GRECS À BERLIN – Une immigration de crise, de colère et de rêves

Par Lepetitjournal Berlin | Publié le 30/07/2015 à 22:00 | Mis à jour le 01/08/2015 à 10:30

Cela fait maintenant six ans qu'on entend parler de la Grèce, qui croule sous une dette de près de 300 milliards d'euros. Mais le sujet est véritablement au c?ur de l'actualité depuis quelques semaines. A mesure que les négociations continuent entre le gouvernement grec et ses créanciers européens, les médias semblent véhiculer l'image d'un combat "Allemagne VS Grèce". Le Petit Journal de Berlin est parti à la rencontre de la communauté d'expatriés grecs afin de mieux comprendre comment ils vivent cette crise à distance.

"Nous aurions dû nous serrer les coudes et trouver une solution ensemble, estime Nikolas Kessels, doctorant en sciences politiques et expert sur la crise de la dette européenne à la Freie Universität de Berlinà la place, l'Allemagne a préféré une sorte de revanche, comme l'intello que personne n'aimait à l'école et qui peut enfin montrer qu'il est le plus fort."

En menaçant la Grèce de sortir de la zone euro, l'Allemagne a plongé l'Europe dans une étrange atmosphère. Incarnée par une chancelière de plus en plus intransigeante, l'attitude allemande vis-à-vis de la Grèce est largement critiquée par quelques-uns des autres pays européens. Le journal français de gauche L'Humanité titrait sans ambages le 13 juillet : "Pourquoi Angela Merkel s'acharne à humilier le peuple grec". D'autres nombreux économistes élèvent également la voix contre cette "humiliation" qui ne semble ne plus faire l'ombre d'un doute. "L'Allemagne a porté un coup sévère et ébranlé l'Europe", a asséné Joseph Stiglitz, Prix Nobel d'économie.

 

 

Certains journaux allemands n'ont pas hésité à faire du peuple hellénique un véritable bouc émissaire, targué d'être "l'intrus de la famille euro" par le magazine Focus. "Nous payons et ils abusent de nous", lance encore Bild. Des sphères politique et économique, le débat public s'est mué en attaques contre "les Grecs". En réalité, la couverture des médias de masse a été "un désastre, nous confie Nikolas Kessels, à quelques rares exceptions près". Bercés aux dogmes de l'économie ordolibérale, plusieurs médias allemands véhiculent le cliché de Grecs paresseux qui feraient tout "pour nous arnaquer".

 Crédits photo : Sean Gallup

 

Une immigration de longue date
C'est pourtant un jugement un peu hâtif quand on sait que de nombreux Grecs débarquent en Allemagne pour y mettre leur force de travail à disposition. Aujourd'hui sixième population étrangère du pays, la plupart de la communauté hellénique installée dans le pays provient des vagues de migration des années 1960. Professeur et titulaire de la chaire d'études byzantines à la Freie Universität de Berlin, le Dr. Johannes Niehoff-Panagiotidis explique qu'il "s'agissait d'abord principalement d'une population modeste et ouvrière, les Gastarbeiters". Avec la dictature des Colonels en Grèce, une seconde vague d'immigrants a rejoint l'Allemagne. Population cultivée et libérale, cette génération a rapidement été suivie de "jeunes intellectuels qui souhaitaient échapper à un système politique corrompu" dans les années 1990.

 

 

La crise économique des dernières années a accru davantage les flux migratoires à destination de l'Allemagne. Une situation étonnante au vu de la récente actualité européenne qui voit s'affronter les hommes politiques grecs et allemands. Au 31 décembre 2014, on estimait à 328 564 le nombre de Grecs vivant en contrée germanique, dont près de 120 000 seraient arrivés depuis le début de la crise. La majorité d'entre eux appartient à une jeunesse bien éduquée et surdiplômée ; une fuite de cerveaux dont l'Allemagne est assez friande. Une étude du Bertelsmann Institute, publiée en mars, estimait que le pays avait besoin de 500 000 immigrés de plus chaque année pour compenser son déclin démographique et soutenir sa croissance. "L'immigration est une bonne chose pour l'Allemagne", clamait le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, dans un entretien à Bild Online en décembre dernier. Depuis quelques années, plusieurs paquets de mesures visent ainsi à attirer une immigration choisie : reconnaissance de diplômes étrangers, mise en place d'une "carte bleue" européenne?

Sur la question grecque, une majorité de la population soutient l'attitude officielle de l'Allemagne. Un récent sondage a révélé que 55% de la population allemande soutenait la position d'Angela Merkel, tandis que "Schäuble n'a jamais été vu aussi positivement", précise Nikolas Kessels. Mais à Berlin, capitale de gauche et contestataire, s'élèvent des voix divergentes. Des manifestations d'opposition s'y multiplient : le 3 juillet, plus de 2000 participants se sont exprimés en solidarité avec le peuple grec contre le "Grexit". Pour les nouveaux venus grecs, Berlin reste un havre accessible et multiculturel, "où la mentalité est très ouverte", souligne le Dr. Johannes Niehoff-Panagiotidis. Au café Myxa à Neukölln, tenu par un duo d'expatriés, les populations grecques et allemandes se mêlent sans aucun problème. Anastasis, l'un des gérants, a même observé que "dans les manifestations de soutien à la Grèce, il y avait parfois plus d'Allemands que de Grecs !".

 

Le café Myxa

Arrivé à Berlin juste avant le début de la crise grecque, Anastasis a élu domicile dans la capitale allemande parce qu'il est simplement "tombé amoureux de la ville". Depuis, il a vu nombre de ses compatriotes venir en Allemagne pour y chercher un salut professionnel, "mais beaucoup en sont aussi repartis déçus, explique-t-il, que ce soit de la météo ou de la barrière culturelle". Qu'ils préfèrent l'Allemagne, l'Angleterre ou la France, il semble que les jeunes Grecs ne peuvent de toute façon plus nourrir d'ambitions qu'en rêvant d'ailleurs.

"Nous voulons voir la lumière au bout du tunnel"?
A l'âge de 38 ans, Katerina a quitté Athènes pour Berlin il y a deux mois. Après une longue trajectoire de journaliste, ayant travaillé pour la télévision-radio publique grecque, elle a été contrainte de quitter son pays avec tous les remous qui agitent en ce moment le secteur public. "J'étais lassée de la Grèce, confie-t-elle, il y a eu une forte restructuration en seulement cinq ans, les salaires ont énormément baissé et les taxes augmenté." Recevoir une offre de la Deutsche Welle, venir travailler à Berlin, c'était alors "comme un rêve qui devient réalité".

Loin de choisir un camp ou l'autre, la communauté grecque installée à Berlin semble rejeter la propagande médiatique qui caricature la crise comme un combat "Allemagne VS Grèce". "La confrontation est surtout d'ordre politique, remarque George, 39 ans, photographe d'architecture venu à Berlin l'an dernier. Au quotidien, les gens sont plutôt amicaux et curieux". Vive et déterminée, Georgia, 38 ans, chef de produit dans une compagnie d'appareils médicaux, se permet de nuancer : "Dans la première entreprise où j'ai travaillé en arrivant ici il y a trois ans, j'étais victime de harcèlement parce que j'étais Grecque."

 Crédits photo : Oliver Feldhaus

La récente immigration grecque semble surtout refléter le désespoir qui frappe leur terre natale. George, Katerina et Georgia ont tous les trois laissé leur pays derrière eux à cause de l'atmosphère trop pesante qui y règne. "Nous voulons des réformes qui aient un sens, qui s'inscrivent intelligemment dans un plan d'avenir, qu'on voie la lumière au bout du tunnel", espère Georgia. Le gouvernement grec ne semble toujours pas trouver de solution aux grands problèmes d'infrastructure politique, administrative et financière du pays.

Comme beaucoup, Nikolas Kessels dénonce l'inefficacité des mesures d'austérité imposées par l'Allemagne, mais précise : "C'est une démarche plus politique qu'économique. L'insistance allemande cherche à faire comprendre aux autorités grecques qu'on ne peut enchaîner déficit sur déficit" . Pour autant, une sortie de la zone euro serait une vraie catastrophe pour la Grèce, qui "ne produit presque rien et importe presque tout". Ce serait, ensuite, une vraie catastrophe pour l'Europe comme ensemble. "La Grèce appartient à l'Europe et à aucune autre entité, défend George avec ferveur, car elle partage les mêmes valeurs".

Sarah Diep (www.lepetitjournal.com/berlin) vendredi 31 juillet 2015

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