Édition internationale

Les Berlinguistes, de la salle de cours aux grands écrans

À la Humboldt-Universität, le professeur de français Xavier Bihan forme des étudiants à la traduction et au sous-titrage de films, BD et pièces de théâtre. Appelés Les Berlinguistes, leurs travaux ont déjà fait le tour de nombreux festivals prestigieux comme les Oscars, Cannes, Sundance ou encore Interfilm. Une première expérience professionnelle en conditions très réelles.

Photo de sept membres des Berlinguistes dont le fondateur Xavier BihanPhoto de sept membres des Berlinguistes dont le fondateur Xavier Bihan
© Alicia Faure
Écrit par Alicia Faure
Publié le 24 février 2026

À Berlin, il existe un petit laboratoire de la traduction qui travaille dans l’ombre des grands écrans. Les Berlinguistes, c’est un groupe d’étudiants de la Humboldt-Universität qui apprennent la traduction en se frottant à des projets bien éloignés des exercices de manuel : films de festivals, bandes dessinées, pièces de théâtre, et même, plus récemment, un projet autour des Stolpersteine, ces pavés-mémoires disséminés dans les rues allemandes.  
 

Celui qui est à l’origine de tout ça

Derrière ce collectif, on trouve Xavier Bihan, traducteur et sous-titreur de formation, arrivé à la Humboldt “juste après la chute du mur de Berlin”. Embauché comme enseignant, il décide très vite de partager son expérience pratique.  
 

J’étais moi-même traducteur et sous-titreur et j’ai essayé de proposer mon expérience, et ça a bien marché.

Au début, il travaille avec de jeunes réalisateurs en herbe : les Berlinguistes traduisent leurs films pour leur permettre de participer à des festivals internationaux. Puis, de fil en aiguille, ce sont les festivals eux-mêmes qui viennent frapper à la porte.  

Le principe des Berlinguistes est simple mais ambitieux : offrir aux étudiants une application concrète de ce qu’ils apprennent dans les cours théoriques, en les confrontant à des traductions destinées à être réellement publiées et diffusées. “On travaille avec des professionnels, des festivals de films, c’est pour ça qu’on est plus connus”, explique Xavier Bihan. Au-delà du cinéma, le groupe a aussi publié des traductions de bandes dessinées et de pièces de théâtre, toujours dans le domaine culturel.  

Pour les étudiants, l’enjeu dépasse largement la simple note de semestre. Leur nom apparaît sur les sites des festivals, dans les génériques ou sur le site de la Humboldt-Universität. Ces projets enrichissent leur CV en montrant qu’ils ont déjà travaillé en conditions professionnelles. “Ils n’ont pas ce saut dans le vide en sortant de l’université, c’est un plus par rapport aux autres étudiants”, résume Xavier Bihan.  

L’activité du groupe a pris une ampleur impressionnante. L’année dernière, les Berlinguistes ont travaillé pour neuf festivals de films et leurs traductions ont touché “un public d’à peu près 150 000 personnes”. En ce moment, ils s’occupent de la traduction des courts métrages sélectionnés aux Oscars, qui seront projetés dans toute l’Allemagne. Une fois ce marathon terminé, ils enchaîneront avec Cannes, dont les films sont déjà arrivés, puis, ils l'espèrent, avec les courts métrages du festival Sundance, qu’ils accompagnent depuis trois ans. À cela s’ajoutent Interfilm, deuxième plus grand festival de cinéma après la Berlinale en Allemagne, spécialisé dans les courts métrages, ainsi que Cinéfête et la Französische Film Woche.  
 

Une école très concrète de la traduction 

Au départ, le travail des Berlinguistes se concentrait surtout sur le français et l’allemand. Aujourd’hui, le groupe s’est diversifié. Certains étudiants se spécialisent aussi en espagnol, et les films qui arrivent peuvent contenir de l’anglais, du catalan ou même du coréen. La diversité linguistique reflète celle du groupe, on y trouve des étudiants venus de filières variées, de l’allemand à la philosophie en passant par le sport, les sciences sociales ou encore l’économie. 

Hamza Rustemi, étudiant en économie, a rejoint les Berlinguistes un peu par hasard, après avoir croisé Xavier Bihan qui l’a invité à participer. Il avait appris le français à l’école, mais le cours de traduction de films lui a permis d’aller beaucoup plus loin. “J’ai commencé par apprendre comment on peut traduire et sous-titrer les films”, explique-t-il. Très vite, il découvre que le sous-titrage ne consiste pas seulement à aligner des phrases dans une autre langue, “C’est à nous de comprendre de quoi traite le film, qui sont les personnages, comment ils parlent.”  

Concrètement, c’est Xavier Bihan qui organise les projets. Les films sont découpés en plusieurs segments, répartis entre les étudiants, puis assemblés et relus collectivement. Cela implique un travail de coordination minutieux pour que les voix et les registres sonnent de façon cohérente du début à la fin. “Ce qui me plaît le plus, c’est que j’ai appris beaucoup sur comment on traduit, mais surtout comment analyser les personnages et leurs caractères dans les films”, raconte Hamza. Il insiste sur l’attention nécessaire à la manière dont les personnages parlent pour réussir à transmettre au mieux, dans une autre langue, ce qui fait leur personnalité.  

Liam Risse a rejoint le groupe sur la suggestion de Hamza. Étudiant en sciences sociales, il est passionné par les langues étrangères au point d’avoir passé quatre mois au Brésil pour apprendre le portugais. Pour lui, les Berlinguistes sont une occasion rêvée d’allier cette passion pour les langues et son intérêt pour le cinéma. Il résume bien le défi du sous-titrage :
 

Les gens au cinéma ne sont pas là pour lire un livre en même temps que regarder un film. Le texte doit être simple et rapide à lire tout en restant fidèle.

Le travail lui permet d’approfondir ses connaissances, de s’entraîner au vocabulaire dans différentes langues, et, bonus non négligeable, “d’avoir accès aux courts métrages, et ça, c’est génial”.  
 

Un travail collectif avec son lot de difficultés

Les autres membres des Berlinguistes décrivent un processus très collectif. “D’abord on partage le film, et après chacun fait ses traductions, et on les regroupe pour les organiser et les corriger”. Certains participent depuis deux ans, d’autres depuis un semestre seulement, tandis que quelques vétérans affichent huit ans d’expérience au sein du groupe.  

Tous insistent sur les difficultés spécifiques de la traduction audiovisuelle. Il y a d’abord les mots qui n’existent pas dans une autre langue, les réalités culturelles intraduisibles telles quelles. Viennent ensuite les questions de registre, “le tutoiement ou le vouvoiement en anglais”, par exemple, qu’il faut recréer en français ou en allemand à partir de contextes implicites. Les “concepts plus abstraits”, les jeux de mots, les blagues ou les rimes donnent également du fil à retordre.  

Traduire l’humour est un défi à part entière. "Traduire les blagues, c’est assez difficile car parfois elles n’ont pas d’équivalent dans les autres langues”, note l’un d’eux. Il faut alors trouver une solution qui garde l’effet comique, sans trahir complètement le propos original. C’est là que la créativité des étudiants est mise à contribution, sous la supervision de Xavier Bihan, qui veille à la cohérence finale.  

Cette exigence se double d’une pression temporelle réelle, les festivals ont des calendriers serrés, les copies doivent être livrées à temps, les films parfois modifiés ou remplacés à la dernière minute. Les Berlinguistes apprennent donc aussi à gérer des délais, des consignes techniques et des contraintes de format telles que le nombre de caractères par ligne, le temps de lecture ou encore le placement sur l’image.  
 

Des écrans prestigieux pour un “hobby” très sérieux

Quand on demande aux étudiants ce que cela fait de voir leur travail projeté dans des festivals aussi prestigieux que Cannes ou ceux liés aux Oscars, la réponse est unanime, “C’est un grand honneur de pouvoir participer à ça et d’assurer l’accessibilité de ces films pour les Allemands.” Il y a une fierté réelle à se dire que leurs sous-titres permettent à un public de plusieurs dizaines de milliers de personnes de découvrir des œuvres dans leur langue.  

Pour beaucoup, la traduction reste pourtant un “hobby” qu’ils imaginent poursuivre à côté de leur futur métier principal. Certains envisagent de continuer comme free-lance, d’autres de garder un pied dans le monde des festivals ou de la traduction culturelle. Mais tous soulignent à quel point cette expérience leur donne une confiance nouvelle. Ils savent qu’ils sont capables de travailler sur de vrais projets, avec de vrais partenaires, et pas seulement sur des exercices de classe.  

Si les Berlinguistes se sont fait un nom grâce aux festivals de cinéma, ils ne s’y limitent pas. Leur travail sur les Stolpersteine, ces petites plaques de laiton posées devant les immeubles où vivaient des victimes du nazisme, montre une autre facette de leurs activités : la traduction au service de la mémoire. Traduire les biographies, les documents ou les textes liés à ces pavés commémoratifs exige une sensibilité particulière aux nuances historiques et émotionnelles.  

Cette dimension pédagogique compte beaucoup pour Xavier Bihan. En travaillant sur des objets aussi différents que des courts métrages expérimentaux, des BD, des pièces de théâtre ou des textes mémoriels, les étudiants découvrent que la traduction n’est pas seulement une opération linguistique, mais aussi un exercice de responsabilité. Ils doivent se demander comment rendre accessible un contenu, comment respecter la voix de l’auteur tout en l’ajustant à un nouveau public, comment concilier fidélité et lisibilité.  
 

Une passerelle entre l’université et le monde professionnel

Les Berlinguistes incarnent au fond ce que beaucoup d’étudiants espèrent trouver à l’université, un pont concret entre les savoirs théoriques et la réalité du terrain. En travaillant pour des festivals reconnus, ils sortent du cadre purement académique tout en restant encadrés. Les erreurs sont corrigées, discutées, disséquées et les réussites, valorisées et rendues visibles.  

Pour Xavier Bihan, c’est précisément ce qui fait la force du projet, offrir une première expérience professionnelle sans le vertige du grand saut. Le fait que les étudiants puissent inscrire sur leur CV qu’ils ont sous-titré des films projetés à Interfilm, à la Französische Film Woche ou dans le cadre des Oscars, change la donne quand ils se présentent ensuite sur le marché du travail, que ce soit dans la traduction, la culture, les médias ou d’autres domaines où les langues sont un atout.  

Au fil des années, les Berlinguistes sont devenus une petite institution discrète mais influente dans le paysage culturel berlinois. Le public qui lit leurs sous-titres ne connaît pas toujours leur nom, mais leurs mots défilent sur les écrans de toute l’Allemagne. Pour ces étudiants, chaque réplique bien rendue, chaque jeu de mot sauvé, chaque blague adaptée est une victoire silencieuse mais surtout un apprentissage précieux.  

Et quand la lumière s’éteint dans la salle, que le film commence et que les premières lignes apparaissent en bas de l’écran, quelque part à Berlin, il y a sans doute un Berlinguiste qui, discrètement, retient son souffle en espérant que personne ne remarque son travail parce que c’est souvent la meilleure preuve que la traduction est réussie. 

 

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