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Christophe Ono-dit-Biot : « Le Liban a un côté ‘utopie raisonnable’ »

Par Noémie de Bellaigue | Publié le 05/11/2018 à 19:52 | Mis à jour le 07/11/2018 à 12:41
Christophe Ono-dit-bio salon livre Beyrouth

Le responsable des pages Culture du magazine Le Point a publié les romans Plonger et son écho littéraire Croire au merveilleux. L’écrivain parle notamment dans ces ouvrages du Liban, de l’expatriation et des femmes...


Lepetitjournal.com Beyrouth : César est votre personnage romanesque et le narrateur de vos histoires, né dans Désagrégé(e) en 2000 et qu’on retrouve jusque dans votre dernier livre Croire aux merveilleux en 2017. César est-il votre double littéraire ?

Christophe Ono-dit-Bio : Dans un roman, tout est vrai. On est dans une époque où l’on voudrait que tout soit adossé à une réalité sans penser que les forces du romanesque sont plus vraies que tout et qu’elles sont une vraie grille de lecture du monde. C’est d’ailleurs ce qui est très pratique dans le roman : vous pouvez dire que tout est inventé et même si c’est faux, personne ne peut le savoir.

Avec le temps, ma vie me sert de prisme. Par exemple, lorsque je décris des paysages ou des expériences que j’ai moi-même vus ou vécues, je trouve cela presque malhonnête de les inventer. En les glissant dans mes romans, j’ai l’espoir que ces choses restent plus longtemps, contrairement au journalisme où elles passent.

Égoïstement, c’est une façon de figer des blocs de vie que moi seul sais à quoi ils correspondent. S’il ne s’agissait que d’écrire ma vie, cela serait bien moins intéressant… César, c’est un peu mon petit frère ou mon ombre détachable, comme celle de Peter Pan.

 

Dans Plonger (2013), Cesar évoque sa courte séquestration par le Hezbollah, un des événements qui le fait définitivement renoncer au métier de reporter. Une expérience que vous avez vous-même vécue…

Ce passage du roman est fondé sur une expérience réelle certes, mais je ne la compare absolument pas à un enlèvement comme d’autres en ont vécu. Ça me permet surtout de dire que si je le veux, ce moment peut devenir romanesque. J’aimais bien l’idée que le personnage soit subitement projeté dans une autre dimension, totalement imprévue. C’est vraiment ce côté décalé du moment que je voulais appuyer, ce contraste entre Catherine Devenue et le Hezbollah. 

En général, lorsque que j’insère des éléments du réel dans mes histoires, les conséquences dans ma vie ne sont pas les mêmes. Evoquer cet épisode apportait de l’eau au moulin à la logique du personnage de César.
César décide, lui, de ne plus sortir d’Europe. Mais ce n’est pas du tout mon cas. Même si mon dernier séjour au Liban date de 2008, aujourd’hui je suis là et j’ai encore beaucoup de pays à découvrir, notamment au Moyen-Orient. Mais comme César, je suis profondément attaché à l’Europe et j’ai malheureusement conscience de sa très grande fragilité.

 

Paz, la compagne de César, rêve de quitter la vieille Europe qui l’étouffe. César tente pourtant de la convaincre que l’Europe est gage de bonheur et de stimulation intellectuelle.

Je pense qu’on va avoir besoin d’une jeunesse pour reconstruire l’Europe car j’ai vraiment peur pour l’idée européenne avec ces nations qui reviennent en force. Aujourd’hui, des partis comme le Rassemblement National et la Ligue du Nord, en Italie, sont vraiment au bord du pouvoir.

L’idée de l’Europe, c’était une utopie, mais comme dirait l’écrivain Javier Cercas, c’est la seule utopie raisonnable que l’on ait. Il ne faut pas oublier qu’il y a quelques années, on se faisait encore la guerre.

 

Dans ce même ouvrage, Paz dit également que le terrorisme est une bonne chose car il met de la «peur dans un monde de coton».

Je ne pense pas que Paz aurait dit cela aujourd’hui. À l’époque où j’écris Plonger, avant 2015 (date des attentats de Charlie Hebdo, ndlr), on avait l’impression de vivre dans un environnement extrêmement confortable en Europe. Tout allait plutôt bien.

 

D’après vous, que recherchent les Européens en partant ailleurs ?

Je trouve génial que la jeunesse se frotte au monde. De ce point de vue, je suis vraiment « pazien ». Paz est un symbole de cette jeunesse en recherche de sensations. Je pense que l’exotisme attire terriblement. À l’étranger, on vit de belles histoires d’amour. C’est l’érotisme de l’expatriation, ce besoin de s’accomplir et de se débarrasser d’une certaine superficialité.

Ce livre contient un message implicite pour les femmes européennes face à l’inégalité entre la maternité et la paternité. Les pères ont tendance à reprendre très facilement leur vie après l’accouchement et ça, Paz le refuse en disant « non » à son mari et « non » à son fils. Elle part pour s’accomplir en tant que femme et chercher son vrai rêve, retrouver le requin qu’elle a adopté. Ce requin est une métaphore de ce que recherchent sûrement les expatriés. Chaque expatrié recherche son requin, à apprivoiser sa peur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai écrit Croire au merveilleux, pour qu’enfin l’on sache qu’elle comptait revenir.

 

Lors de votre venue au Liban en 2001, vous avez coordonné un dossier pour le magazine féminin ELLE. On interrogeait à l’époque votre regard sur la condition féminine dans ce pays. 17 ans après, que pouvez-vous en dire?

Je suis toujours aussi heureux quand je vois qu’au Liban, les femmes peuvent conduire, boire, chanter et danser. Le Liban a un côté ‘utopie raisonnable’. C’est un coin unique au Moyen-Orient, qu’on avait dans certains quartiers à Istanbul mais qui se perdent maintenant. Ici, on peut ne pas avoir de confession et si on en a une, on peut sortir et s’habiller comme l’on souhaite. C’est de plus en plus rare dans le monde contemporain mais je note qu’ici, cela n’a pas disparu et je souhaite que cela reste ainsi.

Nous sommes dans un salon du livre, il y a des femmes auteures qui prennent la plume pour s’exprimer. Cette liberté est la carte maîtresse du Liban. Un événement culturel comme celui-ci est très important dans un monde de plus en plus brutal et cynique.

 

Ono-dit-biot

 

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