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Harf Zimmermann, un détective sur les traces du passé

"So, what have we got here ?" C'est le titre de la nouvelle exposition de Chaussee 36, un clin d'œil aux films dans lesquels les enquêteurs arrivent sur la scène du crime et posent cette question, un peu distancée. Harf Zimmermann, derrière son appareil, met en lumière les indices du temps qui passe et attire notre attention sur ce que l'on oublie de regarder.

Photo de harf zimmermann Photo de harf zimmermann
Palast der Republik, Berlin, 2005 © Harf Zimmermann
Écrit par Sandrine Ibanez
Publié le 11 mai 2026

Des murs pour voyager


Par exemple, une façade d'immeuble, parfaitement uniforme. Des rangées de fenêtres fermées, toutes identiques. Et puis une seule, ouverte. Harf Zimmermann s'arrête. Qui a ouvert cette fenêtre ? Depuis combien de temps ? Qu'est-ce qui s'est passé là ? Une image techniquement banale devient soudain une question.

C'est comme ça que Zimmermann travaille. Il lit les traces. Un mur, une surface abîmée, une rupture dans l'ordinaire. Berlin se prête admirablement à cet exercice. Zimmermann est originaire de RDA. À l'époque, on ne voyageait pas. Alors il a photographié ce qu'il avait sous la main : la ville, ses murs, ses façades. Une contrainte devenue une ligne artistique, documentée dans un livre entier, Brandwand, qui reprend ses photos des murs d'Allemagne de 1988 à 2012. Et même après sa publication, il continue. Une photographie en appelle une autre. Il y en a toujours un nouveau.
 

Photo de façade d'un mur new yorkais
West Broadway at Chambers Str. NYC, 2019 © Harf Zimmermann


Parfois, il étend son terrain de jeu. Un ami lui dit : si tu aimes les murs, tu dois absolument aller à Varsovie. Sur un terrain de brasserie, il tombe sur un mur jaune avec une lumière particulière. Il s'installe en vitesse, le gardien du portail va arriver, et l'inviter à partir. C'est l'une des rares fois où une photographie n'a pas été entièrement planifiée. D'habitude, tout est pensé en amont : la saison, l'heure, l'angle du soleil. Il consulte une application pour savoir exactement à quel moment la lumière frappera la surface comme il le souhaite, installe son trépied, se glisse sous le tissu noir, et attend.

 

Photo de façade de Tacheles
Kunsthaus Tacheles, Berlin, 1994 © Harf Zimmermann


Le résultat, ce sont des images si précises qu'on a envie de tendre la main. On perçoit presque la rugosité, le relief. La grille de métal semble à portée de main. Ce ne sont pas des photographies de murs : ce sont des murs. Les œuvres mesurent à l'origine 2,30 à 2,50 mètres, une taille minimale pour que chaque brique soit lisible individuellement. Pour coller à l'espace de Chaussee 36, les photos ont été réduites, mais leur présence est intacte.


Les témoins du temps

Sur la spectaculaire table en bois de 11,5 m de long, un format inhabituel pour des photos : des images pliées en accordéon. Elles viennent en majorité de l'ancienne usine Singer, rebaptisée Veritas sous la RDA, autrefois fleuron de la production de machines à coudre en Europe de l'Est. Fermée après la réunification, elle traverse un siècle d'histoire sans jamais être vandalisée. Et reste là, intacte, avec ses cent ans de strates visibles sur chaque surface. Pour Zimmermann, c'est une aubaine extraordinaire. Parfois, une image est témoin de ce qu'il s'est passé. Parfois, elle est simplement témoin qu'il ne s'est rien passé. Juste du temps.

Et puis il y a le bunker. Pendant la Seconde Guerre mondiale, une illustratrice de livres pour enfants a peint les murs d'un abri antiaérien berlinois pour distraire les plus jeunes pendant les bombardements. Des personnages, des jeux, des couleurs, pour leur faire oublier ce qu'il se passait au-dessus de leur tête. Elle a dû inventer des jeux de guerre pour des enfants. La guerre était partout, même dans les images censées la faire disparaître.

 

Fresque murale guerre
Ehemaliger Luftschutzkeller, Berlin, 2026 © Harf Zimmermann


Pour photographier ces fresques, Zimmermann et sa femme ont passé une journée entière dans le bunker. Principalement dans l'obscurité, avec une seule lampe. Il a éclairé les peintures comme on éclaire des peintures rupestres. L'expérience crée quelque chose de particulier, qui n'est ni une reconstitution, ni une mise en scène. Juste l'ambiance. Bien sûr, on ne peut pas imaginer vraiment ce que c'était. Mais on s'en approche.

Détail significatif : les dommages de ces peintures ne sont pas des dommages de guerre, ils sont arrivés après-guerre. Le présent a abîmé ce que les bombes avaient épargné.

C'est ce à quoi nous invite cette exposition. À observer les contrastes, les couches, comment le présent et le passé cohabitent, et les fractures. À ne pas se contenter de ce qui saute aux yeux, mais de prêter attention aux détails. Ceux qui n'apparaissent qu'à un certain angle, à une certaine lumière, à une certaine heure. Les ingrédients d'une bonne enquête.

"So, what have we got here ?" 
Jusqu'au 27 juin 2026 à Chaussee 36

 

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