Photo. Déborah Berlioz
"Nous avons déjà survécu à de nombreuses menaces d'expulsion, mais cette fois, c'est vraiment sérieux". Martin Reiter, membre du comité directeur du Tacheles n'a jamais été aussi inquiet. La maison d'artistes berlinoise a en effet reçu un bien sinistre cadeau d'anniversaire à la veille de ses vingt ans : une plainte pour arriérés de paiement de 108 000 euros. Si ses occupants ne payent pas, ce sera l'expulsion.
L'histoire de cet immeuble situé dans l'ancien ghetto juif a toujours été mouvementée. Successivement centre commercial, maison des techniques de l'entreprise AEG (entreprise d'électricité générale) et siège du Front du travail nazi, l'immense structure avait été partiellement détruite pendant la seconde guerre mondiale. Laissés à l'abandon par le gouvernement de la RDA, les restes du bâtiment devaient être rasés après la réunification. Mais un petit groupe d'artistes en avait décidé autrement, et s'installa dans les locaux. Après de longues tractations avec le groupe Fundus, propriétaire des lieux, ils arrivent à un accord en 1998. Les artistes peuvent rester moyennant un loyer symbolique de 50 centimes par mois.
Mais en 2007 le groupe se trouve dans l'impossibilité de payer le crédit pour le terrain. La banque créancière, la HSH Nordbank, devient donc propriétaire du Tacheles fin 2008. Depuis, la trentaine d'ateliers d'artistes, le cinéma, le théâtre et le café Zapata sont illégaux dans l'enceinte du bâtiment. L'association a bien essayé de renégocier un contrat, mais la banque a d'autres projets pour le terrain de 24.000 m2. Elle compte le partager en seize parcelles et le vendre aux investisseurs les plus offrants. Mais on ne cède pas un terrain avec squatteurs. Ils doivent faire place nette. Et pour accélérer les choses, la nouvelle propriétaire a décidé de leur faire la facture des loyers impayés. D'où le beau cadeau d'anniversaire.
Un temple alternatif édulcoré
"Le Tacheles est un lieu de production artistique indispensable à la vie culturelle de la ville, se défend Martin Reiter. Sa disparition serait une grande perte". Mais elle serait surtout révélatrice d'un phénomène qui touche la capitale en profondeur : la gentrification, mot un peu bâtard désignant l'embourgeoisement de certains quartiers. Mitte, avec ses façades éclatantes et ses grands magasins en est l'exemple le plus frappant.
Alors les artistes du Tacheles se battent pour sauver leurs murs. Pétition, manifestations, conférence de presse? Tout est mis en ?uvre. Le Tacheles n'arrive cependant pas à rallier les foules à sa cause. Les militants alternatifs, pourtant prompts à la contestation, ne se sont pas mobilisés pour le défendre. Cela s'explique peut-être par le fait que le Tacheles a perdu beaucoup de son charme originel. En 1991, avec ses fêtes techno sauvages et son jardin de carcasses de trabants, le bâtiment était la Mecque du mouvement alternatif. Aujourd'hui il s'est quelque peu édulcoré, et ressemble plus à une attraction touristique qu'à un temple du "trash". Cité dans le guide du routard, il attire 300.000 visiteurs par an.
Déborah BERLIOZ (www.lepetitjournal.com/berlin.html) mercredi 24 février 2010
























































