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VUE DES QUARTIERS - Le Bayerisches Viertel : entre la splendeur et l’horreur…

Écrit par Lepetitjournal Berlin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 16 mai 2013

Blogue-trotteuse urbaine, Véronique Glorieux, arrivée à Berlin en 2007, a commencé en septembre 2012 à croquer des détails de sa ville d'adoption avec sa caméra et à en parler dans une chronique quotidienne appelée "La photo du jour de Berlin". En parallèle de "La photo de la semaine", qu'elle publie les vendredis sur le petitjournal.com de Berlin, elle vous propose de découvrir le « quartier bavarois » de Berlin, un quartier marqué par les terribles souvenirs de l'époque nazie.

Depuis que je vis à Berlin, je suis passée quelquefois par le « Bayerisches Viertel » - le quartier bavarois - en empruntant l'une ou l'autre des ses rues, mais sans jamais avoir eu l'idée de l'explorer parce que de prime abord, rien ne semble vraiment le particulariser, sinon son aspect général assez cossu et tranquille. En fait, jusqu'à peu, j'ignorais complètement l'existence de ce Kiez, situé dans le quartier de Schöneberg. Un « Kiez », c'est quelques rues qui forment une petite collectivité dans un quartier plus important. Des rues liées par l'histoire, par une communauté linguistique, culturelle ou ethnique ou encore, par un style de vie particulier.

Ce n'est que par hasard que je me suis intéressée à cette zone. Tandis que pour ma chronique « La photo du jour de Berlin », je réalisais une série sur les stations du métro berlinois et que je me renseignais sur la station U-Bhf Bayerisher Platz, j'appris qu'elle se trouvait au centre du Bayerisches Viertel et que celui-ci était un quartier particulièrement marqué par l'histoire de la première moitié du XXe siècle. Étrangement, aucun des six guides touristiques différents (!) sur Berlin que je possède, n'en fait mention. Et pourtant, en parcourant ses rues - dont plusieurs portent les noms de villes bavaroises - c'est presque à chaque intersection que l'on se heurte, assez brutalement je dois dire, à l'histoire. Je suis sortie de ma promenade d'une demi-journée assez remuée intérieurement. Mais pour pouvoir apprécier vraiment une excursion dans le Kiez, il convient d'abord d'en apprendre un peu plus sur son passé et les évènements qui l'ont marqué?

Un peu d'histoire?
Le quartier a été créé entre les années 1900 et 1914 par la société de développement immobilière Boden-Gesellschaft, principalement à l'initiative du cofondateur de celle-ci, l'entrepreneur juif Salomon Haberland. Situé entre les rues Hohenstaufen au nord et Badenscher au sud, avec la Bayerischer Platz en son centre, on construisit les immeubles selon le style « Renaissance sud-allemand » typique des villes bavaroises comme Nuremberg ou Bamberg, ce qui lui valut son nom. Avec ses façades élégantes, ses appartements spacieux allant jusqu'à 250 mètres2 et ses beaux jardins, on visait principalement une clientèle bourgeoise et de fait, plusieurs médecins, avocats, notaires, administrateurs municipaux, ainsi que beaucoup d'artistes et d'intellectuels s'y installèrent. Parmi les plus connus, je mentionne Albert Einstein, le photographe Helmut Newton, l'écrivain Kurt Tucholwsky ou encore le grand poète Gottfried Benn. Mais ce qui caractérisa le plus le Bayerisches Viertel, c'est qu'il devint le deuxième plus grand quartier juif de Berlin, après le Scheunenviertel de Mitte, où vivait plutôt la classe ouvrière. Lors de l'entrée au pouvoir d'Hitler, en 1933 au moins 16 000 citoyens juifs y habitaient? De ceux-ci, plus de 6000 disparurent, persécutés et assassinés par le régime nazi. Vers la fin de la guerre, le quartier lui-même subit d'énormes dommages : 75 % des bâtiments sont détruits sous les bombardements alliés.

À la découverte des maisons d'origine et de quelques-uns de leurs illustres résidents
Aujourd'hui, les élégantes demeures renaissance du début du siècle se font rares et il faut être attentif pour les repérer, car on a reconstruit le quartier en adoptant d'autres styles architecturaux, assez variés. Il en reste pourtant encore quelques-unes, superbes, que l'on reconnaît par leurs corniches et ornements, par les arches, les balcons imposants au centre de la façade, ou même par l'année de construction sculptée au-dessus de la porte. De magnifiques halls d'entrée sont à découvrir, comme au numéro 15 de la Landshuter Straße, classé monument historique, avec ses colonnes à dorures, la loge du portier et l'ascenseur d'époque ou celui, tout en marbre du Bozener Straße 20, où vécu le poète Gottried Benn jusqu'à sa mort. La maison d'Albert Einstein elle, n'a pas traversé le temps et celle qui la remplace au Haberland Straße 8 est loin d'égaler la splendeur de la précédente. Il est quand même assez intéressant d'aller voir la grosse stèle de granit qui atteste du lieu de résidence berlinois - entre 1917 et 1932 - du sympathique savant, avant son exil aux USA. Ou même d'aller visiter la Buchladen - librairie - Bayerischer Platz, sur la Grunewalder Straße 59. Ouverte en 1919, c'est là qu'Einstein venait acheter ses livres et discuter politique avec son propriétaire, un monsieur juif, Herr Lachmann, déporté puis assassiné en 1941. De nombreux parcs, beaucoup d'arbres et des jardins fleuris donnent une atmosphère presque champêtre au Kiez qui, en dépit du mélange des genres architecturaux d'après-guerre, a conservé son air opulent.

Le mémorial Orte des Errinerns
Si l'on ne trouve plus trace des bombes de la guerre dans le Bayerisches Viertel, ce sont d'autres traces du passé, tout aussi effroyables, que l'on est appelé à suivre dans ses rues. Tout d'abord, il y a les « Stolpersteine », de petites plaques de laitons que l'on remarque devant les maisons des juifs qui ont été déportés. Puis, c'est vers le haut qu'il lever les yeux pour découvrir le mémorial en souvenir de l'oppression et de la persécution dont furent victimes beaucoup des habitants du quartier. Et quel mémorial ! Réalisé en 1993 par les artistes Renata Stih et Frieder Schnock, il a pour nom Orte des Errinerns - Les lieux du souvenir. Il s'agit de 80 panneaux métalliques installés sur les réverbères, dans toutes les rues du secteur. Sur chacun d'eux, on retrouve d'un côté un dessin ou un pictogramme et de l'autre, une loi ou une réglementation créée et édictée par Hitler et le parti nazi entre 1933 et 1943. Dans un crescendo qui évolue sur les années, on découvre ce qu'a imaginé un esprit raciste, machiavélique, complètement retors et tordu pour priver, petit à petit, des citoyens de tous leurs droits fondamentaux, ceci avant de planifier un génocide terminal.

Voici quelques exemples :
- 31 mars 1933 : À partir du 1er avril les assurances allemandes ne rembourseront plus les soins de santé prodigués par les médecins juifs.
- 5 mars 1934 : Interdiction pour les actrices et les acteurs juifs de travailler.
- 15 avril 1936 : Les journalistes ainsi que leur conjoint doivent prouver leur descendance aryenne depuis l'an 1800 pour être reconnus et travailler.
- 4 juillet 1940 : Les Juifs n'ont le droit d'acheter des aliments que les après-midi entre 16h et 17h.
- 1er septembre 1941 : tous les juifs de plus de 6 ans devront porter une étoile jaune où sera inscrit le mot « juif ».
- 17 février 1942 : Les juifs ne peuvent plus acheter de journaux, revues et magazines.
- 20 juin 1942 : Les enfants juifs ne peuvent plus fréquenter les écoles publiques.

Et ça continue sur 80 panneaux. Au fur et à mesure on comprend avec un malaise grandissant ce qu'ont dû éprouver ces hommes, ces femmes et ces enfants dans l'Allemagne nazie, où la raison semblait avoir déserté toute une partie de la population. Je suggère de commencer la promenade sur la Bayerischer Platz, accessible par la station de métro du même nom sur la ligne U1 ou U7. Un grand panneau donne la localisation de chacunes des 80 plaques dans le quartier. Le seul bémol au mémorial est qu'il est écrit en allemand. Il faut se munir d'un traducteur - humain ou électronique - lorsqu'on ne parle pas la langue.

D'autres lieux de mémoire?
On ne manquera pas aussi de passer par le numéro 37 de la Münchener Straße où se trouvait la grande synagogue du quartier. Elle ne fut pas détruite durant le pogrom de la Nuit de cristal du 9 novembre 1938, mais très endommagée durant les bombardements alliés et démolie en 1956, la communauté juive du quartier, considérablement réduite, n'ayant pas les moyens de la rénover. Un très beau mémorial, une sculpture réalisée par l'artiste Gerson Ferhenbach atteste cependant de sa localisation, tandis qu'une école primaire l'a remplacée. Les enfants ont d'ailleurs eux-mêmes réalisé un touchant mémorial aux victimes de l'holocauste en édifiant depuis 1994 un mur de briques dans la cour : chacune des briques porte le nom et les dates de naissances et de décès d'une personne tuée par les nazis. Jusqu'à présent 1028 enfants ont contribué au mur.

Et finalement, si on a encore du temps devant soi, on peut se rendre à l'Hôtel de Ville de Schöneberg, au sud du Bayerisches Viertel, et visiter l'exposition permanente « Wir waren Nachbarn - 145 Biographien Jüdischerzeitzeugen » - Nous étions voisins / 145 biographies de Juifs témoin des temps -, qui présente les biographies de plusieurs des Juifs qui ont habité le quartier avant d'avoir du s'exiler ou d'y être persécuté, puis tué. Nous y retrouvons des grands noms - Einstein, Newton?- mais aussi des gens anonymes, des familles?

Plus qu'avec plusieurs autres mémoriaux sur l'holocauste, je trouve que ceux du Bayerisches Viertel font qu'on se sent près de ceux qui y ont vécu et qui ont tellement souffert. C'est pourquoi on ne ressort peut-être pas indemme de cette balade, partagé entre la beauté des lieux et l'horreur de ce qui s'y est passé. 

 
Texte et photos : Véronique Glorieux (lepetitjournal.com/Berlin) vendredi 18 mai 2013

A Relire :

http://www.lepetitjournal.com/berlin/a-voir-a-faire/berlin-en-touriste/146361-vue-des-quartiers-wedding-le-nouvel-antre-des-artistes

http://www.lepetitjournal.com/berlin/a-voir-a-faire/berlin-en-touriste/145385-vue-des-quartiers-marzahn-une-balade-en-rda

http://www.lepetitjournal.com/berlin/accueil/actualite/139802-vue-des-quartiers-la-transformation-fulgurante-de-neukoelln

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Publié le 16 mai 2013, mis à jour le 16 mai 2013
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