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BLOG @ BLOG - Lydie Helmy | Carnet de l'Étoile

La rubrique Blog@Blog donne ce mois-ci la parole à Lydie, bloggeuse active sur Shanghai, qui s'avère être également une rédactrice de votre édition shanghaienne lepetitjournal.com ! Arrivée en 2012, elle a toujours aimé écrire : elle le dit elle-même, "il n'est pas possible de garder comme un secret les nombreuses surprises que réserve la vie à Shanghai, et plus largement en Chine". C'est en réponse à cela qu'elle raconte de sa plume des histoires du quotidien, mais aussi

Voilà, c'est dit. Sibylline vient de cracher le morceau. Elle est allongée sur un divan recouvert de velours pourpre. Grâce aux séances commencées il y a plusieurs semaines, elle a enfin réussi à comprendre ce qui lui manque, l'origine de son mal-être depuis l'expatriation en Chine. Sans doute que le psychologue va pouvoir l'aider à avancer plus rapidement désormais. Qu'est-ce qui fait défaut à Sibylline ? : la tomme fabriquée par ses grands-parents. Comment un bloc de caillé peut-il être responsable de tels dégâts sur une personne ? Pour Sibylline, manger la tomme de ses grands-parents permet de séjourner, le temps de la dégustation, dans l'univers des vacances heureuses de son enfance : la ferme en Bretagne avec ses champs bordés de haies, ses vaches placides, le bruit retentissant de la trayeuse, le lait qui parcourt de tortueux tuyaux entre les pis et la citerne, les fromages en fabrication encore humides, l'odeur forte de la paille, les lapins muets dans les clapiers, les poules à fière allure, sans oublier qu'on attendait avec impatience le jour de la série « Une famille formidable », qui provoquait chez la grand-mère d'énormes éclats de rire et chez le grand-père des haussements de sourcils, pendant que les pieds froids de Sibylline se réchauffaient sur des briques brûlantes…

Shanghai est une extraordinaire machine citadine qui engloutit Sibylline. Les multiples gratte-ciels, tels des sexes en érection, participent à la démonstration de force de la ville. Les bus manquent d'écraser les piétons qui, lorsqu'ils se trouvent sur le trottoir, leur espace, doivent se ranger pour laisser passer les scooters pressés. Le bruit permanent des klaxons assourdit. De manière comique, les clochettes tintinnabulantes des charrettes des marchands, vestiges d'une autre ère, tentent de préserver leur place dans le paysage sonore agressif.

Sibylline se souvient de ses années étudiantes à Paris. Dans les moments où elle avait besoin de réconfort, elle s'installait sur le petit canapé de sa chambre, découpait plusieurs tranches de tomme et les savourait avec un verre de vin rouge. Le monde s'arrêtait de tourner un instant pour un retour dans le passé. Ce moment était ressourçant et divin. Le rituel était si important qu'elle avait pris soin de constituer une réserve pendant ses visites en Bretagne. Quand elle a quitté Paris, elle a abandonné cette habitude parce que sa vie avait changé et que le besoin ne s'était pas fait ressentir.

Elle regrette que la distance rende impossible des transits réguliers de la tomme vers Shanghai, le fromage qu'elle trouve dans les supermarchés est loin de provoquer un effet identique.

Le psychologue a opiné du chef plusieurs fois pendant ces prises de conscience. Il suggère à Sibylline une autre séance pour élaborer un plan d'action efficace. Après avoir choisi une date et salué le thérapeute, Sibylline appelle l'ascenseur. Elle entre dans la cabine au bout de quelques secondes, les portes se referment. La descente de la tour commence.

Elle se retrouve avec une petite jeune femme blonde qui paraît française. Trois cartons sont posés près d'elle. Sibylline l'interroge sur ce qu'elle transporte. La jeune femme dit qu'il s'agit de camemberts d'une coopérative de Normandie et qu'elle est en charge de leur promotion en Chine. Sibylline fait le lien avec la tomme de ses grands-parents. Peut-être pourrait-elle créer une structure à Shanghai ? L'ascenseur est étroit et sent la cigarette froide. Sa lenteur et les soubresauts ne sont pas très rassurants. Il s'arrête subitement au 20e étage. Les deux femmes guettent l'ouverture des portes, mais elles restent fermées et l'ascenseur ne repart pas. La respiration de Sibylline devient plus courte. La jeune femme blonde, qui lit le chinois, repère le bouton d'appel d'urgence et l'enfonce comme si elle voulait être mieux entendue. Personne ne répond. Sibylline exige tout à coup de goûter le fromage. La jeune femme semble surprise, mais s'accroupit, déballe un camembert, et le tend à Sibylline qui lui arrache des mains et mord dedans. Elle s'excuse en disant que dans cet ascenseur, on ne trouvera pas de couteau et de fourchette... Curieusement, ce camembert de coopérative, dont les ingrédients ne proviennent pas de la ferme des grands-parents, la transfère dans les vacances du passé. Les sensations lui permettent de se lier avec son moi profond qui s'était dérobé. Sibylline entame alors un soliloque à la fois plus lucide et plus brut que celui énoncé chez le psychologue, l'élocution contrariée par la mastication nerveuse du fromage qu'elle continue de dévorer. « Je comprends rien à ce qu'ils disent les Chinois, et je sais pas lire leurs dessins. Vous imaginez pas comment c'est compliqué de demander un relevé de compte à la banque… Je suis mariée à un drogué du boulot, que j'attends tous les soirs comme une enfant perdue quand il est pas en business trip d'une semaine. Ce camembert est une tuerie, je veux acheter vos cartons qui sont là… Tant pis si mon cul grossit, il deviendra encore plus gros qu'aujourd'hui. Au moins mon mari aura une excuse quand il matera en douce celui des Chinoises… Alors, combien les cartons ? » La jeune femme blonde l'observe avec des yeux encore plus ronds qu'au début. Elle propose de lui faire un bon prix. Sibylline accepte et paie tout de suite. Un tremblement survient, et comme par miracle, l'ascenseur reprend sa croisière. Sibylline a commencé un autre camembert et arbore un grand sourire, son regard pétille.

Au rez-de-chaussée, elle enlace la jeune femme et la remercie infiniment. Dans le taxi qui la conduit chez elle, les cartons dans le coffre, Sibylline songe à amorcer sa vie shanghaienne et aussi à réintégrer le cours de chinois qu'elle a quitté il y a très longtemps. Elle perçoit une lumière au loin, s'apparentant à celle d'un phare.

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Lydie Helmy lepetitjournal.com/shanghai

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