peut être utilisée, comme la langue des Hommes, pour le meilleur et pour le pire. Mais ce n'est pas du ressort du savant, car ce n'est pas lui qui applique. Ce sont les hommes riches, les industriels.

En d'autres termes, la découverte scientifique ne doit avoir aucune limite. Sauf l'hypocrisie bourgeoise, prolétarienne, marxiste, léniniste, capitaliste ou bigote. Mais la technique, bien sûr, doit être légalisée et surveillée d'une manière rationnelle, pour ne pas engendrer n'importe quelle absurdité. Il faut limiter l'utilisation mauvaise de la découverte et laisser toute liberté à la science.

 

 

- À qui revient la charge de policer l'utilisation des découvertes scientifiques dans ce cas ?

 

 Aux états, mais ils ne font pas leur devoir de contrôle, car ils sont soumis à des lobbys de vendeurs de mort, c'est-à-dire aux complexes militaro-industriels. Par exemple, prenons les guerres criminelles qu'ont fait Bush, Blair et les « néo-colons » en Irak, celles qu'ont fait Sarkozy et Bernard-Henri Lévy, Cameron et Obama en Libye. Qui perd et qui gagne de ces guerres ? Qui perd, c'est clair : nous, les citoyens de partout, qui payons avec nos impôts ces armes et ces armées. Ce sont les États et les complexes militaro-industriels qui payent les ripoux au pouvoir qui appliquent mal les découvertes scientifiques. Je ne dis pas qu'il ne faut pas avoir d'armée. Mais l'histoire a montré que jusqu'ici, il n'y a pas de découverte dans l'armement sans qu'elle soit utilisée, y compris pour l'arme atomique. C'est un danger pour l'humanité.

 

 

- Vous avez aussi écrit de la poésie, pensez-vous qu'il est possible d'appliquer les théories de la sélection naturelle au domaine de la culture et de l'art ?

 

 Bien sûr, mais il faut considérer cela d'une manière différenciée. Par exemple, dans la science et la technique, on constate vraiment un progrès. Il y a donc une sélection progressive, par contre dans la poésie, l'art ou la peinture, on ne peut pas parler de progrès, mais d'une sélection des valeurs qui s'est faite avec le goût, et on ne peut discuter des goûts. Si vous regardez ce qui a été fait en Espagne ou en France sur les murs des cavernes préhistoriques, les peintures rupestres sont d'une meilleure facture que la plupart des peintures dites « modernes ». Dans la poésie, c'est similaire, on ne peut pas parler de progrès contrairement au domaine de la science, car il n'y a pas une accumulation d'évolutions techniques. Si dans l'art il peut y avoir un progrès technique avec l'apparition de nouvelles couleurs par exemple, il ne s'agit pas d'un progrès « véritable ». L'Homme est resté inchangé ou avec peu de changements depuis l'âge de pierre. Ses sentiments créateurs sont toujours les mêmes et cela n'a pas changé sa manière de créer l'art. La science progresse grâce aux progrès techniques tandis que l'art reste inchangé jusqu'à une éventuelle mutation de l'espèce humaine.

 

 

- Vous considérez-vous plus comme un scientifique ou un poète ?

 

 Avoir la sensibilité du poète et la lucidité du scientifique est incontestablement un avantage. Mais pour l'homme, cela peut vite devenir malheureux, car si vous êtes à la fois lucide comme un scientifique et sensible comme un poète, on est toujours malheureux dans un tel « bas-monde ». À mon âge, et je le dis souvent lors de mes cours à l'université, la seule chance qui me reste dans un tel « bas-monde », est que je suis vieux et que je vais en sortir plus vite.

 

 

 Nous remercions la Ligue Francophone de Roumanie et Mr. Nicolae Dragulanescu pour leur contribution.

 

Maeva Gros et la rédaction (www.lepetitjournal.com/Bucarest) - Lundi 24 juillet 2017

 
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